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Des Coréens aident une communauté autochtone à mieux manger

Un reportage de Laurence Martin

Acheter des fruits et des légumes frais abordables, et ce, toute l'année, voilà une mission impossible pour bien des Premières Nations à travers le pays. Mais pas dans la réserve d'Opaskwayak, dans le nord du Manitoba, où la communauté crie a mis sur pied une ferme hydroponique verticale d'inspiration coréenne.

Un texte de Laurence Martin

Tout de suite en entrant dans le centre communautaire d'Opaskwayak, on remarque la pièce fermée, en partie vitrée, qui compte une quinzaine d’étagères, remplies de verdure. « L’usine à plantes », comme on l’appelle ici, avec son éclairage mauve psychédélique, a l’air de sortir tout droit de l’univers du chanteur Prince.

C’est dans cette pièce que, depuis un an, la communauté crie fait pousser des dizaines de fruits et de légumes : laitues, betteraves, carottes, fraises, tout semble pouvoir croître entre ces quatre murs.

Toutes les sept minutes, on injecte une solution nutritive aux racines des fruits et des légumes. Toutes les sept minutes, on injecte une solution nutritive aux racines des fruits et des légumes. Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

Les différents types de fruits et de légumes - il y en a 75 au total - sont disposés les uns au-dessus des autres, en étages. Leurs racines baignent non pas dans la terre, mais dans l’eau.

Toutes les sept minutes, elles sont alimentées d’une solution nutritive et éclairées par des lampes DEL, qui remplacent la lumière du soleil.

Contrairement à une serre, l’usine à plantes ne dépend pas de la lumière extérieure. Avec cette technique, on peut vraiment faire pousser n’importe quel légume même en plein hiver.

Glen Ross, responsable du développement économique pour la communauté crie d'Opaskwayak

Des Coréens s’en mêlent

L’initiative a commencé quand un groupe d’ingénieurs coréens, désireux d’investir dans un projet hydraulique dans la région, s’est retrouvé coincé dans la réserve d'Opaskwayak. Leur véhicule s’était enlisé dans la boue.

La communauté crie est tout de suite venue à leur rescousse et, après quelques échanges, les ingénieurs coréens ont décidé de faire contre mauvaise fortune bon coeur.

Ils ont proposé à la Première Nation d’investir dans une technique agricole populaire en Corée du Sud : une ferme hydroponique verticale.

En Corée, l’accès à la terre est limité parce que la densité de population est très élevée.

Stephanie Cook, membre de la communauté crie d'Opaskwayak et une des responsables du projet de ferme verticale.

D’où l’avantage de faire pousser des fruits et légumes en hauteur.

Au total, 75 espèces différentes de fruits et de légumes poussent sur 16 étagères différentes.Au total, 75 espèces différentes de fruits et de légumes poussent sur 16 étagères différentes. Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

La communauté crie a développé un partenariat avec une entreprise coréenne, KAST, qui l’a aidée à installer la technologie dans le nord du Manitoba.

Le projet, qui a coûté environ 300 000 $, est financé par la Première Nation et par le gouvernement provincial.

Une fois la ferme construite, les coûts d’exploitation sont peu élevés, assure Glen Ross. « Notre facture d’électricité tourne autour de 200 $ par mois. »

Pas encore vendus

Pour l’instant, les fruits et légumes sont donnés aux résidents, le temps qu’ils s’habituent aux aliments et qu’ils y prennent goût. La communauté crie aimerait ouvrir un magasin pour vendre ses produits à prix abordables, en 2018.

Des fruits et des légumes très nutritifs

Outre les faibles coûts de production, la technique mise sur pied à Opaskwayak présente plusieurs avantages.

Les fruits et légumes poussent rapidement. Il faut compter 15 jours pour obtenir des radis. Une vingtaine de jours pour une salade.

Ils se conservent bien. « Même si vous conduisez pendant plusieurs heures, à l’arrivée, les légumes seront aussi bons », explique Stephanie Cook.

Et ils ont une valeur nutritive très élevée.

