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Accaparement des terres agricoles : faut-il s’inquiéter?

Un champ de maïs

Photo : Radio-Canada

Radio-Canada

Les producteurs agricoles canadiens possèdent 64,6 % des terres qu'ils exploitent, un chiffre en baisse constante. Même si le phénomène demeure marginal, l'achat de terres par des financiers, des régimes de retraite et des fonds d'investissement prend de l'ampleur et est source de préoccupation.

Un texte de Ginette Marceau, de l’émission La semaine verte

Michèle Lalancette possède une ferme laitière avec ses parents à Hébertville-Station, au Lac-Saint-Jean. Elle souhaitait acheter la terre de son voisin pour se lancer dans une production avec son conjoint.

« On n’a jamais su que la terre était à vendre. Elle était déjà vendue. La transaction était déjà faite et je l’ai su par un intermédiaire, un autre producteur qui louait ces terres-là qui m’a dit : "Je ne peux même pas louer l’été prochain, [le propriétaire] l’a vendue". »

La terre qu’espérait acheter Michèle Lalancette a été acquise par la Banque Nationale du Canada avant d’être rachetée par le fonds d'investissement Pangea terres agricoles.

Dans la seule MRC de Lac-Saint-Jean-Est, Pangea possède plus de 1700 hectares. Investerre, une autre société d’investissement, possède plus de 1100 hectares.

Michèle Lalancette accuse ces sociétés de faire grimper les prix. « Les gens qui ont des terres à vendre se disent : "bien, j’ai un acheteur qui est capable de payer plus" », affirme-t-elle.

Ces gens-là n’ont pas de fond de poche, ils ont de l’argent à profusion, ils n’ont pas besoin de payer de l’intérêt là-dessus tandis que nous, il faut faire la preuve qu’on va être rentables. C’est là que ça devient David contre Goliath.

Michèle Lalancette, productrice agricole, Hébertville-Station
Michèle Lalancette, productrice agricole à Hébertville-Station

Michèle Lalancette, productrice agricole à Hébertville-Station

Photo : Radio-Canada

De l’autre côté du fleuve Saint-Laurent, à Saint-André-de-Kamouraska, Nathalie Lemieux trouve elle aussi le prix des terres élevé. Pangea y détient 380 hectares de terre.

« On a acquis deux ans auparavant deux autres terres : c’était autour de 1200 $ l’acre quand c’était cultivable et 800 $ l’acre au niveau des boisés. Et là, on nous demandait 2000 $ l’acre pour les petites parties en culture et 1200 $ l’acre pour les parties en boisé. »

En hausse constante

Depuis plus de 10 ans, la valeur des terres agricoles augmente au Canada. En 2015, le prix a progressé de 10 % au pays après avoir connu des hausses de 14 % et de 22 % en 2014 et 2013.

Il est difficile de connaître l’ampleur du phénomène d’achat de terres par des financiers au Québec. Mais, selon une étude menée par la firme JLR Solutions foncières, entre 2007 et 2014, Pangea terres agricoles a fait 29 acquisitions pour 30 millions de dollars.

Pourcentage des terres agricoles détenues par ceux et celles qui les exploitent :

  • Québec : 84 %
  • Ontario : 71 %
  • Saskatchewan : 64 %

Source : Statistique Canada, 2011

Au Québec, les producteurs agricoles possédaient en 2011 84 % des  terres qu’ils exploitaient.

Au Québec, les producteurs agricoles possédaient en 2011 84 % des terres qu’ils exploitaient.

Photo : Radio-Canada

Napierveau, propriété de Fabien Fontaine, principal actionnaire de Délimax, a effectué 27 acquisitions pour 13 millions. Immeuble Maval a enregistré une dizaine de transactions pour plus de 16 millions.

Partenaires agricoles possède quant à elle 8000 hectares en Mauricie, dans Chaudière-Appalaches et au Témiscamingue. Cette société d’investissement a lancé deux levées de capitaux de 50 millions chacune.

Il y a aussi Grant Témiscamingue et Agriterra, sans compter les riches producteurs agricoles qui achètent eux aussi des lots.

L’achat de terres représente un investissement énorme pour la relève, mais beaucoup refusent d’établir un partenariat avec des financiers même si cela réduirait leur taux d’endettement.

Jérôme Landry, lui, n’a pas hésité. Il s’est associé avec Pangea. Il n’y voit que des avantages.

Pangea m’apporte une expertise, m’apporte une superficie où je peux justifier une rentabilité. Ils nous font confiance, ils délèguent la gestion. Ils sont très aux aguets de nouvelles productions. Ça, ça m’intéresse beaucoup aussi.

