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Quand le bien-être dépend des opioïdes

Le reportage de Laurence Martin
Radio-Canada

D'un côté, il y a ceux qui meurent par centaines de surdoses de fentanyl ou d'un autre opioïde. De l'autre, il y a des patients qui souffrent de douleur chronique, qui prennent chaque jour des opiacés pour bien fonctionner et qui ont vu leur prescription réduite ces derniers mois. Eux aussi s'estiment victimes de la crise des opioïdes.

Un texte de Laurence Martin

Holly Jespersen souffre du syndrome d'Ehlers-Danlos, une maladie génétique rare qui rend ses articulations extrêmement fragiles.

Dès qu'elle bouge, elle risque de se blesser ou de se disloquer les épaules ou les genoux. Elle a essayé tous les remèdes contre la douleur : la méditation, la visualisation, les anti-inflammatoires.

C'est seulement quand on lui a prescrit, il y a quelques années, de l'hydromorphone, un opioïde cinq fois plus puissant que la morphine, qu'elle a commencé à aller un peu mieux.

Les opioïdes, ça rend ma douleur chronique supportable, mais ça ne me met pas dans un état d'euphorie. Ça n'a rien à voir.

Holly Jespersen

Tout allait bien, donc, ou du moins, relativement bien, jusqu'en août 2016.

Le Collège des médecins et chirurgiens de l'Alberta intervient alors pour réduire sa dose de près de la moitié. Holly Jespersen passe de 50 à 30 mg d'hydromorphone chaque jour. Sa douleur redevient intolérable.

Ma dose d'opiacés était stable. J'allais bien. Je pouvais fonctionner. [...] Maintenant, je ne peux plus m'occuper de mon jardin. Je ne peux faire qu'une activité par jour. Tout ce à quoi je peux penser, c'est : "J'ai mal, j'ai mal, j'ai mal."

Holly Jespersen

Pourquoi réduire la dose?

C'est la question qui est sur toutes les lèvres. Holly Jespersen semblait garder le contrôle sur sa consommation d'opiacés. Elle n'allait pas dans les rues d'Edmonton acheter du fentanyl au noir.

Le Collège des médecins de l'Alberta n'a pas voulu commenter le cas précis de Holly Jespersen. « C'est confidentiel », dit sa porte-parole, Kelly Eby.

Le médecin de Holly Jespersen a aussi préféré ne pas nous parler, par crainte de représailles de la part du Collège.

La crise des opioïdes qui sévit au pays force les ordres professionnels à mieux encadrer la prescription d'opiacés. La crise des opioïdes qui sévit au pays force les ordres professionnels à mieux encadrer la prescription d'opiacés. Photo : La Presse canadienne / Darryl Dyck

Holly Jespersen, elle, a une hypothèse : la crise des opioïdes qui sévit partout au pays force les ordres professionnels à s'ajuster. En voulant mieux encadrer les ordonnances d'opiacés, qui mènent parfois à des dépendances fatales, ils sacrifient au passage des patients comme elle.

Est-ce qu'on a un problème de surdoses? Oui. Mais ne traitez pas les patients qui souffrent de douleur chronique comme s'ils étaient tous des drogués.

Holly Jespersen

Ces derniers mois, des dizaines d'autres patients se sont plaints d'être dans la même situation auprès de l'Association de la douleur chronique du Canada ou de la société Pain BC.

Plusieurs collèges de médecins, en Colombie-Britannique et en Alberta notamment, soutiennent ne pas avoir de preuve que le phénomène existe.

Il faut essayer de réduire les doses, dit le Collège des médecins

À compter du 1er avril, les médecins albertains seront obligés, avant toute prescription, de vérifier les antécédents de leurs patients en consultant une base de données pharmaceutique.À compter du 1er avril, les médecins albertains seront obligés, avant toute prescription, de vérifier les antécédents de leurs patients en consultant une base de données pharmaceutique. Photo : iStock

Une chose est sûre, cependant. Dans ces deux provinces de l'Ouest, les deux provinces les plus touchées par la crise, on veut limiter autant que possible les prescriptions d'opioïdes.

Notre message, c'est : "Essayez d'abord de prescrire autre chose que des opiacés. Si un patient en prend déjà, essayez de réduire sa dose, si possible."

Kelly Eby, porte-parole du Collège des médecins et chirurgiens de l'Alberta

« Nos membres n'ont pas reçu l'ordre d'annuler les ordonnances d'opiacés d'un coup », précise toutefois la porte-parole Kelly Eby.

À compter du 1er avril, les médecins albertains seront aussi obligés de vérifier les antécédents de leurs patients en consultant une base de données pharmaceutique.

La pratique est déjà partiellement appliquée en Colombie-Britannique, et d'autres provinces, comme l'Ontario, souhaitent l'implanter.

Un équilibre difficile

Mais, en voulant mieux encadrer les ordonnances d'opioïdes et ainsi limiter la circulation de ces drogues qui causent des surdoses mortelles, pourrait-on dans certains cas causer plus de torts? Serge Marchand, qui est neurophysiologiste et spécialiste de la douleur chronique, reconnaît que le jeu d'équilibre est difficile.

Il y a des patients chez qui c'est la solution et, effectivement, eux peuvent avoir des dommages collatéraux.

Serge Marchand, neurophysiologiste, professeur à l'Université de Sherbrooke

Il ajoute qu'il ne faut pas sous-estimer les risques de dépendance et que les opiacés ne sont pas la solution miracle pour les millions de Canadiens qui souffrent de douleur chronique.

Le traitement de la douleur chronique, ce n'est pas uniquement des pilules. En fait, dans la majorité des cas, ça prend une prescription, puis ça prend un changement de mode de vie.

Serge Marchand, neurophysiologiste, professeur à l'Université de Sherbrooke

Un changement de mode de vie, c'est aussi ce à quoi aspire Holly Jespersen. Elle craint, par contre, de voir sa dose réduite de nouveau. « C'est inhumain de ne pas traiter la douleur », conclut-elle.

Santé