Selon la chercheuse Miyoung Suh, dans la majorité des cas, la valeur nutritive des légumes de la ferme était plus élevée que celle des produits importés du Sud.Selon la chercheuse Miyoung Suh, dans la majorité des cas, la valeur nutritive des légumes de la ferme était plus élevée que celle des produits importés du sud. Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

La professeure en nutrition de l’Université du Manitoba, Miyoung Suh, a comparé en laboratoire les légumes qui poussaient dans la ferme verticale à ceux vendus à l’épicerie locale. Dans la majorité des cas, précise-t-elle, ceux de la ferme avaient une valeur nutritive plus grande.

« Pour certains légumes, c’était quatre fois plus, parfois neuf fois plus même », affirme-t-elle.

Lutter contre le diabète

La professeure en nutrition à l'Université du Manitoba, Miyoung Suh. La professeure en nutrition à l'Université du Manitoba, Miyoung Suh. Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

La chercheuse Miyoung Suh voit d’un bon oeil le développement de ce projet dans une communauté aux prises, comme bien des Premières nations, avec d’importants problèmes de diabète.

Au pays, la prévalence du diabète est de trois à cinq fois plus élevée chez les personnes autochtones.

 

Quand vous n’avez pas beaucoup d’argent pour vous nourrir, vous achetez d’abord des protéines. Et la première chose que vous coupez, ce sont les fruits et légumes.

Miyoung Suh, professeur de nutrition à l’Université du Manitoba

Un défi d’autant plus marqué dans le nord du Canada, où le prix des aliments est parfois trois fois plus élevé que dans le reste du pays.

Des choux-fleurs en vente dans une épicerie au Nunavut. Dans le territoire, le prix des aliments est trois fois plus élevé que dans le reste du pays. Des choux-fleurs en vente dans une épicerie au Nunavut. Dans le territoire, le prix des aliments est trois fois plus élevé que dans le reste du pays. Photo : Radio-Canada

La communauté d’Opaskwayak a d’ailleurs été approchée par plusieurs autres groupes autochtones du Nunavut, des Territoires du Nord-Ouest et même de l’Alaska souhaitant imiter le projet chez eux.

Changer des habitudes alimentaires prend du temps

N’allez pas croire, par contre, que la construction d’une ferme verticale est une solution miracle à tous les problèmes de malnutrition dans le nord du pays.

Kim Young a perdu 8 kilos depuis qu'elle s'alimente mieux et qu'elle va chercher une bonne partie de ses légumes à la ferme verticale. Kim Young a perdu 8 kilos depuis qu'elle s'alimente mieux et qu'elle va chercher une bonne partie de ses légumes à la ferme verticale. Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

Oui, une vingtaine de résidents, comme Kim Young, ont embarqué dans le projet dès le départ. La mère de famille monoparentale vient régulièrement au centre communautaire chercher les fruits et les légumes dont elle a besoin pour cuisiner de nouveaux menus santé.

J’avais souvent des douleurs dans les genoux et dans les pieds. J’avais pris un peu de poids. Mais plusieurs légumes coûtaient très cher à acheter à l’épicerie

Kim Young, mère de trois enfants, membre de la communauté crie d'Opaskwayak

Depuis la construction de la ferme, ses douleurs ont disparu et elle a perdu 8 kilos.

Bien des membres de la communauté demeurent toutefois sceptiques par rapport au projet.

« Plusieurs résidents se demandent, comme les aliments ne poussent pas dans la terre, s’ils sont bons pour eux », explique Stephanie Cook.

En dessous du polystyrène, les racines des légumes baignent dans l'eau. En dessous du polystyrène, les racines des légumes baignent dans l'eau. Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

D’autres trouvent les différentes espèces de fruits et légumes bien moins appétissantes que les menus de Tim Hortons ou McDonald’s.

C’est un immense défi, changer les habitudes alimentaires des Premières Nations.

Stephanie Cook, coresponsable de l’usine à plantes

Elle est loin de perdre espoir, par contre. Elle a elle-même perdu 20 kilos en un an, depuis qu’elle travaille à la ferme.

« Ce projet, c’est une première étape pour qu’on prenne mieux soin de nous », conclut-elle.

Société