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L'abattage de rennes menace les Nénets de Sibérie

Les deux frères Laptander et les fils de Victor

Photo : Radio-Canada / Raymond Saint-Pierre

Les Nénets, des nomades du Grand Nord de la Russie, voient leur culture menacée par une campagne d'abattage de dizaines de milliers de rennes.

Un texte de Raymond Saint-Pierre Courriel depuis le district de Iamalo-Nénétsie 

Des scientifiques vont même jusqu'à dire qu'il faut abattre 250 000 de ces animaux qu'ils ont domestiqués depuis des millénaires, afin d'éviter des épidémies. Toutefois, les éleveurs de rennes craignent plutôt qu'on veuille laisser plus de place à l'exploitation gazière, en plein boom dans cette région.

Les rennes sont regroupés avec l'aide de chiens. Au loin, le véhicule bizarre qui permet de rouler dans la taïga.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Les rennes sont regroupés avec l'aide des chiens. Au loin, le bizarre de véhicule qui permet de rouler dans la taïga.

Photo : Radio-Canada / Raymond Saint-Pierre

Au loin, le troupeau de rennes est rassemblé et ramené au campement avec l’aide de chiens. Nous sommes chez les Nénets, un peuple nomade qui s’est installé ici il y a des millénaires. Chaque propriétaire de troupeau accompagne ses bêtes sur des centaines de kilomètres, tous les ans, pour que les rennes puissent brouter le lichen dans ce paysage de toundra.

Pendant que les hommes dînent dans la tente, les rennes se préparent pour la nuit.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Pendant que les hommes dînent dans la tente, les rennes se préparent pour la nuit.

Photo : Radio-Canada / Raymond Saint-Pierre

Deux frères, Victor et Constantin Laptander, ont réuni leurs troupeaux autour de leurs familles. Les bêtes sont rassemblées pour les compter, vérifier leur état de santé et même choisir celle qui sera le prochain repas.

Les rennes sont toute leur vie. Les peaux servent à faire leurs vêtements, leurs tentes – les lassos sont aussi souvent faits de tendons –, et les rennes sont un moyen de transport. Ces jours-ci, les Nénets sont très inquiets. Ils ont appris que des centaines de milliers de rennes pourraient être abattus. Il y en a 700 000 en tout dans la région.

Victor Laptander est accompagné de ses fils Giorgi et Gordie.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Victor Laptander et ses fils Giorgi et Gordie

Photo : Radio-Canada / Raymond Saint-Pierre

Victor Laptander, comme bien d’autres éleveurs de rennes, veut avoir son mot à dire dans tout ça. « Il faut qu’on respecte notre opinion. Il faut que chacun puisse garder le nombre nécessaire de rennes pour survivre, et un peu plus. Les rennes, c’est notre survie. »

À l'entrée de Salekhard, un des nombreux monuments modernes (grâce à l'exploitation du gaz et du pétrole) célébrant les rennes de la régionAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

À l'entrée de Salekhard, un des nombreux monuments modernes (grâce à l'exploitation du gaz et du pétrole dans la région) célébrant les rennes de la région.

Photo : Radio-Canada / Raymond Saint-Pierre

On se sent bien loin de la capitale de Iamalo-Nénétsie.

À Salekhard, une ville de 40 000 habitants juste au nord du cercle polaire, le soleil, paresseux, ne fait que frôler l’horizon. Ce sera bientôt la nuit totale pendant plusieurs semaines. C’est une ville prospère avec ses édifices modernes, une ville qui profite du boom économique créé par l’exploitation du gaz depuis une quinzaine d’années.

Le gouverneur du district de Iamalo-Nénétsie, Dimitri KobilkineAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le gouverneur du district de Iamalo-Nénétsie, Dimitri Kobilkine

Photo : Radio-Canada / Alex Sergeev

Devant le Tout-Salekhard, le gouverneur du district, Dimitri Kobilkine, a récemment dressé le bilan de l’année. Il se félicite que le gaz de la région soit maintenant exporté dans 36 pays. Nous lui avons demandé s’il faut vraiment abattre jusqu’à 250 000 rennes.

Il faut abattre un grand nombre de rennes, selon ce que nous recommandent les scientifiques. Ils nous disent que le sol fragile ne peut pas suffire à nourrir autant de rennes.

