•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

La nature plutôt que les saints dans la toponymie gaspésienne

Détail de la « Carte du cours du fleuve de Saint-Laurent » par Jacques Nicolas Bellin, 1754
Détail de la « Carte du cours du fleuve de Saint-Laurent » par Jacques Nicolas Bellin, 1754 Photo: courtoisie Musée de la Gaspésie, collection Richard gauthier

De L'Anse-Pleureuse à Escuminac, en passant par Carleton-sur-Mer, la Brèche-à-Manon ou la Craque-à-Madame-Chauvin, la toponymie gaspésienne est aussi passionnante à explorer que ce territoire baptisé par ses habitants.

Un texte de Brigitte Dubé

Publié par le Musée de la Gaspésie, le Magazine Gaspésie s’y intéresse dans sa récente édition. Pour les premiers habitants, rappelle le rédacteur en chef, Jean-Marie Fallu, le fait de nommer les lieux où ils s’établissent est une façon d’occuper le territoire.

Contrairement au Québec rural, où l’on retrouve surtout des noms de liturgie, notre toponymie est très proche des Gaspésiens qui vivaient dans une nature très forte, avec la mer à proximité.

Jean-Marie Fallu, historien et rédacteur en chef du Magazine Gaspésie
L'Anse-PleureuseL'Anse-Pleureuse Photo : Radio-Canada

Certains noms découlent de légendes, comme L'Anse-Pleureuse, qui devrait son nom à des plaintes entendues dans la forêt, rappelle l’article d’Henri Dorion. Ces bruits donnaient lieu à des interprétations de toutes sortes jusqu’à ce qu’on découvre leur origine, brisant peut-être la magie. Il s’agissait de deux arbres qui frottaient l’un contre l’autre les jours de grands vents.

La crevasse à Percé, dite la Craque-à-Madame-ChauvinLa crevasse à Percé, dite la Craque-à-Madame-Chauvin Photo : H.V. Henderson, Musée de la Gaspésie, Fonds Hedley V. Henderson

Plusieurs toponymes décrivent des sites naturels, parfois avec humour, indique l’auteur Jacques Desbois. La Craque-à-Madame-Chauvin est une crevasse située à Percé. Madame Chauvin était la femme du juge Chauvin qui, dans les années 1930, « a financé l’entretien du sentier menant à la crevasse ».

La Fourche-à-Ida fait référence à une femme d’affaires de Maria.

La Brèche-à-Manon (peut-être Meunon) est une ouverture dans le cap qui borde les municipalités de Sainte-Thérèse-de-Gaspé et Grande-Rivière. On ne sait pas qui est réellement Manon.

Le magazine mentionne également que Cap-Seize, dans le parc de la Gaspésie, se nomme ainsi parce que le géologue anglais William Logan, qui remontait des rapides de la rivière Sainte-Anne, a chaviré et crié « We capsize! » (nous chavirons!).

Selon Maxime St-Amour, Anse-au-Griffon ferait référence au balbuzard, un rapace qui fréquente les lieux, que l’on nommait autrefois griffon.

Yves Landry indique que Manche-d’Épée réfère à un objet provenant d’un naufrage. Marsoui proviendrait soit d’un mot micmac signifiant « pierre à feu » ou d’un dérivé de « marsouin ».

À lire aussi : Un historien met en valeur de savoureuses expressions gaspésiennes

Les Micmacs avaient déjà baptisé les lieux

Selon Danielle Cyr, qui signe un texte dans ce numéro, les Micmacs, les premiers à vivre en Gaspésie, avaient choisi des noms pour décrire le paysage qui « permettaient aux Anciens de s’orienter grâce à une carte mentale », explique-t-elle. D’autres noms évoquent notamment un lieu où trouver sa subsistance, des noms de famille, de clans ou d’événements.

Exemples de toponymes micmacs des rivières gaspésiennes cités dans le Magazine Gaspésie

  • Listogotg (Ristigouche) : « désobéis à son père »
  • Pagög (Grand-Pabos) : « eaux tranquilles »
  • Esgomenag (Escuminac) : « poste d’observation »
  • Espegeneg (Port-Daniel) : « où l’on se chauffe »
  • Gesgapegiag (Cascapédia) : « rivière large »
  • Matapegiag (Matapédia) : « jonction de rivières »

Diversité de noms et de peuplements

Caractérisée par la diversité de son peuplement, la Gaspésie se décline donc sous des noms amérindiens, français, acadiens et anglais.

À leur arrivée, les Français ont commencé à baptiser les lieux à leur convenance. Par exemple, Jacques Cartier a décidé de nommer la « baye de Chaleur » de cette façon parce qu’il y faisait très chaud à son arrivée, dit-on.

Plus tard, Champlain traduit le nom micmac Gespeg, signifiant « la fin des terres », qui deviendra Gachepay, ou Gachepé, et Gaspé. Certains territoires avaient déjà été nommés par des pêcheurs basques ou portugais. On dit que Cartier n’avait pas eu besoin de nommer le mont Sainte-Anne, qui s’appelait déjà « cap de pratto ».

Peu après la Conquête anglaise, les cartographes anglicisent les toponymes français comme « Fox River » pour Rivière-au-RenardPeu après la Conquête anglaise, les cartographes anglicisent les toponymes français comme « Fox River » pour Rivière-au-Renard Photo : Détail de la carte de J.W. Desbarres, 1780, Musée de la Gaspésie, collection Centre d'archives de la Gaspésie

Après la Conquête anglaise, les Anglais vont modifier les toponymes

Quelques toponymes français ou acadiens anglicisés :

  • Rivière-au-Renard : Fox River
  • L’Anse-au-Griffon : Griffin Cove
  • Cap-d’Espoir : Cape Despair
  • Tracadièche : Carleton

En 1912, un certain Eugène Rouillard est à l’origine d’un mouvement de francisation. Il permettra de restaurer l’origine française de certains noms, mais aussi de franciser des noms micmacs que M. Rouillard jugeait « sauvages ».

Jean-Marie-Fallu, qui effectue une tournée de conférences sur ce sujet foisonnant, ajoute par ailleurs que la toponymie est vivante et qu’elle est en constante évolution.

Est du Québec

Société