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Chercher toujours, de Philippe Arseneault

L'auteur Philippe Arseneault

L'auteur Philippe Arseneault

Photo : Mathieu Rivard

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2017 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Avocat de formation, Philippe Arseneault travaillé à Toronto et Regina, puis a vécu presque 10 ans en Chine avant de s'installer à Montréal où il est journaliste au journal Les Affaires. Il est l'auteur de Zora, un conte cruel (VLB, Prix Robert-Cliche du premier roman) et de Ma sœur chasseresse (Québec Amérique). Il est le lauréat du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2017

Dans sa nouvelle inédite Chercher toujours, une avocate ultra-chic marche près du square Viger par une froide soirée de janvier : elle va chercher son enfant à la garderie. En chemin, un vieil Inuk l’interpelle. Il cherche sa fille itinérante et lui demande son aide.

Le spectacle du square Viger et des gens qui le hantent est angoissant, mais également inspirant.

Philippe Arseneault

Le nom de la lauréate ou du lauréat du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2017 sera dévoilé le 19 avril.

Chercher toujours

    Tu ne récupères jamais ta fille à la garderie après le travail. La femme de ménage guatémaltèque s’en charge, avec le véhicule de la famille (une Acura RLX 2015 Bellanova blanc nacré). Mais ce matin, Rigoberta a pris congé en prétextant un rhume. Ton mari est à Boston pour la semaine, il négocie avec un client. Or, il faut impérativement ramasser Anaïs-Jeanne au CPE avant 17 h 30, sans quoi on écope d’une amende, et puis ça paraît mal auprès des éducatrices.

Ça fait que… Ce sera pour ta pomme. Mais c’est ennuyeux parce que tes journées de travail s’étirent d’ordinaire jusqu’à dix-neuf, vingt heures…

    Tant pis. Celle-ci, exceptionnellement, sera cassée par la servitude parentale.

    Au palais de justice, tu as plaidé tout l’après-midi dans un mortifère dossier de succession. Ton VUS t’attend dans le stationnement souterrain. Dehors, il gèle à pierre fendre, mais tu calcules qu’il vaut mieux marcher jusqu’au CPE (il est tout près, au coin de René-Lévesque et de Berri) et revenir au palais avec la petite pour récupérer le VUS. Tu connais bien ta ville: trouver un espace pour se garer sur René-Lévesque, à cette heure, relèverait du cauchemar.

    Pelotonnée pour te tenir au chaud, tu suis Saint-Antoine, puis tu bifurques vers le nord sur Berri. Dans la nuit pressée du mois de janvier, les cônes de lumière orange des lampadaires découpent en cercles impudiques le segment de trottoir longeant l’horrible square Viger. En levant le nez pour renifler, tu remarques, à quelques pas devant, une silhouette immobile, tournée vers le parc. Un quêteux? Sûrement. Le secteur en compte autant qu’un dépotoir des rats. Tête baissée, tu le croises sans sourciller.

– … help me?

    Tu ne prêtes jamais attention aux mendiants. Pourtant, aujourd’hui, tu t’arrêtes, te retournes. Pourquoi? Cette voix vacillante, peut-être, qui ébranle en toi les souvenirs de ton grand-père Reigner. Une voix raboteuse de violoneux, de fumeux de pipe.

Première chose que tu remarques: ce type a besoin de nippes. À vingt-cinq au-dessous de zéro, le cou et les oreilles à l’air, rien qu’une veste d’automne élimée et une tuque de marin pour se protéger des bourrasques. On dira que ce sont ses gènes parce que c’est un Esquimau. Quand même! Jusqu’à quelle profondeur mercurielle le privilège de la race descend-il?

– Can you help me?

    Tu fais un geste vers ton sac à main.

No, no, proteste l’homme en montrant sa paume. Not that.

    Tu relèves la tête et scrutes son visage.

– Je cherche ma fille, explique-t-il en anglais. Je suis venu de… uit (le nom t’échappe) pour la trouver. Elle est à Montréal depuis deux ans, mais n’a plus donné de nouvelles… depuis l’été dernier, au moins. Ma femme et moi, on se fait un sang d’encre. Tout ce qu’on sait, c’est qu’elle vit dans la rue. Ce matin, près du métro Atwater, des gars de chez nous m’ont dit qu’elle traînait ici (il montre les consternantes structures de béton qui infestent le square Viger). Et je…

    Sa voix s’étrangle et il bouge son bras légèrement vers la gauche, montrant du doigt un point dans l’espace. Tu regardes.

