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Tap tap tap, de Martine Delvaux

Martine Delvaux

Martine Delvaux

Photo : Toma I.

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2016 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Essayiste et romancière, Martine Delvaux livre pour notre série Jeux d'enfants un texte sensible et tendre, en équilibre sur le fil fin des transitions importantes et des passages marquants d'une vie. Dans Tap tap tap, une mère s'adresse à sa fille qui devient grande. On s'y reconnaît facilement.

Une série développée en partenariat avec le Conseil des arts du Canada (Nouvelle fenêtre).
Les opinions exprimées par les auteurs ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certains lecteurs pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez noter que certains textes s'adressent à un public averti.

Tap tap tap

La salopette et le petit haut, noir, qui épouse le cou, les Doc Martens usées, le bas des pantalons roulés autour des chevilles, le bomber noir et les cheveux défaits, comment nouer élégamment une écharpe, trouver des gants mais ne pas prendre le bonnet, partir vite en laissant la porte claquer parce que même si c’est tôt le matin, l’horloge et la citrouille, on connaît, bye bye ciao maman, à ce soir.

Le soleil est levé, paresseux sur la ville lente, le ciel strié de mauve, les graffitis électrisés dans la lumière du matin, wow tes yeux! Ton dos tourné, tap tap tap jusqu’au bas des marches, fermer la porte derrière toi.

Tu vas croiser le groupe de filles en jupes à carreaux qui attendent le bus, les cuisiniers de chez Schwarz, les policiers devant le Second Cup, la dame polonaise qui installe le comptoir à baguels qu’elle a ouvert dans un local désaffecté à côté du centre de méditation bouddhiste, et cet homme aux cheveux gris qui monte le boulevard Saint-Laurent, le regard un peu absent, de tout petits pas, rapides et rapprochés, et une canne pour s’appuyer.

Vivre avec toi, c’est m’interdire de vouloir en finir.

Je ne sais pas où s’arrête ton enfance.

Je ne sais plus ce qu’était ma vie avant, je ne me souviens plus des appartements sur de Lorimier, Champ-de-Mars, Chambord, les piles de livres, tant de papiers, les repas avalés trop vite devant la télé, le cinéma, les restaurants, et toujours travailler. Je me demande ce qui m’intéressait, vraiment, et si c’était écrire, parce que les mots sont venus en t’attendant, et ils sont arrivés vraiment en même temps que toi, comme si tu étais un rempart contre la mort et l’ennui.

Avec toi est apparue l’urgence tap tap tap jusqu’à la dernière marche, tes gestes déterminés, comment tu attrapes le violon, la caméra, les crayons, comment tu pousses ton visage légèrement vers l’avant, concentrée sur les images que tu travailles à l’écran. Comment, soudainement, en pleine conversation, tu te mets à dabber, les angles que tu formes avec tes bras, tes mains, on dirait une ponctuation. Ta voix quand tu chantes ou quand tu imites le blond de Gad Elmaleh en faisant glisser ton corps comme si tu étais désarticulée, quand tu dis bruh, ayt, j’ai la flemme, kestudi, mabad, frek, tchuipz, m’en bats les couilles, quand tu dis ça me dead et que tu ris en me racontant que, petite, tu croyais que les messieurs dont le ventre était rond portaient des petits chiens à l’intérieur d’eux au lieu des bébés.

J’écris pendant que tu dors de ce sommeil des corps qui n’en peuvent plus de grandir, et j’attends ton réveil. Je sais que j’attends toujours, et même si tu es de la même taille que moi, que désormais tap tap tap tu descends vite sans te retourner pour me regarder une dernière fois, je continue à vivre dans l’ellipse entre le moment où tu es encore là et celui où tu reviendras.

Bientôt, j’ouvrirai la porte de ta chambre et je me pencherai sur toi pour te souffler il est l’heure de se lever, mes lèvres sur ton front, tes paupières encore fermées, j’écarterai les rideaux pour laisser entrer la lumière sans allumer la lampe pour ne pas te brusquer. De la cuisine, j’espionnerai les mouvements de ton corps somnambulique jusqu’à la table. Comment tu écrases le pain grillé du bout des doigts, tap tap tap pour faire fondre le chocolat.

Quand je te réveillais, de ta toute petite voix, tu disais : J’ai perdu mon rêve dans mes doudous.

Je te regarde faire. Tu retournes dans ta chambre, je t’entends marmonner, sortir les vêtements, les replacer, quel costume est-ce que tu vas enfiler?

Tu me dis que j’ai de la chance de pouvoir rester à la maison pour travailler, rien à voir avec toi et les quatre étages de l’école qu’il faut sans cesse monter, descendre, monter.

Je ne te dis pas que je vais passer la journée à espérer ton retour, en essayant de taper deux trois mots sur l’enfance, tap tap tap sur le clavier.

Je ne sais pas laquelle de nous deux est la plus grande.


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Essayiste et romancière, Martine Delvaux est née en 1968 à Québec. Elle enseigne la littérature à l'Université du Québec à Montréal et commente aussi régulièrement l'actualité d'un point de vue féministe. Son plus récent livre, Blanc dehors (Héliotrope, 2015), un roman autobiographique qui lui a valu d'être finaliste du Prix littéraire du gouverneur général 2016, raconte l’histoire d'un père absent, qui a abandonné sa femme avant la naissance de l'auteure.


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