Jérôme Landry, producteur agricole, Saint-André-de-Kamouraska
Jérôme Landry, producteur agricole à Saint-André-de-Kamouraska

Jérôme Landry, producteur agricole à Saint-André-de-Kamouraska

Photo : Radio-Canada

Actuellement, sept jeunes du Québec et de l’Ontario ont signé des contrats avec Pangea terres agricoles.

La Saskatchewan : des terres appréciées par les investisseurs

La Saskatchewan possède 40 % de toutes les terres arables au pays; en tout, 25 millions d’hectares.

La province est le grenier du Canada. Elle a tout pour plaire aux investisseurs : le prix des terres est encore abordable, le sol est fertile, l’infrastructure agricole est bien développée et les grands marchés nord-américains sont à proximité.

La possession des terres par des financiers est passée de 21 026 hectares en 2003 à 338 729 hectares en 2014. C’est 16 fois plus qu’il y a dix ans.

Les terres achetées par des financiers sont représentées par des points bleus.

Les terres achetées par des financiers sont représentées par des points bleus.

Photo : Radio-Canada

Cela représente tout au plus 1,4 % de la totalité des terres arables de la province. C’est peu.

Mais dans certaines régions, le taux d’accaparement grimpe autour de 10 % et cela crée des problèmes pour les producteurs agricoles, souligne André Magnan, un professeur de sociologie de l'Université de Regina qui étudie depuis des années les cartes des propriétés foncières dans la province.

Un fermier ne va pas chercher à 600 kilomètres pour de nouvelles terres. L’agriculteur veut des terres qui sont dans le voisinage. Pour un financier, s'il y a une belle terre dans un coin de la province puis une autre belle terre dans l'autre coin, c'est possible de les acheter puis de coordonner le tout.

André Magnan, professeur de sociologie, Université de Regina

Mais qui sont ces financiers?

En 2014, Robert Andjelic possédait plus de 65 000 hectares de terre répartis dans 78 communautés rurales.

Le Régime de pensions du Canada détenait plus de 46 000 hectares. Il faut ajouter à cela des acquisitions plus récentes : 9000 hectares.

HCI Ventures Ltd contrôlait plus de 46 000 hectares; Ag Capita, près de 12 000 hectares; Bonnefield Farmland Saskatchewan, près de 4500 hectares.

Trente-sept financiers contrôlaient plus de 1000 hectares de terres dans la province.

Dans certaines régions, le taux d’accaparement peut atteindre 10 %.

Un champ de canola

Photo : Radio-Canada

Conséquences dans les communautés

Plusieurs observateurs s’entendent pour dire que l’arrivée des financiers dans le paysage agricole a eu des effets positifs. Il y a moins de terres en friche dans certaines régions. Les terres sont drainées, nivelées et remises en production.

Mais il subsiste aussi des éléments négatifs, comme l'explique Gervais Darisse, maire de Saint-André-de-Kamouraska.

Les vendeurs m’ont fait état qu’ils étaient libres de vendre à qui ils voulaient. Je leur ai dit que la municipalité ne pouvait pas applaudir une vente à Pangea parce que ce n’est pas une famille avec des enfants qui vont à l’école. Pangea, ce n’est pas une famille qui va à l’épicerie ou qui fait vivre la caisse.

Gervais Darisse, maire de Saint-André-de-Kamouraska

Serge Fortin, le cofondateur de Pangea terres agricoles, réfute ces affirmations.

On a acheté pour plus de 28 millions de dollars en région. Je ne parle pas d’achat de terres, que ce soit des semences, des engrais, les équipements, tous les investissements que l’on fait dans la rénovation des maisons ou la mise à niveau des terres.

Serge Fortin, cofondateur de Pangea terres agricoles
Serge Fortin, cofondateur de Pangea terres agricoles

Serge Fortin, cofondateur de Pangea terres agricoles

Photo : Radio-Canada

« Il n’y a pas 36 solutions pour habiter le territoire. Quand on a des propriétaires fonciers , on a des personnes qui restent là, qui font en sorte que l’école va encore rester ouverte, que l’épicerie du coin va continuer de fonctionner, qui vont avoir un coiffeur », affirme quant à lui François L’Italien, chercheur à l’Institut de recherche en économie contemporaine.

Bref, on sait que l’écosystème régional va être beaucoup plus sain, beaucoup plus diversifié si on a des propriétaires qui habitent là.

François L’Italien, chercheur, Institut de recherche en économie contemporaine

Voyez le reportage de Ginette Marceau et de Michel Sylvestre à La semaine verte, samedi, à 17 h 30, à ICI Radio-Canada Télé.

Économie