•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Comment préserver les langues autochtones au Canada?

David Costello enseigne l'ojibwé à des élèves de cinquième année de l'École Ralph Brown à Winnipeg.
David Costello enseigne l'ojibwé à des élèves de cinquième année de l'École Ralph Brown à Winnipeg. Photo: Radio-Canada
Radio-Canada

Le cri, l'anichinabé, l'ojibwé, le mohawk, l'innu, l'abénaquis : il s'agit d'autant de langues en voie de disparition, au grand dam de leurs locuteurs, les Premières Nations du Canada. Au pays, 60 langues autochtones sont recensées, et elles sont toutes menacées, sauf l'inuktitut, selon Patrimoine canadien et l'UNESCO.

Un texte de Catherine Logan

Les pensionnats indiens au pays, dont le dernier a fermé en 1996, ont largement contribué à décourager l’usage de ces langues. À l'heure actuelle, au Canada, un Autochtone sur vingt parle la langue de son peuple, selon Patrimoine canadien.

Le sénateur québécois Serge Joyal a déposé un projet de loi portant sur la défense des langues autochtones, en décembre 2015. Il a été approuvé en deuxième lecture et référé à un comité parlementaire sur les affaires autochtones qui reprendra ses activités plus tard cette semaine.

Il faut reconnaître que les Autochtones, c’est une minorité, tout comme les francophones sont une minorité au Canada, soulève le sénateur. Mais [le droit des francophones] d’utiliser leur langue est parfaitement garanti par la constitution et par les lois provinciales.

Serge Joyal, sénateur

L’homme politique souligne que sans l’aide des Autochtones, les Européens n’auraient jamais pu prendre pied au pays. Il ajoute que le Canada gagnerait un « renforcement de notre cohésion nationale » si Ottawa déliait les cordons de sa bourse pour raviver les langues autochtones.

Si vous regardez les statistiques démographiques canadiennes, la population autochtone, c’est celle qui est la plus en croissance et la plus jeune au Canada. C’est une population qui va rester au Canada, qui est là depuis des millénaires.

Serge Joyal, sénateur

« C’est une population qui est également très sophistiquée, qui comprend les valeurs canadiennes contemporaines de protection de l’environnement, de vivre en commun, de partage du territoire, fait valoir le sénateur. Et des pays comme la Nouvelle-Zélande ou l’Australie ont compris déjà depuis plusieurs années que la participation de plain-pied de leur population autochtone à la vie culturelle de leur pays est un atout. »

Une volonté commune

En décembre, Justin Trudeau a promis de travailler en vue de l'instauration d'une loi pour préserver, protéger et revitaliser les langues autochtones lors d’une allocution prononcée devant l’Assemblée des Premières Nations (APN), réunie à Gatineau.

M. Joyal est encouragé par la volonté commune de la part du Sénat et du gouvernement fédéral, surtout que l’intention d’Ottawa contient un engagement de dépenses dans le projet de loi.

« Il faut commencer en définitive à développer les outils essentiels à l’enseignement, et ensuite intégrer la langue d’usage progressivement dans le quotidien des Autochtones […] Cela prendra de l’argent, et on a un engagement du gouvernement qui nous permettrait de concevoir des dépenses réelles dans le projet de loi », affirme Serge Joyal.

Les défis de l'enseignement

Philippe Charland, professeur de sciences sociales à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et enseignant de la langue abénaquise à l'organisme Montréal autochtone, partage l’avis de Serge Joyal et souligne à quel point il peut être difficile d’enseigner une langue pour laquelle il existe très peu de traces écrites.

« Ce n’est pas facile de se renseigner. Il faut puiser dans des ouvrages anciens. […] Les Jésuites ont fait différents dictionnaires en abénaquis, mais la langue a évoluée depuis », explique M. Charland.

Il faut chercher un peu partout, à gauche et à droite, l’information. Il n’y a pas un ouvrage qui renferme tous les mots, par exemple. Le dictionnaire abénaquis n’existe pas encore. Il n’y a pas d’outil complet qui existe actuellement.

Philippe Charland, professeur à l'UQAM
Enseigner une langue autochtone pratiquement disparue : le défi de Philippe CharlandEnseigner une langue autochtone pratiquement disparue : le défi de Philippe Charland Photo : Radio-Canada / Francis Labbé

Autre défi : défaire les apprenants de la structure linguistique des langues indo-européennes. « L’abénaquis est organisé comme les autres langues algonquines. […] Il n’y a pas de masculin ou de féminin. Il n’y a pas de singulier ou pluriel. C’est animé et inanimé. Et la phrase va se faire, tout va être conjugué, en conséquence [du fait que l'objet soit animé ou non] », relate le professeur Charland.

Selon le professeur de l’UQAM, l’intérêt pour l’apprentissage des langues autochtones est grandissant, mais pour développer les outils et matériaux didactiques nécessaires, ou pour enseigner une langue autochtone, il faut des fonds. « Il faut que ce soit du travail payé, parce que sinon, ça devient du bénévolat qui ne se fera qu’à temps perdu [et non une vraie discipline] », considère-t-il.

Questions constitutionnelles

Quant au financement et aux obligations du gouvernement, Frédéric Bérard, avocat spécialisé en droit constitutionnel et cofondateur de l’Observatoire national en matière de droits linguistiques, rappelle que même si les langues autochtones sont protégées en vertu de l’article 35 de la Charte canadienne des droits et libertés sur les droits ancestraux, le gouvernement n’est pas forcément tenu d’en faire la promotion.

Est-ce qu’on peut porter atteinte à ces droits ancestraux? Non, cela a déjà été clairement établi [par la Cour suprême]. Mais est-ce que le gouvernement fédéral est dans l’obligation d’agir de manière positive pour promouvoir ces langues-là ou pour assurer la préservation de ces langues-là, ça, c’est une autre histoire.

Frédéric Bérard, avocat spécialisé en droit constitutionnel

En outre, si la préservation des langues passe par l’enseignement dans les réserves et dans les écoles du pays, l’avocat évoque la question parfois épineuse des compétences : alors que les questions entourant les affaires autochtones relèvent du gouvernement fédéral, il incombe aux provinces de gérer l’éducation des citoyens.

« Dans ce cas-là, le diable réside dans les détails. Est-ce que le fédéral aurait la capacité constitutionnelle de gérer à ce niveau-là? Franchement, je crois que oui, mais il faudrait trouver une manière de faire ça avec les provinces », tranche-t-il.

Toutefois, M. Bérard reste optimiste quant aux initiatives entreprises. « Il y a un élan qui est en train de se créer. […] Je pense qu’on est rendu là. On est assez mature comme pays pour régler ces questions-là de manière intelligente et de s’assurer que ce ne sont pas juste des [paroles en l'air] », conclut-il.

 

Manitoba

Autochtones