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Bill Avis et The Band : épopée rock de l'hôtel Radio de Rouyn jusqu'à The Last Waltz

Bill Avis en plein récit devant le lieu où se trouvait l'hôtel Radio, à Rouyn-Noranda
Bill Avis en plein récit devant le lieu où se trouvait l'hôtel Radio, à Rouyn-Noranda Photo: Radio-Canada / Marc-Olivier Thibault
Radio-Canada

« C'est à peu près ici... » Bill Avis scrute la devanture d'un bâtiment de l'avenue Principale à Rouyn-Noranda. Il cherche l'endroit exact où une balle se serait logée lors de l'assassinat de l'un de ses clients. Il raconte cette glauque anecdote pour illustrer le contexte dans lequel il baignait lorsqu'il était gérant de l'hôtel Radio, à la fin des années 60. À cette époque, le nightlife de Rouyn-Noranda était « rough-and-tumble », dit-il. Tumultueux, quoi! « Il y avait des mauvais garçons ici! », rigole-t-il. Dans sa mémoire, Rouyn-Noranda est restée marquée comme une ville austère et dure.

Un article de Félix B. DesfossésTwitterCourriel 

Pourtant, Bill Avis en avait vu d’autres. Depuis le début des années 60, il travaillait sur la route avec le groupe rock’n’roll torontois Ronnie Hawkins and The Hawks. En tant que directeur de tournée, il en a rencontré des malcommodes. Mais au cours de cette folle aventure qu’a été sa vie, digne des plus grands récits de l’histoire du rock, il n’a pas vu que des paumés les poings brandis. Il a surtout été témoin de la naissance et de la mort un des plus grands groupes musicaux canadiens : The Band.

Ce qui l’a amené de Toronto à la naissance du rock’n’roll, aux tournées internationales de The Band avec Bob Dylan, à l’hôtel Radio de Rouyn-Noranda puis à la grande messe funéraire qu’a été The Last Waltz en 1976, tient de la légende. Cela fait précisément 40 ans que The Band a mis fin à sa carrière dans un grand concert donné au Winterland Ballroom de San Francisco le jour de l’Action de grâce. Bill Avis était à ce spectacle mythique de l’histoire du rock rassemblant une foule de légendes dont Ringo Starr, Neil Young ou Muddy Waters et immortalisé sur pellicule par Martin Scorsese.

D'Arkansas à Toronto

The Hawks, au début des années 60. À gauche complètement, Robbie Robertson. Au centre, Levon Helm.The Hawks, au début des années 60. À gauche complètement, Robbie Robertson. Au centre, Levon Helm. Photo : Archives Bill Avis

Retour à 1959. Adolescent, Bill Avis fréquente un club de Toronto nommé The Concord Tavern. Selon ses souvenirs, c’est un des premiers endroits où Ronnie Hawkins and The Hawks a joué au Canada. Le groupe rockabilly arrivait d’Arkansas. Flairant la bonne affaire, Hawkins décide de rester au Canada. Seul son batteur, Levon Helm, accepte d’y demeurer aussi. Des musiciens locaux se joignent à eux, dont le guitariste Robbie Robertson. Son jeu de guitare résonne encore aujourd’hui comme l'un des plus uniques dans l’histoire canadienne. Bill Avis, lui, se lie d’amitié avec Levon Helm et devient lentement roadie puis gérant de tournée du groupe. Ensemble ils sillonnent l’Ontario et le Canada.

Le soir où le groupe The Hawks est venu à Rouyn

La date exacte demeure floue. C’était peut-être en 1962 ou encore en 1963. Ronnie Hawkins est convoqué aux États-Unis pour des raisons personnelles durant quelques semaines. Ses musiciens laissés derrière ont quand même besoin de travailler. Le promoteur ontarien Harold Kudlets leur trouve un engagement d’une semaine dans un coin perdu. The Hawks prennent la route vers Rouyn où ils doivent se produire à l’hôtel Radio, temple local du rock’n’roll. S’agit-il de la première occasion à laquelle le groupe The Hawks, appelé à devenir The Band, s’est produit par lui-même, sans être un simple groupe d’accompagnement? C’est possible.

Interviewé début novembre 2016 par le magazine MacLean’s à l’occasion de la sortie de sa biographie Testimony, Robbie Robertson affirmait avoir été marqué par Rouyn-Noranda. « Je n’avais jamais vu des bouteilles de bière si grosses avant. Ces gens savaient boire. Ils travaillaient si fort physiquement qu’ils avaient besoin de sortir pour relâcher la vapeur. Quand des bagarres éclataient dans ces endroits, tu devais être attentif, parce que tu n’aurais pas voulu être trop près de ça. Que ce soit lorsqu’on jouait sur le Chitlin’ Circuit ou loin dans le nord, ça peut devenir très étrange à mesure que tu t’enfonces dans ces twilight zones », confiait-il au journaliste Michael Barclay.

Cette série de spectacles fait un tabac. De nombreux jeunes amateurs de rock’n’roll assistent aux différents concerts. L’horaire de spectacle était alors du mardi au samedi, avec un concert supplémentaire le samedi après-midi. Le guitariste Ricky Lozier, alors membre du groupe The Checkmates et futur membre fondateur d’Abbittibbi, assiste à certains concerts et a même l’opportunité de rencontrer Robbie Robertson qui lui montre quelques trucs de guitare. Le talent des musiciens qui s’apprêtaient à devenir The Band marque profondément les jeunes musiciens de Rouyn-Noranda qui ont la chance de les voir.

