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Standing Rock : quand les pro et les anti-pipelines se côtoient

Le camp de Standing Rock, dans le Dakota du Nord aux États-Unis, le 2 décembre 2016

Le gouverneur du Dakota du Nord a ordonné l'évacuation d'urgence du camp occupé depuis des mois par des manifestants, situé sur le site du Dakota Access Pipeline, en raison des conditions difficiles de l'hiver.

Photo : Reuters / Lucas Jackson

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2016 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Les opposants au projet de construction de l'oléoduc Dakota Access continuent d'affluer vers le camp de Standing Rock, qui est occupé depuis plusieurs mois par des manifestants. Mais pour s'y rendre, ils doivent souvent côtoyer des gens pour qui le projet de pipeline est plutôt une bonne nouvelle.

Un texte de notre envoyé spécial Janic Tremblay Twitter Courriel au camp de Standing Rock  

À l’évidence, de nombreux passagers à bord du vol 3665 à destination de Bismarck s’attendent à geler au cours des prochains jours. Équipés de bottes, de parkas, de foulards et de mitaines, ces hommes et ces femmes venus d’un peu partout aux États-Unis ne vont pas s’attarder dans la capitale du Dakota du Nord. Leur destination finale, c’est plutôt Standing Rock. Depuis quatre mois, manifestants et forces de l’ordre s’affrontent dans la réserve autochtone des Sioux où le grand chef Sitting Bull a jadis rendu son dernier souffle.

Au coeur du litige, le passage d’un pipeline qui doit relier le Dakota à l’Illinois : le Dakota Access Pipeline (DAPL). Les Sioux de l’endroit prétendent que l’emprise du conduit de transport est située sur leurs terres et passe notamment sur certains de leurs cimetières et lieux sacrés. Ils s’opposent aussi au tracé qui traverse le fleuve Missouri en plaidant qu’une éventuelle fuite compromettrait la qualité de l’eau, dont eux et tous les riverains du lieu dépendent.

Les partisans de la construction du pipeline disent que c’est la façon la plus sécuritaire de transporter du pétrole, que les Américains ne peuvent pas encore se passer des énergies fossiles et surtout que les Sioux n’ont aucun droit sur ces terres publiques. Les deux groupes ont des positions irréconciliables et ne s’aiment pas beaucoup. Ce matin, ils doivent cohabiter dans un avion entièrement rempli pendant 90 minutes. Des personnes assises côte à côte s’observent et se jugent en silence. La tension est évidente dans certains cas.

Les esprits s’échauffent rapidement

Et de fait, ça décolle bien avant que l’avion quitte le tarmac : « Personne ne va me priver de mon essence! Je pilote des voitures de course et j’en ai besoin », lance Kirk Bachmeier. « Ce projet doit aller de l’avant! » Son voisin lui rétorque que les changements climatiques sont réels et qu’il faut arrêter de créer des infrastructures pétrolières. Manque de chance, Kirk ne croit pas que les humains soient responsables des changements climatiques.

Portrait de Kirk BachmeierAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Kirk Bachmeier pilote des voitures de course et refuse que quelqu'un le prive de son essence.

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Ouvertement créationniste, Kirk Bachmeier dit que Dieu y est sans doute pour quelque chose dans les cycles de réchauffement et de refroidissement de la planète, au grand désespoir de son voisin. Le ton monte. Heureusement, les paysages du Dakota ont des vertus fédératrices, et les choses se calment. Les deux hommes termineront le vol en riant à propos d’autres sujets moins délicats.

De l’autre côté de l’allée, un passager qui arrive de New York s’agite en montrant les photos d’une jeune fille dont le bras a été déchiqueté pendant les manifestations et les affrontements avec les forces de l’ordre. Elle risque de le perdre. « C’est une grenade lancée par les policiers qui a fait ça! Ça n’a aucun sens! » Tout de suite, quelques hommes répliquent que c’est impossible, car les policiers qui assurent la sécurité n’ont pas ce type d’armes. Selon eux, c’est plutôt une bombe artisanale fabriquée par les manifestants qui serait en cause. Tout le monde s’accuse mutuellement de mentir et de ne pas connaître la vérité. Ici aussi, on est à la limite d’une bagarre.

Mark Aman et son beau-fils, Anton Helfrich, sont assis tout près. Ils étaient au match de football de la NFL jeudi soir et reviennent à Bismarck à bord de ce drôle de vol. Ils assistent à toutes ces scènes sans vraiment y prendre part. Ils ont tout de même une opinion sur le sujet. Mark est en faveur du pipeline. Il faut dire que ses deux fils travaillent pour l’industrie pétrolière et ont de très bons revenus. Il dit que les Sioux n’ont pas participé aux audiences environnementales et qu’ils savent bien que ces terres sont publiques. Pour lui, c’est une tentative pour obtenir de l’argent de la compagnie à l’origine du projet (Energy Transfer Partners) qui est en cause.

