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Retour sur un K.-O. payant pour Justin Trudeau, cinq ans plus tard

Le reportage de Jean-François Poirier
Radio-Canada

Cinq ans après son éclatante victoire contre le sénateur Patrick Brazeau, le 31 mars 2012, Justin Trudeau pratique toujours la boxe, guidé par le même entraîneur.

Un texte de Jean-François Poirier

Aujourd'hui, c'est cependant au premier ministre du Canada qu'Ali Nestor prodigue des conseils plutôt qu'à son député, dont la carrière politique a radicalement changé depuis ce furieux combat à Ottawa.

« C'est plus compliqué, mais il vient encore au gymnase lorsqu'il passe à Montréal, fait remarquer Ali Nestor. Des mesures de sécurité sont nécessaires. Son équipe doit vérifier les lieux avant son arrivée. »

Ce Montréalais de 43 ans, fondateur de l'organisme à but non lucratif Ali et les Princes de la rue, qui vient en aide aux jeunes défavorisés de la circonscription de Papineau, se souvient du début de son association avec son illustre élève.

« Justin est un ex-enseignant et il aimait rencontrer les jeunes, raconte-t-il. En 2009, son rôle de député l'a amené au gymnase, où il devait livrer un discours de motivation. Son père l'avait initié à la boxe, et cette rencontre a rallumé la flamme en lui. La connexion s'est faite, et nous avons développé une belle amitié. J'ai appris à connaître Justin et non le fils de Pierre Elliott Trudeau. »

Une amitié pugilistique qui débouche, près de trois ans plus tard, sur un accord pour l'organisation d'un combat dont la tournure a marqué l'imaginaire du public canadien, peu habitué à ce type d'échanges de crochets de gauche et de droite entre politiciens.

Il m'a demandé si je le croyais capable de livrer un combat. Il m'a convaincu en s'imposant tous les sacrifices à l'entraînement. J'avais confiance en lui.

Ali Nestor, entraîneur de Justin Trudeau
Ali Nestor et Justin TrudeauAli Nestor et Justin Trudeau Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Le grand jour

Le 31 mars 2012, un affrontement de trois rounds de deux minutes entre le porte-étendard de la dynastie des Trudeau et un coloré adversaire du camp conservateur issu du Sénat a donc été diffusé en direct sur des chaînes canadiennes de télévision anglaise et française (Sun News et LCN).

« J'avais même regardé le combat en direct, se souvient le réputé entraîneur de boxe Stéphan Larouche. J'étais extrêmement intrigué et j'avais un intérêt pour cette bataille. »

« À l'époque, sur la colline du Parlement, on disait qu'il y avait un immense risque pour Justin Trudeau de faire ça, se rappelle l'analyste politique à La Presse Vincent Marissal. Il n'avait pas son aura d'aujourd'hui. Patrick Brazeau avait l'air d'un chat de ruelle et semblait plus aguerri. S'il avait perdu, surtout par K.-O., ça aurait été dévastateur pour sa carrière. On aurait dit que c'est le fils à son père et qu'il n'a pas de colonne vertébrale. »

L'événement a permis de ramasser des fonds pour la lutte contre le cancer. Ce fut d'ailleurs un franc succès, puisque le choc Trudeau-Brazeau à l'hôtel Hampton Inn a rapporté 230 000 $ à la cause. Mais les deux pugilistes ne se sont pas contentés de faire acte de présence ce soir-là.

« Si je ne peux pas frapper Patrick Brazeau au visage, je ne monterai pas dans le ring », répondait Justin Trudeau à ceux qui croyaient que les deux boxeurs feraient preuve de retenue.

Patrick Brazeau, lui, rétorquait que de nombreux partisans conservateurs le suppliaient d'envoyer un Trudeau au tapis.

Fortement négligé, le frêle Trudeau, à 40 ans, avait choisi de s'imposer un rude programme.

Il fallait qu'il tombe à l'entraînement. J'avais engagé des colosses pour lui faire la vie dure. Il est tombé plusieurs fois. Je ne croyais pas toujours qu'il allait se relever, mais il le faisait en souriant. Il s'est entraîné comme s'il devait disputer un combat de championnat du monde.

Ali Nestor, entraîneur de Justin Trudeau
Justin TrudeauJustin Trudeau Photo : La Presse canadienne / Fred Chartrand

God save Justin Trudeau

Ce duel inusité avait aussi piqué la curiosité d'une maison de production québécoise qui souhaitait produire un documentaire sur l'aventure de Justin Trudeau dans un ring.

« Son attaché de presse a tout de suite accepté notre proposition, déclare Guylaine Maroist, des Productions de la ruelle. Justin Trudeau et son équipe n'ont demandé aucun droit de regard. Ils ne se sont pas mêlés de nos affaires. »

Les documentaristes de God Save Justin Trudeau, Guylaine Maroist et Éric Ruel, ont vite été impressionnés par l'attitude du député, à qui la plupart des observateurs prédisaient un passage à l'abattoir.

« J'ai rarement rencontré dans ma vie quelqu'un de si confiant, insiste la réalisatrice. Ce n'était pas de l'arrogance. Il était juste habitué à ce que les gens le sous-estiment. Il me l'a répété souvent durant le tournage. Les gens lui disaient qu'il ne pouvait pas gagner l'investiture de son parti dans son comté, et que c'était impossible qu'il devienne ensuite député. Mais chaque fois, il a été capable de surprendre son entourage. Patrick Brazeau, lui, n'arrêtait pas de mépriser son adversaire. Son fantasme était de passer le K.-O. à Justin Trudeau. »

Les 30 premières secondes du combat ont été infernales pour le libéral. Patrick Brazeau, ceinture noire de karaté, s'est jeté comme un chien enragé sur son rival, qui a été incapable de le repousser avec le moindre coup. La tempête n'a cependant pas duré.