    À une vingtaine de mètres dans le parc, une masse noire, gibbeuse et lisse, gît dans la neige, à demi enfoncée au pied d’un muret. Un sac de couchage. On dirait que quelqu’un dort dedans, mais à pareille distance, va savoir avec certitude.

– C’est elle? demandes-tu.

– Peut-être bien, lâche l’homme d’une voix nouée.

– Vous n’êtes pas sûr? Mais qu’est-ce que vous attendez pour en avoir le cœur net? Vous imaginez si c’est elle? Avec ce froid!

– Ce n’est pas aussi simple. Jeannie, elle… Elle refuse de me voir. Une vieille brouille. Il y a des années qu’on ne se parle plus. Si c’est moi qui débarque, elle se braquera, c’est certain. Seriez-vous assez gentille pour y aller? Je veux juste savoir si c’est elle. Ma Jeannie, c’est un petit bout de fille (il place sa main à un mètre et demi du sol). Vingt et un ans, cheveux en brosse, avec une tache de naissance mauve sous l’œil gauche. Cette tache… Impossible de la rater. Grande comme ça (en cambrant son index sur son pouce, il montre une ouverture de la taille d’une pièce de vingt-cinq cents). Sous l’œil, juste ici…

    Tu soupires.

– Et si c’est votre fille, qu’est-ce que je fais?

– Revenez et je vous donnerai de l’argent pour elle. Je me suis renseigné. De petits hôtels sur la rue Saint-Hubert admettent les itinérants, pour autant qu’ils aient de quoi payer. Elle pourra passer une semaine ou deux dans une chambre propre, avec douche et télévision. De l’eau chaude… Ça lui fera du bien. Après, peut-être qu’elle se radoucira et acceptera de me parler?

– Vous savez, il y a des refuges partout à Montréal. C’est gratuit.

– Oui, mais ils ne laissent pas entrer les gens saouls, et les gars de ce matin m’ont dit que ma Jeannie… Ben, elle est tout le temps saoule.

Tout le temps saoule. Misère… Le cœur serré, tu portes de nouveau ton attention vers le parc. Tu assisteras potentiellement à un moment lumineux et doux s’il s’avère que la personne dans le sac est la fille de cet étranger, et tu aideras une jeune Inuite à dormir au chaud pendant quelques jours. Sinon, si ce n’est pas Jeannie, eh bien! Tu interrompras le sommeil d’un clochard hirsute en train de cuver son St-Georges. Qu’est-ce que tu as à perdre? De toute façon, une trop grande partie de ton humanité se trouve dorénavant engagée dans cette histoire. Par ces mots échangés, ce père inquiet et toi avez communié dans une espèce de convivialité fondamentale à laquelle tu ne peux plus te soustraire.

– Attendez ici, réponds-tu.

    La croûte glacée qui tapisse le parc est sans pitié pour tes bottillons délicats d’une marque suisse, tes talons la crèvent et tu t’enfonces jusqu’aux genoux, c’est la croix et la bannière pour parvenir jusqu’au muret, mais tu y arrives (tu obtiens toujours ce que tu veux). Pour percer un peu de nuit, tu actives la fonction « lampe de poche » de ton iPhone 7. Dès le moment où tu es assez proche pour voir, tu comprends que quelque chose cloche. En décomposition, la toile bouloche, et la masse dégage une impression de roideur irrémédiable. Le sac est fermé. Tes doigts gourds (non, ce n’est pas le froid) se précipitent vers la fermeture Éclair. Zioup.

    Voilà.

    (C’est la première fois que tu en vois un.)

    Les paupières sont closes, la bouche raide et étirée comme une fente d’appareil de loterie vidéo. Le corps est figé autour d’une bouteille de Molson Dry 10 % décapsulée, les mains s’y agrippent comme des serres. Tu imaginais des cheveux plus courts (peut-être qu’il vaudrait mieux ne toucher à rien, des spécialistes viendront plus tard…), et même si tu sais déjà, un ressort incompréhensible fait avancer tes doigts vers la frange pour dégager le visage (dur comme un gigot congelé) et examiner la joue gauche.