Anton veut aussi que ce pipeline se fasse. Il possède une compagnie qui fait de l’entretien sur les systèmes d’automatisation des puits et des pompes des huit oléoducs qui sont déjà installés dans la région. C’est une partie importante de ses revenus. Il dit que les déversements catastrophiques évoqués par les contestataires sont très improbables.

« Les nouveaux oléoducs sont très modernes et pourvus de capteurs qui déclenchent la fermeture des valves dès qu’il y a une fuite. »

— Une citation de  Anton Helfrich

Il reconnaît qu’il y a eu des incidents, pour lesquels sa compagnie a d’ailleurs dû intervenir. Il affirme que la plupart du temps, ce ne sont que quelques barils qui se retrouvent dans l’environnement, car le système est très réactif. La pire fuite dont il a été témoin se serait limitée à 70 barils de pétrole.

Portrait de Anton HelfrichAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Anton Helfrich possède une compagnie qui fait de l’entretien sur les systèmes d’automatisation des puits et des pompes d'oléoducs.

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Fait à noter, Anton est membre de la nation des Mandan-Hidatsa-Harikara, installée à Fort Berthold, à environ 170 kilomètres au nord de Bismarck. Là-bas, l’exploitation pétrolière ne cause aucun problème et a enrichi la communauté. Mais, ce qui est le plus important pour lui, c’est que le nombre de fardiers affrétés au transport de pétrole a diminué de façon draconienne sur les routes.

« J’ai perdu des membres de ma famille et des amis dans des accidents avec des véhicules de transport de pétrole. Les pipelines, c’est bien plus sécuritaire que les camions ou les trains quand on y pense. »

— Une citation de  Anton Helfrich

Un conflit qui touche tout l’État

Dès l’atterrissage, le sujet s’impose à nouveau. Dans l’aéroport de Bismarck, les activistes en route ou de retour de Standing Rock se croisent, se racontent des anecdotes et fraternisent. Paul McCaige vient de passer huit jours au camp et s’apprête à retourner chez lui à La Nouvelle-Orléans. Il a longtemps été guide de montagne en Alaska. Il en connaît un bout sur le camping d’hiver. Pour lui, il ne sera pas facile de déloger ces manifestants qui se décrivent comme des « gardiens de l’eau ».

Portrait de Paul McCaigeAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Paul McCaige vient de passer huit jours au camp de Standing Rock.

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

« Ils sont bien organisés. Ils ont des tipis isolés qu’ils chauffent avec du propane. Il y a même des espaces-dortoirs pour ceux qui ne savent pas comment s’y prendre. »

— Une citation de  Paul McCaige

Il dit que même la cuisine préparée avec les denrées alimentaires recueillies à droite et à gauche est très bonne. Selon lui, cela peut continuer longtemps comme ça.

Alex Huber, qui a entendu toutes ces entrevues, quitte son poste de travail à l’aéroport pour venir, elle aussi, donner son point de vue.

Portrait d'Alex HuberAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Alex Huber travaille à l'aéroport et a hâte que toute cette contestation finisse.

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Elle a hâte que tout cela finisse. La jeune femme dit que, il y a quelques semaines, il y avait des manifestations tous les jours à Bismarck. Elle se sentait prise en otage. Elle rappelle que c’est l’État qui paye les frais occasionnés par ces manifestations. La facture s’élèverait d’ailleurs maintenant à environ 17 millions de dollars.

Alex Huber affirme que la grande majorité des gens du coin sont pour cet oléoduc. « Ceux qui viennent faire du grabuge arrivent de l’extérieur et connaissent mal les enjeux », affirme-t-elle.

« Des membres de ma famille travaillent moins qu’avant parce qu’on a dû interrompre l’exploitation de certains puits. Il est temps que ça cesse! »

— Une citation de  Alex Huber

C’est aussi ce que pensent le gouverneur de l’État et le corps des ingénieurs de l’armée américaine qui menacent de démanteler le camp dès lundi prochain. Avec l’hiver rigoureux du Dakota du Nord qui lance ses premiers assauts, la sécurité des manifestants pourrait être compromise. Le mercure devrait descendre à près de -20 degrés Celsius mardi prochain. Des milliers de personnes sont sur place. Il y a effectivement de quoi s’inquiéter.

Janic Tremblay présentera un reportage spécial sur le camp de Standing Rock à Désautels le dimanche, sur ICI Radio-Canada Première, entre 10 h et 12 h.

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