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Camille, de Fanie Demeule

L'auteure Fanie Demeule
L'auteure Fanie Demeule Photo: Martin Legault
Radio-Canada

Fanie Demeule est née en 1990 et rédige une thèse de doctorat en études littéraires à l'UQAM sur les figures de guerrières dans l'imaginaire contemporain. En 2016, elle a publié un premier roman, Déterrer les os, aux éditions Hamac. Elle est l'une des 5 finalistes du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2017

Sa nouvelle inédite Camille, raconte une tentative de sauvetage suite à une rencontre impromptue. Elle parle de l’empathie éprouvée devant la souffrance d’un être vivant, et de la volonté sincère d’y mettre un baume.

Ma nouvelle est née d’une répétition de drames survenus chaque fois que j’ai voulu recueillir un oiseau blessé ou un souriceau perdu. Je suis d’abord exaltée de venir en aide et d’observer les progrès de mon protégé, mais mon espoir laisse place à l’effondrement lorsque je retrouve tôt ou tard l’animal inanimé au fond de sa boîte. J’ai voulu transposer cette situation dans une relation humaine.

Fanie Demeule

Le nom de la lauréate ou du lauréat du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2017 sera dévoilé le 19 avril.

Camille

    Je me souviens de ta silhouette dans le cours de poésie l’automne dernier, toujours enveloppée d’un imperméable noir. Tu t’assoyais en retrait, presque au fond de l’amphithéâtre, et n’as jamais prononcé un mot.

    Un mardi, tu n’y étais plus.

*

    Je suis de l’autre côté de la rue lorsque je t’aperçois, coin Sainte-Catherine et Sanguinet. Ta tête claire aux boucles chaotiques, d’une blondeur presque rousse. Je traverse. Tu es directement au sol, sans même une couverture. Une tasse fendue posée devant toi. J’espère que tu lèveras les yeux lorsque je passerai à ta hauteur.

    Tu me regardes par en dessous. Un œil bleu fardé de fatigue, l’autre caché par la frange. Le visage beau, à peine plus jeune que le mien.

Je m’assois moi aussi, à ta gauche. Tu ne bronches pas.

– Tu veux venir te reposer un peu chez moi?

– Là, maintenant? Tu habites où?

*

    On prend le train de banlieue jusqu’à Saint-Hilaire. Aux travers les vitres troubles les champs défilent. Tu souris et gardes le silence. Les usagers te détaillent, inspectent tes cheveux en épis et tes poignets délicats. Trop près de toi, certains plissent le nez.

    Ta rousseur flambe dans la lumière déclinante. Tu es magnifique.

*

    On descend au dernier arrêt, au pied de la montagne.

    Mes parents ne sont pas encore revenus du travail, on pourra descendre au sous-sol en paix, dans ma chambre. En entrant, tu t’exclames que la maison est trop propre et que tu ne veux pas la souiller. Je t’emmène au bain, j’ouvre le robinet pendant que tu te déshabilles. En te penchant pour retirer tes pantalons, tes omoplates déchirent la peau de ton dos. Je baisse les yeux lorsque tu exposes tes jambes fragiles.

    Tu te savonnes et je te frotte un peu partout, te coupe les ongles. Tu immerges ta tête dans l’eau, qui devient sombre et granuleuse.

    Tu prends ton temps, rouvres l’eau chaude encore quelques fois. Je te prépare des vêtements chauds, du jus d’orange, un bol de gruau.

    Lorsque tu émerges, je désinfecte le trou bleuté qui t’aspire dans l’autre monde. J’appose un baume qui le refermera.

*

    Tu défais ton sac et étales son contenu sur mon bureau. Des seringues, des pilules, de vieilles chaussettes, une ceinture de cuir. Deux livres, l’Orlando de Woolf et La petite fille qui aimait trop les allumettes de Soucy. Une fiole que tu as longtemps gardée dans ton poing avant de te résigner à la déposer dans le mien.

– Je veux tout arrêter. Je reste ici jusqu’à ce que je guérisse.

    Je cours jeter ton stock dans un container près du Couche-Tard.

*

    Mes parents arrivent. Ils ne se doutent de rien. On soupe à l’étage alors que tu dors dans mon lit. Je te rapporte discrètement le reste de mes poivrons farcis à la courge, que tu dévores.

    On parle tout bas. Je te demande ton nom.

– Camille.

    Ta famille est dans le nord, où tu as grandi. Tu as quitté Val-David il y a deux ans pour étudier à Montréal, en littérature. Comme moi. Les partys universitaires ont mal viré pour toi, certaines rencontrent n’auraient jamais dû avoir lieu. Tu as commencé à consommer pour le fun, lors d’événements, puis tu as fini par acheter ton propre stock. C’est là que tout a dérapé. Les études ont pris le bord, la job au Cinéma Beaubien aussi. Expulsion de la part du proprio, faute d’argent pour payer le loyer.

    Puis la rue, depuis l’été dernier. Ta main chasse une larme.

