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Immigrants illégaux : les bicyclettes de la peur

Une vingtaine de bicyclettes sont attachées près du Azteca 2000, une sorte de cantine-épicerie qui sert de point de rassemblement pour les travailleurs agricoles, à Immokalee, en Floride.

Des bicyclettes sont attachées près du Azteca 2000, une sorte de cantine-épicerie qui sert de point de rassemblement pour les travailleurs agricoles, à Immokalee, en Floride.

Photo : Yanik Dumont Baron

Prenez note que cet article publié en 2017 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Des millions d'immigrants américains vivent dans la peur de l'expulsion depuis l'arrivée au pouvoir de Donald Trump. Beaucoup sont sans-papiers, d'autres ont des parents qui n'habitent pas légalement les États-Unis. Visite dans une petite ville de Floride transformée par ces craintes.

« Regarde les bicyclettes! Il y en a partout! » José Marin ne les avait pas remarquées avant. Des bicyclettes en mauvais état, attachées de manière bien sommaire. Collées les unes aux autres.

Pasteur dans une église d’Immokalee, en Floride, José Marin nous faisait visiter sa petite communauté. Pas officiellement une ville. Un endroit où habitent plus de 20 000 personnes, surtout des hispanophones, venant notamment du Mexique et du Guatemala.

La plupart des tomates consommées aux États-Unis durant l’hiver ont poussé autour d’ici. Elles sont lavées et triées ici. Cueillies dans les champs aux alentours par une main-d’œuvre peu payée pour un travail si difficile. Les bicyclettes appartiennent justement à ces travailleurs. Des gens qui ont rarement un permis de conduire ou un numéro d’assurance sociale. Des « illégaux », disent ceux qui ne les tolèrent pas, des « sans-papiers » répondent ceux qui veulent leur faire une place.

Le pasteur Marin n’avait jamais vu autant de bicyclettes autour du Azteca 2000, une sorte de cantine-épicerie qui sert de point de rassemblement aux travailleurs agricoles. C’est d’ici qu’ils partent en autobus pour les champs. Les bicyclettes ont remplacé les voitures à Immokalee. Du moins pour ceux qui n’ont pas de permis de conduire. Ceux qui craignent d’être arrêtés par les hommes du shérif local. Arrêtés et remis aux mains des agents de l’immigration.

José Marin a remarqué que les choses avaient changé en février, peu de temps après l’élection de Donald Trump. À ses yeux, les policiers sont devenus « plus agressifs », plus présents sur les routes que doivent emprunter les conducteurs sans permis pour se rendre au travail et à l’école de leurs enfants.

Le pasteur parle de « chasse aux immigrants ». Il ne sait pas combien d'entre eux ont été arrêtés ou expulsés. Les patrouilles sont moins visibles depuis quelques semaines, mais le message est passé. « L’impact psychologique demeure », explique-t-il.

Le pasteur José Marin porte un chandail rayé bleu pâle et blanc.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le pasteur José Marin

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

La peur d’être arrêtés

Les gens ne veulent plus conduire.

Une citation de : José Marin, pasteur

C’est parce que les gens ne veulent plus conduire que l’on retrouve des bicyclettes partout. Et des gens qui marchent. C’est comme ça que Carlos va chercher ses enfants à l’école l’après-midi. Ce n’est pas son vrai nom, bien sûr. Il a 25 ans, vient du Guatemala, comme son épouse. Ils ont trois jeunes enfants. Ces derniers sont citoyens américains.

Depuis quelques semaines, Carlos prend le moins de risques possible. Il ne conduit plus, sort rarement de chez lui. Même pas pour emmener les enfants au parc. « Nous n’y sommes pas allés depuis le début de l’année, admet-il. Avant, nous y allions presque chaque fin de semaine. »

Plus question de dormir dans l’autobus qui l’amène aux champs aux petites heures du matin. La possibilité de croiser une patrouille d’agents d’immigration le rend trop nerveux. Et il ne conduit plus les camions de l’entreprise, même s’il perd une prime importante. « Ça ne vaut pas la peine, dit-il. Je ne peux pas risquer de laisser ma famille. »

Sa femme a de la difficulté à dormir aussi. Jahima habite légalement aux États-Unis et possède un permis de conduire. Elle angoisse chaque fois qu’elle voit son mari partir. Elle hésite entre l’appeler souvent pour se rassurer et ne pas le déranger par crainte de rajouter à son fardeau.

Ces temps-ci, Jahima suit des cours du soir. Une préparation à l’examen pour obtenir la citoyenneté américaine. Elle y apprend les fondements de la démocratie américaine en anglais. L’espoir, c’est qu’elle puisse obtenir sa citoyenneté, puis celle de son mari. C’est un vieux projet, qui s’est accéléré avec l’arrivée au pouvoir du président Trump. « J’ai commencé à écouter ce qu’il disait. Je me suis dit : " Il faut se préparer pour n’importe quoi. Il faut se dépêcher." »

L’après-expulsion

Certains immigrants d’Immokalee pensent aussi à planifier une possible après-expulsion. Ça, Carlos et Jahima n’osent pas trop l'envisager. Le pasteur José Marin, lui, a aidé plusieurs familles d’Immokalee à désigner un gardien légal pour les enfants qui seraient laissés derrière. Une personne qui pourrait vendre la maison ou la voiture inutilisée.

D’autres ont carrément décidé de quitter la région. Carlos parle d’un collègue de travail retourné au Mexique il y a quelques jours. « Vaut mieux partir par moi-même », aurait-il expliqué, plutôt que de risquer la détention prolongée qui précède parfois l’expulsion.

Il y a aussi des familles déchirées : l’un veut partir, l’autre pas. C’est peut-être l’objectif inavoué des autorités : une campagne de peur pour en convaincre plusieurs de partir d’eux-mêmes. Plus simple et plus économique que d’identifier et d’expulser des millions de gens.

Si ce n’était que de lui, Carlos retournerait au Guatemala. S’il reste, c’est pour le bien de ses trois enfants. L’éducation est meilleure, les soins de santé plus accessibles. « Ce sont des avantages », explique-t-il.

Carlos derrière une poussette, accompagné de ses deux autres enfants, devant une maison mobile.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Carlos et ses enfants, à Immokalee, en Floride

Photo : Yanik Dumont Baron

Confrontés aux difficultés

« C’est difficile pour nous », sanglote Jahima dans la cuisine de son petit appartement, pendant que le plus jeune joue sous la table, insouciant.

Personne ne valorise notre travail. On nous dévisage. Mais je ne suis pas ici pour voler, je veux donner une vie meilleure à mes enfants.

Une citation de : Jahima

Jahima prie pour que les choses s’améliorent, reviennent comme avant. Après avoir essuyé ses larmes, elle se rappelle ses leçons de civisme américain. D’un de ces droits enchâssés dans la Constitution.

« Le droit à la liberté, explique-t-elle, ça a beaucoup à voir avec le fait de pouvoir se promener librement dans la rue. » En voiture, comme à bicyclette.

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