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La vie est un jeu…le bingo c’est sérieux

Thérèse Vollant et son porte-bonheur

Photo : Radio-Canada / Caroline Girard

Radio-Canada

Le bingo est très rentable dans la communauté autochtone de Uashat mak Mani-utenam, sur la Côte-Nord du Québec. La station de radio communautaire, qui diffuse les parties de bingo sur ses ondes, a des revenus annuels de 3 millions de dollars. Ce qui lui confère un rôle essentiel dans la petite communauté de 4000 personnes.

Un reportage de Guy Bois

« C’est à nous autres à soir le 50 000 $! », s’exclame Thérèse, qui colle ensemble ses cartes de bingo en préparation de la soirée.

Le bingo à la radio, c’est du sérieux chez les Vollant. Autour de la table, il y a Thérèse, qui reçoit sa famille. Devant elle, il y a un éléphant de céramique, la trompe bien repliée au-dessus de sa tête, prêt à l’attaque, qui doit lui porter bonheur.

Comme toute religion, le bingo comporte aussi une part de superstition.

À la gauche de Thérèse qui est assise au bout de la table, il y a sa mère, Yvonne, 82 ans. Le visage rond comme une pleine lune d’hiver au Labrador. Yvonne parle uniquement innu.

Renaud, le mari d’Yvonne, est assis à la droite de Thérèse. C’est la photo de sa petite-fille qui lui sert de « gri-gri ».

La troupe est complétée par les nièces, Jenny et Marise.

On rigole, mais on sent la fébrilité. Comme les premiers prix n’ont pas été gagnés lors des deux séances précédentes, le premier lot de la soirée est gigantesque : 50 000 $.

Des embouteillages

Un peu plus tôt dans la journée, à Uashat (Sept-Iles), un embouteillage a paralysé les rues situées près du local de CKAU, la radio communautaire innue, où les cartes de bingo étaient vendues. Les policiers ont dû intervenir pour dénouer la situation.

En fait, le bingo demeure le principal facteur de perturbation de la circulation à Sept-Iles.

« D’année en année, c’est devenu un phénomène qu'on ne contrôle presque plus maintenant, honnêtement », avoue le directeur de CKAU, Réginald Vollant.

Réginald Vollant, directeur de CKAU

Réginald Vollant, directeur de CKAU

Photo : Radio-Canada / Caroline Girard

La formule est simple. Le bingo commence généralement à 20 h, à la radio. Les gagnants téléphonent à mesure à la station. Une fois les vérifications faites, le prix est livré à la maison, en argent comptant.

De l’argent retourné à la communauté

Les bingos de la radio communautaire innue CKAU de Mani-Utenam et de Uashat rapportent de 2 à 3 millions de dollars par année.

Pour arriver à ce chiffre, la radio a augmenté sa zone de diffusion pour rejoindre Port-Cartier, situé à 60 kilomètres à l’est de Sept-Iles. Son auditoire potentiel tourne autour de 50 000 personnes. La station soutient que la majorité des joueurs sont maintenant non-Autochtones.

La radio organise trois bingos chaque semaine. Et il y a souvent 100 000 $ à gagner pour chacun d’entre eux.

La plus grande part des revenus de la station est remise en prix, une partie sert à payer ses 25 employés, et le reste est retourné à la communauté.

Une des contributions importantes de la radio consiste à aider les familles dans le besoin, dont un proche est mort. « On est tellement tissés serrés dans la communauté que lorsque quelqu’un va nous quitter dans le village, on sait bien qu’il n’a pas eu l’opportunité de prévoir qu’est-ce qui va se passer après. La radio communautaire va défrayer une partie des frais funéraires ».

La radio donne ainsi jusqu'à 100 000 $ pour payer les frais funéraires dans la communauté.

Cimetière de Mani-utenam

Cimetière de Mani-utenam

Photo : Radio-Canada

Mais la radio célèbre aussi la vie à travers les plus jeunes. Plus de la moitié des 4000 habitants de la communauté ont moins de 25 ans.

« Les enfants, c’est notre plus grande richesse. Des enfants, nous en avons comme ça », dit Réginald Vollant, en agitant les bras.

La radio va aider nos enfants. Pour les sortir, pour aller faire une activité para-scolaire. Y ont pas d’argent dans les écoles. Y ont pas de programme au gouvernement pour acheter de l’équipement ou payer un autobus qui va amener les enfants jouer dans un tournoi de hockey. La radio est là pour ça.

Réginald Vollant, dir. de la radio CKAU
Des enfants de Mani-utenam

Des enfants de Mani-utenam

Photo : Radio-Canada / Caroline Girard

« La radio c’est plus fort que le Conseil de bande », dit Doris, le responsable bénévole du club de Taekwon-Do depuis 25 ans.

L’apport financier de la radio est essentiel. Sinon, les parents n’auraient pas les moyens de payer les frais d’inscription. En plus, la radio nous permet de participer à des compétitions à Québec ou à Montréal.

Doris, Club de Taekwon-Do

Thérèse frôle le ciel!

Nous sommes au dernier tour de bingo, la tension est palpable. Il ne manque qu’un numéro à Thérèse pour empocher le gros lot.

« G-53! », implore-t-elle, en faisant le tour de sa chaise pour que le Créateur lui soit favorable.

Mais non. Les augures lui ont fait faux bond. Quelqu’un d’autre rafle la part du lion.

Thérèse pourra cependant se reprendre. Avec trois bingos par semaine, ce ne sont pas les occasions qui manquent pour celle qui a gagné 10 000 $ il y a quelques années.

Des joueurs de bingo concentrés

Des joueurs de bingo concentrés

Photo : Radio-Canada / Caroline Girard

La radio et l'avenir

La radio est au coeur de la vie communautaire de Uashat mak Mani-utenam. Elle permet d’entendre la langue commune, d’écouter des chanteurs innus et de débattre de la vie dans la réserve. Et surtout, elle permet aux Innus d'exister comme nation en perpétuant la tradition orale.

À 30 ans, la radio a atteint la maturité. Et disons-le, une indépendance financière. Elle représente une des rares institutions issue de la volonté de la communauté et qui lui appartient. Mais l'avenir est aux plus jeunes.

« Les enfants sont une richesse énorme. Maintenant, il faut préparer le chemin pour eux. La radio va jouer un rôle là-dedans, je suis sûr. Comment? Je réfléchis là-dessus. D’autres personnes réfléchissent. Viens me revoir dans 30 ans. J’aurai peut-être trouvé », conclut Réginald Vollant en éclatant de rire.

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