« Ça s'est déroulé de la façon dont nous le pensions, jure Ali Nestor. Le gars a tout donné au premier round. Justin est revenu au coin en me disant que son adversaire frappait fort, mais il avait tout encaissé. Je lui ai dit de regarder de l'autre côté pour voir à quel point le gars était exténué. Je croyais qu'il allait gagner par décision unanime en utilisant ses atouts comme le jab et sa plus longue portée. Je ne croyais pas qu'il allait le mettre K.-O. »

Patrick Brazeau s'est embarqué dans une bataille qu'il pensait courte, mais elle s'est allongée. Il n'avait pas les ressources. Tu as beau avoir la plus belle voiture au monde, si tu as seulement 2 $ à mettre dedans en essence, tu ne vas pas gagner la course...

Stéphan Larouche, entraîneur de boxe
Justin Trudeau et Patrick BrazeauJustin Trudeau et Patrick Brazeau Photo : La Presse canadienne / Fred Chartrand

Justin Trudeau a ensuite martelé son adversaire de coups, sous les acclamations d'une foule survoltée. À mi-chemin du troisième round, après un deuxième compte de huit, l'arbitre a choisi de mettre un terme au combat étant donné que Patrick Brazeau ne semblait plus en mesure d'offrir la moindre résistance.

« J'ai ressenti un grand sentiment d'accomplissement, se rappelle Ali Nestor. J'ai senti que le vent tournait. Les gens se sont aperçus que Justin avait plus d'étoffe qu'ils ne le pensaient. Il n'avait pas que l'allure d'un mannequin. »

« Ce combat a lancé une image nouvelle du jeune homme, affirme Vincent Marissal. Plusieurs militants libéraux et journalistes ainsi que le grand public ont découvert un Justin Trudeau qui n'avait pas froid aux yeux. À l'époque, ce n'était pas le Justin Trudeau d'aujourd'hui à qui tout réussit, le premier ministre devenu une espèce de star internationale qui danse avec les Obama à la Maison-Blanche. Non, il n'était qu'un simple député. On l'accusait à l'époque de ne pas être capable d'articuler une réponse complète et de n'être qu'une image. C'était toujours payant de gagner lorsque vous êtes le négligé. »

Ce combat est représentatif de sa campagne électorale en 2015. Il était sous-estimé, et ses adversaires riaient de lui. Les conservateurs et les néo-démocrates considéraient qu'il n'était même pas dans le ring. Pourtant, il a fait tous les rounds et il a fini par gagner ses élections.

Vincent Marissal, analyste politique à La Presse

Guylaine Maroist confirme le pari réussi de Justin Trudeau.

« Oui, il se battait pour la bonne cause, mais il répète à plusieurs reprises dans notre film God Save Justin Trudeau qu'il souhaitait changer la perception des gens à son égard. Il s'est dit qu'en montant dans un ring contre un méchant conservateur, le plus gros possible, et que s'il gagnait, cela pourrait peut-être avoir une influence. Je pense que ça fait de lui un homme capable d'être un chef d'État. Je pense qu'on le trouvait trop poids plume avant le combat. »

Justin TrudeauJustin Trudeau Photo : La Presse canadienne / Fred Chartrand

La boxe au service du politicien

En 2017, Ali Nestor est loin d'être surpris lorsque le premier ministre du Canada lui demande s'il peut s'entraîner dans son gymnase.

« Les gens croyaient qu'il ne faisait ce combat que pour le plaisir, dit-il. Bien sûr que non. Les sports de combat sont primordiaux dans sa vie. Récemment, je lui ai même recommandé un centre à New York pour qu'il puisse s'entraîner à l'extérieur. La boxe l'aide à se forger un caractère. Il voit la politique comme un combat où les coups bas ne sont pas interdits, contrairement aux arts martiaux. Je l'entraîne en faisant un parallèle avec ce qu'il vit. Il a été sous-estimé pendant toute sa carrière. Il se nourrit de cette négligence. Elle lui envoie de la force pour avancer dans la vie. »

Justin Trudeau pourrait-il disputer un autre combat maintenant qu'il est premier ministre? Son entraîneur ferme la porte, mais après une hésitation de quelques secondes.

Si la décision ne revenait qu'à lui, je pense qu'il ne se serait pas limité à un seul combat. Mais je pense qu'il va devoir négocier avec ses enfants et sa femme pour ça.

Ali Nestor, entraîneur de Justin Trudeau

En attendant l'annonce d'un retour improbable, le premier ministre du Canada a toujours la permission de monter dans son ring préféré, dans sa circonscription. Aujourd'hui, ses opposants sont cependant un peu moins tentés de l'envoyer au plancher.

« Ce monsieur a beaucoup de fierté, lance son entraîneur de la première heure. S'il s'aperçoit qu'une personne le ménage, il pourrait venir me voir pour me demander de faire sortir cette personne du ring. Il tient à s'assurer que son adversaire va lui en donner parce que lui-même va lui en donner. Avec tout ce qu'il fait, il a besoin de ça. »

On présume aujourd'hui que la ceinture de la colline du Parlement n'appartient plus à personne. Des aspirants au titre vacant?

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