Bill Avis aussi est marqué par ce passage à Rouyn, mais d’une autre façon. Lorsqu’il entre à la pharmacie Labelle, située au coin de l'avenue Principale et de la rue du Terminus… coup de foudre! Jeannine Mathon, une employée, lui tombe dans l’œil.

Rencontre avec Bob Dylan

Au début de 1964, The Hawks quitte Ronnie Hawkins. Engagés au club Tony Mark’s de Somers Point, au New Jersey, les musiciens rencontrent Bob Dylan. Ce dernier est à la recherche d’un groupe pour l’accompagner sur scène. The Hawks accompagne le légendaire chanteur folk lors d’une tournée internationale en 1965-66. Sa toute première tournée « électrique », puisqu’auparavant, ce dernier s’accompagnait uniquement à la guitare acoustique, dans les règles de la tradition folk. Cette cassure a eu pour effet de choquer le public de Dylan. The Hawks a vécu avec lui une révolution musicale.

Bill Avis conserve son rôle de directeur de tournée auprès de Dylan et The Hawks durant cette tournée. Il voyage avec eux en jet privé, découvre l’Europe et de prestigieuses salles de concert américaines.

Retour à l'hôtel Radio

L'hôtel Radio de Rouyn-Noranda, année inconnueL'hôtel Radio de Rouyn-Noranda, année inconnue Photo : BAnQ Rouyn-NOranda

En 1967, Bill Avis accepte un contrat de gérance à l’hôtel Radio. Il quitte officiellement la route pour se consacrer à ce nouvel emploi auprès de celle qu’il épousera. Il découvre rapidement la réputation de l’hôtel Radio et de Rouyn-Noranda à cette époque.

« Nous avions beaucoup de fun, mais ce n’était pas comme c’est aujourd’hui. Il y avait beaucoup de mauvais garçons dans cette ville. Beaucoup de drogue et tout ça, se souvient-il. J’ai été visité plusieurs fois... [les policiers] ont fait des descentes à l’hôtel quelques fois. Ils croyaient y trouver des tonnes de marijuana et de pilules, mais il n’y avait rien. Ils ont même arrêté ma femme dans la rue! »

La réputation de Rouyn-Noranda était si mauvaise qu’il pouvait même être difficile d’attirer des groupes pour jouer dans le coin. « Dans plusieurs cas, les groupes disaient : "Non, on n’y va pas! J’ai entendu parler de Rouyn-Noranda…" Vous savez, le mot se passe : il fait froid, les clients sont des durs à cuire, alors tu ne voudrais pas te retrouver à te faire battre dans la rue… », relate Bill Avis.

Music from Big Pink

Incendie de l'hôtel Radio, 1969Incendie de l'hôtel Radio, 1969 Photo : Archives Jacqueline Bureau

Ses liens demeurent étroits avec ses amis musiciens, particulièrement avec Levon Helm qu’il fera parrain de son fils. M. Avis assiste à plusieurs sessions d’enregistrement dans le sous-sol de la mythique maison surnommée « Big Pink » dans la ville de Woodstock, New York, où les musiciens enregistrent les mythiques Basement Tapes avec Bob Dylan ainsi que Music from Big Pink, le tout premier album de The Band, sur lequel se retrouve leur plus grand succès : The Weight.

En 1969, Bill Avis et Jeannine en ont assez de Rouyn-Noranda. Ils déménagent en Ontario. Quelques jours après leur départ, l’hôtel Radio est la proie des flammes. Le bâtiment laisse un vide qui demeure aujourd’hui. Un stationnement, voisin du restaurant Tim Horton’s de l'avenue Principale, occupe l’espace où se trouvait l’hôtel Radio.

Invité sur la route par Janis Joplin

De retour à Rouyn en 1970, Bill Avis est approché par une autre vedette du rock. « Nous avons reçu un appel à la maison de la mère de Jeannine. C’était le gérant de Janis Joplin. Elle se préparait à aller sur la route et il m’offrait le contrat de l’amener sur la route, comme je le faisais avec The Band. Je lui ai demandé de me donner quelques semaines pour y penser parce que Janis Joplin avait la notoriété… oh boy! Elle buvait du Southern Comfort directement à la bouteille! La semaine suivante, ils l’ont retrouvée morte. Elle avait fait une surdose », raconte-t-il.

The Last Waltz

The Band lors de la grande finale de The Last Waltz avec, au centre, Bob DylanThe Band lors de la grande finale de The Last Waltz avec, au centre, Bob Dylan Photo : Wikipedia

Au cours des années 70, Bill Avis reste en Ontario, avec sa famille, loin de la route. Mais lorsque ses anciens compagnons annoncent qu’ils tirent leur révérence à l’occasion d’un grand concert à San Francisco, celui qui a vu The Band naître est aussi invité à cette grande cérémonie funéraire. Des coulisses, il voit défiler sur scène certains des plus grands noms de l’histoire du rock. Ajoutons aux susmentionnés Neil Diamond, Joni Mitchell, The Staple Singers et Ronnie Hawkins, celui-là même qui a créé The Hawks.

Aujourd'hui, Jerome Levon Avis, fils de Bill et Jeannine Avis, mène un groupe hommage à The Band, gardant bien en vie l'héritage du groupe et, par extension, celui de son père.

Il y a 40 ans, The Band invitait ses fans et ses amis à une dernière valse ; The Last Waltz. Bill Avis et ses amis sont entrés dans la légende. On sait maintenant que Rouyn-Noranda et l’hôtel Radio représentent un passage de cette grande histoire.

Abitibi–Témiscamingue

Musique