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Un film sur le destin de quatre carrés rouges qui pousse à la réflexion

Les quatre personnages du film « Ceux qui font les révolutions à moitié n'ont fait que se creuser un tombeau »

Les quatre personnages du film « Ceux qui font les révolutions à moitié n'ont fait que se creuser un tombeau »

Photo : Art & Essai productions

Franco Nuovo

Pas évident, le film Ceux qui font les révolutions à moitié n'ont fait que se creuser un tombeau. Pas évident, le scénario, la structure cinématographique et les ruptures de tons, de sons et d'images. Pas évident, les trois heures que dure le film et les quatre très bons acteurs qui portent l'intrigue sur leurs épaules : Charlotte Aubin, Laurent Bélanger, Emmanuelle Lussier-Martinez et Gabrielle Tremblay. Pas évident, la transsexualité exposée si librement, la révolution inachevée, la révolution tout court. Ce n'est pas évident d'écrire à ce propos.

Ce long métrage, signé Mathieu Denis (Corbo) et Simon Lavoie (Le torrent), est un bloc, un drame lent, engagé, fort, puissant par moment, mais inégal. Ce film est ambitieux. Même s’il figure sur la liste des 10 meilleurs longs métrages de 2016, même s’il a été présenté au Festival international du film de Toronto (TIFF), même s’il y a décroché le prix du meilleur long métrage canadien, même si Gabrielle Tremblay, une ravissante femme transsexuelle non opérée est en nomination dans la catégorie meilleure actrice dans un rôle de soutien aux prix Écrans Canadiens aux côtés de Nathalie Baye, ce film n’est pas de ceux que tous reçoivent de la même manière. La réaction du public lors de la projection au TIFF, où plusieurs personnes sont sorties de la salle, n’en est-elle pas la preuve? Atypique à bien des égards, il est de ce genre de cinéma à la fois répulsif et fascinant.

Ah oui! J’allais presque oublier l’intrigue. On est cinq ans après les manifestations des carrés rouges. Quatre jeunes dans la vingtaine refusent l’échec du printemps érable et, pour utiliser la formule du communiqué, ils refusent « le monde qui leur est offert ». En fait, la révolution dont ils rêvaient, ils la poursuivent d’abord en posant de simples actes de vandalisme qui, de plus en plus, deviennent des actions terroristes.

 

(Source :YouTube/K-Films Amérique)

Comme le disait si bien le grand-père de Boucar : « À trop allumer de cocktails Molotov, ils finissent par nous sauter à la figure… »

Bon, disons que je résume. La bande de quatre amis a quitté le luxe, leur famille et le monde. Tous crachent sur le néolibéralisme. Ils vivent, la plupart du temps nus, dans un foutoir sombre aux fenêtres barricadées.

Or, la raison pour laquelle ce film singulier n’est pas anodin, c’est que plus de 24 heures après l’avoir visionné, il m’habite toujours. Le moins qu’on puisse dire de ce long métrage au titre magnifique, c’est qu’il éveille la conscience et pousse à la réflexion.

L'aspect répulsif, à quoi tient-il alors? À l’univers glauque qui y est dépeint, probablement. À sa lourdeur amplifiée par la lenteur de la réalisation. À l’histoire qui, en nageant dans un certain désordre, échappe à la fluidité. Remarquez, ce langage cinématographique n’est pas accidentel; il est voulu et imposé par les deux cinéastes. Il est peut-être aussi dû à la longueur de certaines citations gravées sur une pellicule qui se débat sans répit.

Une scène du film « Ceux qui font les révolutions à moitié n'ont fait que se creuser un tombeau »

Une scène du film « Ceux qui font les révolutions à moitié n'ont fait que se creuser un tombeau »

Photo : Art & Essai

En parlant de « débat », voilà probablement d’où émerge, paradoxalement, la fascination que ce film exerce sur nous. Pendant trois heures, les images défilent. Ce ne sont pas tellement celles, illusoires, d’une révolution avortée ou d’une société sclérosée. L’étonnement tient plutôt, malgré la confusion, au phrasé, à l’audace d’un cinéma qu’on qualifiait autrefois d’expérimental, voire par moment de « Nouvelle Vague ». C’est parce qu’il continue d’évoluer dans une certaine marginalité qu’il intrigue. Les personnages sont des visages inconnus et des corps révélés.

La nudité au cinéma ou sur scène n’étonne plus depuis belle lurette. Toutefois, quand des cinéastes recherchent, pour les besoins de leur scénario, une femme transsexuelle non opérée, qu’ils la mettent en scène nue, sans gratuité ni vulgarité, dans des séquences qui prennent l’allure de tableaux poétiques, qu’on le veuille ou non, on réfléchit… à l’inconnu, à la découverte d’un corps aussi harmonieux que singulier.

En fait, en acceptant le rôle, magnifique par son aisance et sa liberté, Gabrielle Tremblay, qui étonne par le naturel de son jeu, nous a donné le droit de nous questionner et de nous libérer de notre incompréhension à l'égard de la transsexualité, de nous interroger sur une réalité de plus en plus présente, celle du désir et du droit de vivre des transsexuels, sur les dérives du jugement, sur les barrières qui tombent, sur notre ouverture, sur les avancements de notre société et sur notre propre évolution.

Une scène du film « Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau »

Une scène du film « Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau »

Photo : Art & Essai productions

À cet aspect majeur du film et à la vie de ces guérilleros sans envergure ni lendemain, se greffent, par exemple, une familiarité avec les cellules du Front de libération du Québec (FLQ), aussi bien que des images tirées de la réalité, comme de ce gala où se pavanaient nos nobles dirigeants et leurs valets. Cette scène n’est d’ailleurs pas sans rappeler Le temps des bouffons, de Pierre Falardeau.

Et il y a le texte, les citations, les réflexions, les images et l’engagement… Tout n’est pas toujours parfait. C'est quelquefois même maladroit, j’en conviens.

Or, peut-être que Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau, mais ceux qui font déjà des longs métrages comme celui-là sont destinés à un brillant avenir.

Franco Nuovo anime l'émission Dessine-moi un dimanche à ICI Première les dimanches dès 6 h.

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