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Le français, langue sexiste?

L'égalité entre les hommes et les femmes

L'égalité entre les hommes et les femmes

Photo : iStock

Radio-Canada

Depuis trois siècles, les règles grammaticales françaises donnent préséance au masculin sur le féminin. Même si les formes féminines sont en progression, particulièrement au Québec, il reste encore du chemin à faire, disent certaines et certains. À l'occasion de la Journée internationale de la Francophonie, regard sur notre langue pas toujours paritaire.

Un texte de Laurence Niosi

« Le masculin l’emporte sur le féminin ». Cette règle grammaticale est enseignée à tous les élèves de l’école primaire. Pourtant, elle n’existe que depuis le 17e siècle.

C’est ce qu’explique Eliane Viennot, auteure de Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin, paru en 2014. L’historienne de la langue déboulonne le mythe selon lequel la prédominance du masculin n’aurait qu’une fonction pratique. La règle grammaticale, soutient-elle lors d’un entretien à Radio-Canada, a été inventée de toutes pièces par des grammairiens « aux idées très masculinistes ». Le genre masculin était simplement considéré comme plus « noble ».

Exit donc les pendants féminins des noms de métiers « prestigieux » comme les médecins (médecines), auteurs (autrices), inventeurs (inventrices) ou philosophes (philosophesses). Des mots qui existaient pourtant et que les hommes ont voulu monopoliser, explique l’historienne.

« Ils ne se sont pas attaqués aux basses fonctions ou aux fonctions traditionnellement féminines », précise-t-elle. Ainsi, les noms de métiers comme « infirmière » ou « couturière », sont restés dans l’usage courant.

Outre les métiers, Eliane Viennot évoque l’accord de certains mots que l’on dit aujourd’hui invariables - le participe présent ou le gérondif par exemple. Dans un testament datant du 18e siècle, on peut y lire d’une femme qu’elle est « demeurante et étante en bonne santé ».

Et puis, l’expression les droits de l’Homme pour parler des droits humains est souvent utilisée. Les formes féminines de certains mots ou expressions courantes ont également des connotations négatives et sont souvent rattachées à un statut sexuel : femme publique (homme public), maîtresse (maître), garce (gars).

Ce n’est vraiment pas une entreprise linguistique finalement, c’est politique. Ce n’est pas la langue qui est sexiste [...] Après, ce sont les locuteurs qui le sont ou ne le sont pas.

Eliane Viennot, auteure

Les progrès au Québec

Au Québec, la féminisation linguistique s’est installée dans les moeurs depuis la fin des années 1970. L’Office québécois de la langue française (OQLF) se montre plus ouvert que l’Académie française, prônant notamment la féminisation des noms de métiers. Le recours aux doublets - les étudiants et les étudiantes, les Québécois et les Québécoises - est monnaie courante.

« La féminisation des titres est acquise [au Québec] mais il y a beaucoup de travail à faire pour que la rédaction soit transformée petit à petit par les apports [des dernières années] », souligne la linguiste Pierrette Vachon-L'Heureux, dont plusieurs ouvrages ont été publiés par l’OQLF.

La linguiste est l’une des premières à avoir fait la promotion d’un langage non sexiste ou épicène, avec des tournures neutres, des mots invariables qui désignent le masculin et le féminin, bref un langage où le masculin ne l’emporte pas nécessairement sur le féminin.

Dans ce type de rédaction, l’utilisation du masculin générique est permise, « mais sans excès, pour que les femmes se sentent incluses », dit-elle.

Pierrette Vachon-L'Heureux regrette néanmoins la popularité au Québec des terminaisons de noms communs en -eure (le « e » muet), plutôt que celles plus distinctives en -ice, en -euse ou en -esse. « Mais des gens ont été influencés par une sorte de prestige de la forme en “e”, parce qu’on a beaucoup utilisé la terminaison -euse pour les appareils ménagers », explique-t-elle.

L’Académie française, puriste de la langue

Même si la féminisation gagne du terrain, l’Académie française demeure réfractaire aux changements. Ainsi, les immortels acceptent la féminisation de certains métiers - avocate, pharmacienne, artisane - mais en rejettent catégoriquement d’autres, considérées comme des « barbarismes ». Parmi ces formes féminisées, « professeure » ou « auteure »... des mots qui sont d’usage courant au Québec.

Dans son plus récent ouvrage, L’Académie contre la langue française : le dossier « féminisation », Eliane Viennot s’en prend d’ailleurs à ces immortels, qui mènent selon elle une « croisade » depuis 30 ans contre la féminisation des mots.

Depuis quelques années, les associations féministes proposent le retour de la « règle de proximité », qui prévalait jadis en latin et en ancien grec, et qui permet d’accorder un adjectif avec le nom le plus proche. Sous cette règle, les garçons et les filles seraient « nombreuses » (non pas nombreux), et les médecins et les infirmières seraient « ponctuelles » (non pas ponctuels).

Une pétition envoyée par des associations féministes françaises à l’Académie pour instaurer cette règle - intitulée « Que les hommes et les femmes soient belles » - est toutefois restée lettre morte.

Pierrette Vachon-L'Heureux n’est pas étonnée. L’OQLF ne s’était guère montré plus intéressé par l’idée d’appliquer cette règle.

« C’est un long travail [de changer la langue]. Beaucoup de préjugés entrent en ligne de compte. Chaque fois ça demande un effort », conclut-elle.

Société