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Faire revivre « l’ancêtre des blés canadiens »

Un champ de blé Marquis planté par Jim Grieshaber-Otto à Agassiz, en Colombie-Britannique
Un champ de blé Marquis planté par Jim Grieshaber-Otto à Agassiz, en Colombie-Britannique Photo: Radio-Canada
Radio-Canada

Au début du siècle dernier, une variété de blé a changé le visage de l'agriculture canadienne : le blé Marquis. Cette céréale est devenue incontournable, avant de tomber dans l'oubli après la Seconde Guerre mondiale. Un fermier de Colombie-Britannique a passé sept ans à la faire revivre.

Un texte de Benoît Ferradini de l'émission La semaine verte

Dans le salon de sa ferme d’Agassiz, à 120 kilomètres de Vancouver, Jim Grieshaber-Otto tient dans ses mains une petite enveloppe jaune, où l'on trouve 80 graines de blé. C’est tout ce qu’il a reçu quand, en 2009, il a écrit à Agriculture Canada pour demander des semences de blé Marquis.

Et de ces 80 graines, le fermier originaire des États-Unis a créé un projet ambitieux : faire renaître le blé qui a consacré la réputation céréalière du Canada.

La banque génétique fédérale, à Saskatoon, avait conservé des graines identiques au blé qui a poussé du sud du Nebraska jusqu’au nord de la Saskatchewan dans la première moitié du 20e siècle, avant de disparaître.

Ce blé était à l’époque tout simplement exceptionnel : il arrivait à maturité plus tôt que les autres variétés, produisait des récoltes abondantes et était résistant aux maladies qui touchaient les autres blés plantés au pays.

En 1918, le Marquis était planté sur 8 millions d’hectares en Amérique du Nord. Il a la réputation d’avoir fait gagner la Première Guerre mondiale aux alliés, en nourrissant en abondance les soldats. Après la Seconde Guerre mondiale, il a lentement disparu, faisant place à des variétés plus modernes et plus performantes.

Des graines de blé MarquisDes graines de blé Marquis Photo : Radio-Canada

Un blé né en Colombie-Britannique

Jim Grieshaber-Otto a une ferme biologique, Cedar Isle Farm, et gère une coopérative de production de céréales. Il faisait des recherches sur les anciennes variétés de blé canadien quand il a entendu parler du Marquis. Et c’est une coïncidence qui l’a poussé à s’intéresser à ce blé.

On a appris que le Marquis était croisé et sélectionné à Ottawa et à Agassiz. La connexion à Agassiz nous intriguait, et on a pensé qu’on pourrait faire pousser ce blé ancien.

Jim Grieshaber-Otto

Après avoir reçu les 80 graines de blé Marquis en 2009, Jim les a plantées dans son jardin potager, mais a perdu toute sa première récolte à cause de pluies abondantes. Il a exceptionnellement pu recevoir un deuxième lot de 80 graines qu’il a replantées en 2010.

Jim Grieshaber-Otto dans son champJim Grieshaber-Otto dans son champ Photo : Radio-Canada

D’année en année, lui et sa femme Diane Exley ont pris soin des graines en les protégeant des poules et des intempéries.

C’est passé d’une plantation de la taille d’une table de cuisine à un salon, et chaque année ça grandit, parce qu’on a récolté et replanté les graines l’année d’après.

Diane Exley

De 80 graines à un demi-hectare

Finalement, après sept années de patience, en avril 2016, Jim Grieshaber-Otto avait assez de graines pour planter un demi-hectare de blé Marquis. Malgré un temps pluvieux en juin, le blé a finalement bien poussé. Les épis étaient moins fournis que prévu, mais la chaleur du mois d’août a donné lieu à des conditions parfaites pour la moisson.

Et pour la première fois, après des années de récolte à la main sur de petites parcelles, Jim Grieshaber-Otto a mécanisé sa production. Pour y arriver, Jim a remis en état des machines aussi vieilles que le blé Marquis pour effectuer le triage et le nettoyage des grains. Le Marquis a finalement été récolté par une moissonneuse-batteuse.

Le triage et le nettoyage des grains de bléLe triage et le nettoyage des grains de blé Photo : Radio-Canada

En octobre 2016, une moitié de la récolte a été soigneusement mise de côté pour replanter l’année suivante. Le reste des grains a été mis en sacs. Une partie sera distribuée aux membres de la coopérative gérée par Jim. L’autre partie va faire un voyage très particulier jusqu’à l’île Granville, au centre de Vancouver.

Un pain pas comme les autres

C’est là que se situe la boulangerie A Bread Affair. Une boulangerie traditionnelle, qui fait du pain à l’ancienne avec autant que possible des céréales qu’on ne trouve pas ailleurs. La boulangère Tanya Belanger a développé une recette de pain tout particulièrement pour le blé Marquis, qu’elle appelle affectueusement « son bébé ».

La boulangère Tanya Belanger à l'oeuvreLa boulangère Tanya Belanger à l'oeuvre Photo : Radio-Canada

On produit du pain comme on le faisait il y a plusieurs centaines d’années, alors pourquoi ne pas utiliser les ingrédients de l’époque?

Tanya Belanger, boulangère, A Bread Affair

Voir ses grains de blé transformés en pain, c’est un aboutissement pour Jim Grieshaber-Otto, mais c’est également un moment déchirant.

Imaginer que ces graines de la banque génétique produisent une récolte, c’est quelque chose de vraiment beau. Mais j’ai des sentiments partagés, parce que depuis six, sept ans, on garde et on protège chaque graine des poules et du reste. Donc c’est tout un changement de prendre ces graines et d’en faire du pain.

Jim Grieshaber-Otto

Goûter à l’histoire du Canada

Comme chaque jour, Tanya Bélanger prépare ses 12 miches de pain Marquis. Elle a créé une recette qui s’étale sur deux jours, pour laisser la pâte monter et exploiter les qualités du blé Marquis au maximum. C’est un blé riche en gluten, qui doit être plus humidifié que les autres variétés.

Le pain tout chaud sort des fours de la boulangerie A Bread Affair, à Vancouver.Le pain tout chaud sort des fours de la boulangerie A Bread Affair, à Vancouver. Photo : Radio-Canada

Certains clients viennent régulièrement à 14 h, l’heure à laquelle le Marquis sort du four, afin d’acheter un pain. Pour Tanya Belanger, c’est un choix qui s’impose :

Qui n’aimerait pas ça? Vous pouvez aller au magasin et acheter votre pain tranché qui va rester frais pendant quatre à six semaines… Ou vous pouvez acheter une partie de l’histoire du Canada. Et qui a bon goût!

Tanya Belanger, boulangère, A Bread Affair

Jim Grieshaber-Otto a terminé sa livraison de blé. Il patiente dans la boulangerie pour obtenir son pain Marquis des mains de Tanya, avant de repartir dans sa ferme, à 1 h 30 de route. On lit l’émotion sur son visage quand il confie : « Parfois l’agriculture c’est plus qu’obtenir la meilleure récolte ou faire du profit. Parfois c’est à propos d’une histoire, rendre hommage et apprendre du passé... Pour l’appliquer à ce qu’on fait aujourd’hui. »

Société