    Je te fais la lecture de mes poètes préférés, Baudelaire, Miron, Nelligan, et tu te rendors, la tête effondrée tout près de la mienne. Je te caresse le dos, sillonne tes bras du bout des doigts, et remets un peu d’onguent sur le trou avant de sombrer moi-même.

*

    Mes parents travaillent beaucoup, ils ne seront pas là avant très tard. Sois tranquille, reste tant que tu veux. Je reviendrai après l’école, ne t’inquiète pas.

    En attendant, je te laisse des fruits et des biscuits à l’avoine pour la journée. Je dépose un bec sur ton front perlé de sueur avant de partir.

*

    Le soir mon lit est souillé. Tu as dégueulé les biscuits au sol, sur mes livres. Ma chambre sent l’estomac. Tu dors, la tête renversée sur le côté. Je nettoie le plancher en gardant le silence. Jette les livres. Tu finis par ouvrir les yeux et tu vomis encore. Tes pupilles sont dilatées comme ceux des chats dans le noir. Tes mains tremblent lorsqu’elles essuient l’écume aux commissures de ta bouche.

– J’ai mal au ventre, au crâne, aux dents. J’ai mal partout.

    Je t’apporte deux Advil que tu avales à sec. Je retire les draps pour les laver.

    En cherchant des livres dans ma bibliothèque, tu me dis que tu préférerais que je t’invente une histoire. Je me mets à te raconter quelque chose d’anodin, et cette chose débouche sur un récit incroyable qui comble la nuit. Je te fais voyager au temps des impératrices immortelles, au pays des neiges miraculeuses ressuscitant les morts, te fais visiter des abysses aux épaves abritant les dieux déchus.

    Pendant que tu écoutes mon récit en te tordant de douleur, je flatte ton avant-bras en évitant le trou noir au creux de ton coude. Le baume commence à faire effet.

    Demain ça ira mieux. Ça ira de mieux en mieux, je te le promets. Ne perds pas espoir.

*

    Le soleil se lève et ça ne va pas mieux. Tu roules sur ton ventre en étouffant des cris dans l’oreiller. Tu me dis que c’est un sevrage classique, que c’est pas facile mais que ça finira par passer. Je te serre dans mes bras. Courage, tu vas y arriver. Je sens ton cœur contre ma poitrine et mesure la vitesse démesurée de ses battements.

    J’hésite un peu, puis pose mes lèvres sur ta joue.

– Tout ira bien. À ce soir.

    Tu ne me réponds pas, tes dents mordent le drap.

*

    Tu ne bronches pas lorsque je reviens en fin de journée. Tu me fais dos, seulement un bout de tête qui dépasse du couvre-lit. L’odeur est encore pire qu’hier, mais cette fois il n’y a pas de vomissure par terre. La banane et les biscuits sont intacts. Tu dors dur, et lorsque je m’approche, je remarque que tes traits sont détendus, apaisés. J’hésite à te réveiller, décide de te cuisiner des pâtes, le temps que tu récupères, que tu te répares.

    En songeant aux histoires que je te conterai ce soir, je fais fondre un carré de chocolat dans une tasse d’eau bouillante. J’y ajoute une pincée de cannelle, et les arômes emplissent la maison.

    Le soleil d’octobre décline et la chambre commence à s’assombrir. Tu n’as pas remué lorsque j’ai déposé le plat et la tasse sur la table de chevet. Je caresse tes couettes emmêlées en murmurant ton nom. Tes paupières restent closes. Ma paume effleure ton front, froid. Glacé. D’un geste je soulève les couvertures pour découvrir que tes intestins se sont vidés, et que tes mains crispées reposent près de ton cœur. Ce cœur, sur lequel je colle mon oreille, et qui demeure infiniment silencieux.

    Je ne sais pas si c’était dans l’ordre des choses, je ne sais pas où me situer dans ton histoire, dans ta mort. Je ne sais pas quoi faire d’autre que de m’allonger près de ton corps frêle en attendant que ce jour se termine et qu’un autre se lève. Je pleure et chante en te passant le peigne dans les cheveux. Demain je t’emporterai dans les bois derrière et te creuserai un tumulus au pied de la montagne. Je connais un pin sous lequel tu pourras te reposer. Chaque jour, j’y déposerai des histoires neuves que tu pourras emporter avec toi quand tu migreras vers le nord.

    J’entends des pas qui viennent au sous-sol. Ma mère frappe à la porte et entre aussitôt. Elle sursaute, te pointe du doigt.

– C’est qui lui?

– Il s’appelle Camille.


Véritable tremplin pour les écrivains canadiens, le Prix de la nouvelle Radio-Canada est ouvert à tous, amateurs ou professionnels. Il récompense chaque année les meilleures nouvelles originaules et inédites soumises au concours. Le gagnant reçoit 6000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, une résidence d'écriture au Banff Centre des arts et de la créativité, en Alberta, et son texte est publié dans le magazine Air Canada enRoute et sur ICI.Radio-Canada.ca/icionlit. Les finalistes reçoivent chacun 1000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, et leur texte est publié sur ICI.Radio-Canada.ca/icionlit.

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