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Autochtones et services publics : la neutralité de la Commission remise en question

Première conférence de presse de la Commission d'enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics du Québec : écoute, réconciliation et progrès
Première conférence de presse de la Commission d'enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics du Québec : écoute, réconciliation et progrès Photo: Radio-Canada / Sandra Ataman

Le lancement officiel de la Commission d'enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec (CERP), jeudi à Val-d'Or, est accueilli avec espoir, mais aussi avec scepticisme.

Un texte de Karoline Benoit, d'Espaces autochtones

Même s'il se réjouit de la rapidité avec laquelle l’enquête a été lancée depuis son annonce le 21 décembre par le gouvernement du Québec, l’organisme Femmes autochtones du Québec (FAQ) émet plusieurs réserves quant à sa neutralité.

La Commission, mise sur pied à la suite des témoignages de femmes autochtones de Val-d'Or qui se disent victimes de violence policière, a pour objectif de « faire la lumière plus globalement sur les enjeux systémiques caractérisant la relation entre les Autochtones et les intervenants de certains services publics », a indiqué le président de la CERP, le juge Jacques Viens.

Viviane Michel, présidente de Femmes autochtones du QuébecViviane Michel, présidente de Femmes autochtones du Québec Photo : Radio-Canada

La présidente de la FAQ, Viviane Michel, soutient toutefois qu’il pourrait y avoir pendant l’enquête une « absence de reconnaissance de la discrimination et du racisme qui existent au sein des services publics québécois », et que des témoignages pourraient être considérés comme étant des « perceptions ».

Elle dit craindre que « les conclusions soient tirées d’avance, avant même que toutes les parties intéressées ne puissent s’exprimer ».

Nous, ce qu’on souhaite, c’est qu’il y ait une neutralité, qu’on prenne ces enjeux au sérieux.

Viviane Michel, prés. Femmes autochtones du Québec

La FAQ encourage les femmes autochtones à témoigner aux audiences, qui doivent commencer en juin et qui se poursuivront tard dans l’année. L’organisme croit qu’il est important qu’elles viennent décrire la discrimination et le racisme dont elles ont pu être victimes par un ou plusieurs des services publics visés par l’enquête.

« La crédibilité de la Commission viendra de la participation des gens », croit pour sa part la directrice des relations Cris-Québec au Grand Conseil des Cris, Melissa Saganash.

Une vaste enquête

L’enquête s’étend à l’ensemble de la province, touche 55 communautés autochtones et les services policiers, les services correctionnels, les services de justice, les services de santé, les services sociaux et les services de protection de la jeunesse. Elle portera sur les 15 dernières années.

« C’est étendu, mais il le faut », dit Melissa Saganash. « Tout doit être examiné, car tout le monde est interrelié, les ministères sont connectés entre eux. »

Nous devons aller au fond des choses. Et ce n’est pas en ciblant une personne, un ministère ou un service public que nous [y arriverons].

Melissa Saganash, dir. des relations Cris-Québec, Grand Conseil des Cris

« Ma sœur a été une victime dans cette ville »

Kirby Blackned, qui a assisté au lancement de la Commission à Val-d’Or, a perdu sa sœur Rose-Ann Blackned en 1991. Elle est morte d’hypothermie après avoir été battue et abandonnée par une nuit de novembre. Selon la famille, les policiers de Val-d’Or n’ont pas procédé à une enquête en règle.

Il croit que la CERP devrait enquêter sur une plus longue période que 15 ans si elle veut vraiment analyser la discrimination systémique.

« Ce n’est pas juste de se pencher sur seulement 15 ans quand cette forme d’oppression latérale existe depuis 150 ans », dit-il.

Kirby Blackned affirme que « l’histoire de violence de [sa] sœur ne doit pas s’arrêter ici ». Il croit que des actions doivent ressortir de cette Commission et que des accusations doivent être portées contre « les personnes qui en ont blessé d’autres ».

Enquête nationale sur les femmes autochtones disparues et assassinées 

Des recommandations sur les tablettes

La directrice générale du Centre d'amitié autochtone de Val-d’Or, Édith Cloutier, est pour sa part sceptique. Celle qui a épaulé les femmes de Val-d’Or lorsqu’elles ont dénoncé les sévices physiques et sexuels qu’elles disent avoir subis aux mains de certains policiers de la Sûreté du Québec croit que « l’action n’est pas toujours à la hauteur des attentes d’une commission ».

Elle rappelle qu’il y a déjà eu plusieurs enquêtes sur les Autochtones au pays. « Il y a lieu de se questionner. On a des recommandations par-dessus recommandations qui ont été émises », dit-elle.

« On répond au souhait exprimé par une autre commission, celle de vérité et réconciliation, qui nous invite à passer à l’action », réplique le maire de Val-d’Or, Pierre Corbeil.

La Ville avait appuyé par résolution la tenue d'une commission d'enquête en soutien aux communautés autochtones qui la réclamait.

« Ce que je retiens de la Commission, dit-il, c’est qu’il y a l’écoute, mais aussi le progrès ».

Ça va être une source d’inspiration.

Pierre Corbeil, maire de Val-d’Or

Un irritant au plan symbolique

La présidente de Femmes autochtones du Québec admet par ailleurs avoir été très surprise quand elle a vu qui étaient les membres de la Commission qui se sont présentés devant les journalistes jeudi – trois hommes non autochtones et une femme autochtone.

On se retrouve avec une majorité non autochtone, en plus du côté masculin.

Viviane Michel, prés. Femmes autochtones du Québec

Elle salue l’embauche de Janet Mark, une enseignante crie de l'Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, en tant que coordonnatrice des relations avec les Autochtones. « Elle va remettre les pendules à l’heure », espère-t-elle.

« On a l’expertise juridique pour occuper les commissions qui sont mises sur pied, on a des avocats, des juges à la retraite, de l’expertise qui aurait pu être prise », dénonce-t-elle.

« Je ne pense pas que vous pouvez juger de l’équité homme-femme et de l’équité envers les Autochtones avec les quatre premières personnes nommées dans la Commission », rétorque le procureur en chef de la CERP, Christian Leblanc.

Il assure que la Commission a « la sensibilité de s’entourer de gens qui connaissent bien les Autochtones ».

« Peut-être que des Algonquins, des Cris, des Inuits pourraient participer [à l’enquête]. Les familles se sentiraient plus à l’aise avec quelqu’un de leur culture », croit la sœur de Rose-Ann Blackned, Mary-Ann, venue avec son frère assister au lancement de la Commission.

Le commissaire Jacques Viens doit remettre son rapport final le 30 novembre 2018.

Avec la collaboration de Sandra Ataman et Catou MacKinnon

 

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