    Puis, tu fourres tes mains glacées sous tes aisselles, fermes les yeux et restes penchée une minute sur la forme squalide.

    (Courage.)

    Tu montes la fermeture Éclair en te recomposant une impassibilité, tu te lèves, tu chancelles. En trottinant vers le vieux, tu sabres ton visage d’un de ces sourires suppurants, changeants et faux qui noient dans une assurance en toc la détresse qu’ils cherchent à masquer.

– Alors! t’exclames-tu en déraillant de la voix. Ce n’était pas votre fille, maaais…

    (Menteuse. Crisse de menteuse.)

– … les nouvelles sont bonnes!

– Ah bon?

– Le type dans le sac était trop gentil! En entendant le nom de Jeannie, il s’est animé. « Ah! La petite avec la tache? Ben tiens! Je l’ai croisée pas plus tard qu’hier. » J’ai demandé où. Côte-des-Neiges, qu’il a répondu, mais apparemment, elle se promène un peu partout à l’ouest de l’avenue du Parc. Perso, si j’étais vous, je ferais une battue dans Côte-des-Neiges, surtout autour de Van Horne. Il y a une soupe populaire en face du parc Kent. En tout cas, c’est une piste à explorer. Si elle était là hier, vous l’y trouverez peut-être encore aujourd’hui, ou demain.

    Il veut savoir comment se rendre dans Côte-des-Neiges. Tu prends le temps de le lui expliquer, avec, à la clé, des suggestions de métro et de bus.

– Je vous ai retardée dans votre journée, s’excuse-t-il à la fin en se courbant un peu.

– Aucun souci. J’allais récupérer ma fille à la garderie. (Après une seconde d’hésitation.) N’arrêtez pas de chercher Jeannie, d’accord? Cherchez toujours.

– Vous pensez bien! C’est ma seule fille, alors… Ma petite fille. Merci pour votre aide, madame. Merci.

    (Va-t’en va-t’en va-t’en!) À ce point précis de l’interaction, tu aurais dû sortir de scène (c’était rond, c’était beau, c’était presque parfait). Saluer, partir. Mais non. Il a fallu que tu traînasses, que tu surnages un moment encore dans cette délétère supercherie. Le pathos t’enivre, on dirait.

    Tu prends la main du vieux, tu la serres, et ce faisant (catastrophe!) tu le fixes directement. Lui scanne ton œil avec le sien. Il en a vu d’autres. Il lit dans ton âme, mais entend-il ce qu’il y a à entendre? Quelque chose, en tout cas, ne lui échappe pas: son équanimité se fendille comme une soucoupe de porcelaine.

    A-t-il deviné? Voudra-t-il examiner le sac lui-même? En toi, une voix hurle: « S’il doit l’apprendre, ne le sache pas, qu’au moins tu puisses continuer ta vie en doutant! » Cette existence se traverse très bien dans l’ignorance de certaines occurrences. Alors, oui, cette fois, tu tournes les talons et tu déguerpis. Tu files vers le CPE sans jamais te retourner.

    À la garderie, des poussins gras et criards obstruent les allées du vestiaire. En cherchant, tu trouves Anaïs-Jeanne assise par terre, enfilant ses bottes et comptant les miettes de pain dans sa boîte à lunch. Partout, des enfants hurlent, pleurent, babillent. Entends-tu le caquètement assourdissant de la vie qui commence?


Véritable tremplin pour les écrivains canadiens, le Prix de la nouvelle Radio-Canada (Nouvelle fenêtre) est ouvert à tous, amateurs ou professionnels. Il récompense chaque année les meilleures nouvelles originaules et inédites soumises au concours. Le gagnant reçoit 6000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, une résidence d'écriture au Banff Centre des arts et de la créativité, en Alberta, et son texte est publié dans le magazine Air Canada enRoute et sur ICI.Radio-Canada.ca/icionlit. Les finalistes reçoivent chacun 1000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, et leur texte est publié sur ICI.Radio-Canada.ca/icionlit.

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