Le gouverneur Dimitri Kobilkine

« Mais il ne faut pas oublier que, pour bien des gens, les rennes sont tout ce qu’ils ont, il faut être prudent », répond-il. On a commencé l’abattage et on va l’intensifier.

À Salekhard, dans la petite usine de transformation qui s’appelle « Les Rennes de Iamal », on a accéléré le tempo et on cherche de nouveaux débouchés pour exporter cette viande très prisée – la viande de choix dans cette partie du monde.

Certains rennes sont dressés pour être attelés, comme ceux-ci.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Certains rennes sont dressés pour être attelés, comme ceux-ci.

Photo : Radio-Canada / Raymond Saint-Pierre

« Cette viande est bourrée de vitamines, de protéines nécessaires à la survie de la population, d’autant plus que les sources de vitamines sont rares ici, explique Alexandre Lisantchi, qui dirige l’usine. Les rennes ne mangent que du lichen, c’est de la viande pure sans antibiotique. » Mais l’ampleur du projet d’abattage a soulevé beaucoup d’inquiétudes.

Le président de l’association des minorités ethniques, Edouard Yaougad, veut rassurer les éleveurs de rennes. « Nous nous préparons à jouer le rôle d’intermédiaire entre l’administration et les éleveurs, précise-t-il. Nous allons les visiter en décembre, dans leurs tentes, et leur expliquer qu’il faut bien calculer le nombre de bêtes à abattre dans chaque troupeau. »

Ce véhicule est adapté pour rouler dans la taïga, où il n'y a évidemment pas de route.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Ce véhicule est adapté pour rouler dans la taïga, où il n'y a évidemment pas de route.

Photo : Radio-Canada / Raymond Saint-Pierre

Tout un défi à relever. Pour rejoindre les Nénets éleveurs de rennes chez eux, il faut utiliser des véhicules spéciaux qui peuvent circuler dans la toundra, loin, hors des routes. Et il y a des dizaines de milliers de Nénets sur ce territoire. Puis, les éleveurs de rennes sont aussi méfiants. Ils ont déjà perdu des dizaines de milliers de bêtes à cause du réchauffement climatique.

Une étude scientifique récente nous apprenait qu’en 2006 et en 2013, 81 000 rennes étaient morts de faim dans le nord de la Russie. Le temps avait été exceptionnellement doux. Les pluies sont arrivées et ont recouvert le sol d’une épaisse couche de glace, empêchant les bêtes de se nourrir. Et cette situation risque de se reproduire cette année.

Et puis, l’été dernier, la région a été frappée par une épidémie d’anthrax qui a tué 2500 rennes. Un jeune garçon est mort aussi. L’épidémie aurait été causée par le temps très chaud, qui a provoqué le dégel de la carcasse d'un renne porteur de la maladie.

L’ethnologue Olga MurashkoAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

L’ethnologue Olga Murashko

Photo : Radio-Canada / Alex Sergeev

Pour l’ethnologue Olga Murashko, qui étudie les Nénets depuis des décennies, il n’y a pas trop de rennes. Il y en avait autant dans les années 1970, selon elle.

« En fait, il y a moins de place pour les rennes parce que les producteurs de gaz et de pétrole prennent plus de place, explique-t-elle. Regardez les projets de construction de routes, de chemins de fer, de ports, d’exploitation de gisements. On voit clairement que c’est sur la route des rennes. »

Victor Laptander sent que ses déplacements sont de plus en plus limités. « Si leurs gisements sont près de l’endroit où je monte ma tente, c’est évident qu’ils veulent me chasser », déplore-t-il.

Le soleil rasant se lève à peine sur la ville la plus au nord du monde, Salekhard.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le soleil rasant se lève à peine sur la ville la plus au nord au monde, Salekhard.

Photo : Radio-Canada / Raymond Saint-Pierre

Menacés par le réchauffement climatique et l’exploitation du gaz et du pétrole, les Nénets craignent-ils pour leur survie? Victor Laptander fait preuve d’un optimisme relatif. « L’important, dit-il, c’est de protéger l’environnement, parce que notre culture, on va la garder. Mais j’ai peur qu’on en vienne à ruiner la nature. Tant que les rennes resteront en vie, notre culture survivra. »

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