•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Le Hay Festival : une lettre de Natasha Kanapé Fontaine

La poète innue Natasha Kanapé Fontaine en Colombie pour le Hay Festival
La poète innue Natasha Kanapé Fontaine en Colombie pour le Hay Festival Photo: Radio-Canada

Le festival de littérature international Hay Festival : Imagina el mundo, s'est déroulé du 26 au 29 janvier à Medellin et à Carthagène des Indes, en Colombie. Des écrivains et des artistes du monde entier étaient invités à participer à ce festival de grande envergure. La poète innue Natasha Kanapé Fontaine y était. Voici sa lettre.

Je suis donc à Carthagène des Indes, au bord de la mer des Caraïbes, en ayant en souvenir mon dernier passage au Pérou, un mois plus tôt.

En collaboration avec l’Université McGill, les organisateurs du Hay Festival ont décidé de me compter parmi leurs auteurs invités à l’occasion d’un des plus importants événements littéraires en Amérique du Sud et à travers le monde.

C’est un grand honneur pour moi d’avoir la possibilité d’y prendre part. J’avais donc envie de parler de mon expérience avec des lecteurs du Québec et du Canada pour mettre en lumière les rencontres autochtones internationales.

Le Hay Festival, à Carthagène des Indes, en ColombieLe Hay Festival, à Carthagène des Indes, en Colombie Photo : Radio-Canada / Natasha Kanapé Fontaine

Un lieu de rencontre

Le Hay Festival et l'Université McGill prennent depuis quatre ans l’initiative d’inviter des auteurs autochtones du Canada, et par le fait même, de permettre les rencontres avec les écrivains indigènes des différents pays où le festival se retrouve.

L’an dernier, c’était le philosophe et professeur Kanienke’haka (Mohawk, Kanahwake) Taiaiake Alfred qui m’a précédée en Colombie. Une source inépuisable de philosophie et de pensée autochtones traditionnelles, un maître de l’indigénisme et de la gouvernance autochtone. Il est l’auteur de plusieurs essais sur ces derniers sujets, dont, entre autres celui traduit en français Paix, pouvoir et droiture, manifeste autochtone, publié par les Éditions Hannenorak, au Québec. Alfred est un mentor pour moi, et marcher à sa suite est un moment fort dans ma vie présentement.

Carthagène des Indes, ColombieCarthagène des Indes, Colombie Photo : Radio-Canada / Natasha Kanapé Fontaine

J’étais donc à Medellín quelques jours plus tôt, et au moment d’écrire ces lignes, je suis à Carthagène des Indes, la plus magnifique des villes qu’il m’ait été permis de voir de mes yeux. Chaque jour, je vois les traces de la colonisation et les souvenirs de ses débuts. Les immeubles modernes de presque 20 étages surplombent la mer et les maisons de pierres de l’époque coloniale, tout ceci dans un mélange de couleurs impressionnant pour les yeux.

C’est à Medellín que j’ai rencontré Abadio Green, Autochtone gunadule, dont les territoires ancestraux se trouvent à la frontière du Panama et de la Colombie. Abadio est le premier Autochtone en Colombie à avoir obtenu un doctorat en éducation. Il est également philosophe et ethnolinguiste.

Natasha Kanapé Fontaine et Abadio Green, un Autochtone gunaduleNatasha Kanapé Fontaine et Abadio Green, un Autochtone gunadule Photo : Radio-Canada / Natasha Kanapé Fontaine

La conversation que nous avons eue s’est passée en espagnol, car il ne parle couramment que cette langue. J’ai quand même pu construire quelques phrases pour lancer des questions à propos des peuples autochtones en Colombie, du contexte des langues autochtones, des luttes environnementales et agricoles concernant les oléoducs, et autres batailles pour les terres. S’en est suivi un dialogue où je me suis plutôt contentée d’écouter au lieu de parler, buvant les paroles d’Abadio à propos des philosophies traditionnelles, des cosmogonies, du lien à la terre et du sens sacré des existences humaine, animale et végétale.

La poésie des langues

Nous avons échangé les noms que les Innus et les Gunadules donnent à la Lune. Dans ma langue, nous disons tipishkau-pishum, qui signifie « Soleil de la nuit », ou plus précisément « Soleil de la noirceur ». En gunadule, c’est niisquan, et cela veut dire « Mère des étoiles ». Des petites filles portent ce prénom dans le peuple communément appelé Kuna

C’est ainsi que les rencontres entre Autochtones permettent de tisser des liens forts, à partir des racines. Nous nous échangeons des mots à propos des éléments naturels et nous redécouvrons, chaque fois, la poésie que nos langues recèlent. Par la poésie des langues, nous interprétons l’un pour l’autre les philosophies qui ont bercé nos peuples depuis des millénaires.

Nous construisons la relation interethnique par la mémoire et la cosmovision de nos congénères. Les légendes, lorsque nous nous les partageons, nous enseignent comment parler à l’autre.

Des peuples semblables

Nous nous retrouvons toujours devant de grandes similitudes, ainsi que les mêmes préoccupations humaines et environnementales. Nous nous sentons finalement comme à la maison. Et le plus incroyable est que finalement, la maison peut être partout. Autour du monde.

Après une rencontre aussi fructueuse avec un poète et écrivain quechua et aymara au Pérou, à Arequipa, qui s’appelle Mauro Mamani Macedo, je me retrouve toujours nouvelle et plus forte à chacun de mes retours à Montréal. Les savoirs ancestraux nous permettent de reconstruire le monde détruit par les colonisations.

Avec Mauro, nous étions en grande conférence à deux, animée par Ingrid Bejerman, et mon collègue s’exprimait par monologues d’environ 15 minutes où il nous expliquait toute la complexité de la réalité autochtone dans la modernité sud-américaine, ainsi que sa place dans les sociétés.

Le lien au territoire chez les ancêtres, notre héritage, et le retour à ce lien sont nos sujets prédominants, où nous discutons des croissances individuelle et collective de l’être humain. Ces premiers éléments sont le centre de nos pensées sur le monde moderne et de l’Autochtone à l’intérieur du monde moderne.

Natasha Kanapé Fontaine au Hay Festival en ColombieNatasha Kanapé Fontaine au Hay Festival en Colombie Photo : Radio-Canada / Ingrid Bejerman

Et par la rencontre internationale, nous fabriquons ensemble un nouveau discours où l’Autochtone apportera, selon moi, à notre époque ce qu’il lui manque : la parole humaine et la poétique de sa relation avec la Mère, la planète.

Nous revendiquons finalement un retour à l’être humain, une conscience toujours à s’accroître, celle de la protection et du soin des environnements, simplement parce que nous en sommes les protecteurs, et ce, par héritage.

Et que l’être humain est dépendant de la planète. De l’Air, de l’Eau, du Feu et de la Terre.

 

Autochtones

Société