•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Accords de libre-échange : inquiétude chez les producteurs de fromage et de lait

Des fromages québécois et européens
Des fromages québécois et européens Photo: Radio-Canada / Daniel Thibeault
La Presse canadienne

Québec demande plus d'argent du gouvernement fédéral pour indemniser les producteurs laitiers québécois qui seront affectés par l'accord de libre-échange avec l'Union européenne (UE).

Le premier ministre Philippe Couillard a laissé entendre jeudi que la part dévolue au Québec des 350 millions de dollars prévus par Ottawa ne suffit pas. Il a confirmé que son ministre de l'Agriculture, Pierre Paradis, en réclamera davantage au cours d'une rencontre avec son homologue fédéral, Lawrence MacAulay, prévue le jour même.

Le premier ministre estime que le programme d'indemnisation annoncé par Ottawa est injuste, puisqu'il prévoit un financement égal pour chaque province, alors que le Québec produit une plus grande part de fromages fins du pays. Or, leurs producteurs seront davantage affectés par la hausse des importations de fromage provenant de l'Union européenne.

D'avoir une distribution qui soit égale entre les provinces ne semble pas refléter la réalité et ne semble pas tout à fait juste pour nos producteurs.

Le premier ministre Philippe Couillard dans une mêlée de presse en marge de la COP22

Il n'a pas voulu chiffrer précisément ses revendications, mais il souhaite que le mécanisme de dédommagement mis en place par le fédéral respecte la part plus importante que le Québec occupe dans le marché des fromages fins, a-t-il insisté.

À Québec, à l'occasion d'une assemblée spéciale, le président des Producteurs de lait du Québec, Bruno Letendre, a salué la sortie du premier ministre québécois.

« Tout geste est apprécié, a-t-il dit lorsqu'informé des propos tenus par M. Couillard. Nous apprécions le geste du fédéral [les compensations], mais c'est insuffisant. Il faut aller plus loin. »

En vertu de l'accord de libre-échange qui devrait entrer en vigueur en 2017, 17 700 tonnes additionnelles de fromages européens pourront entrer au Canada chaque année, ce qui représente environ 4 % de l'ensemble du marché. Le gouvernement estime que cela occasionnera des pertes de 1,4 % aux producteurs laitiers et fromagers.

Ottawa a annoncé deux programmes cet automne : 250 millions de dollars sur cinq ans dans les fermes laitières et 100 millions de dollars sur quatre ans pour les producteurs fromagers qui devront être investis dans l'innovation, la modernisation des exploitations ainsi que l'amélioration de la productivité et de la compétitivité.

Ironiquement, M. Couillard a abordé cet enjeu dans un point de presse commun avec le ministre-président de la Wallonie, Paul Magnette.

Ce dernier s'est rendu célèbre dans le monde récemment en bloquant pendant un certain temps la signature de cet accord de libre-échange, jusqu'à obtenir les garanties souhaitées par son gouvernement.

Il faut dire aux producteurs de fromages fins québécois qu'ils sont les bienvenus sur les marchés chez nous, puisqu'on aime beaucoup vos produits, donc je suis sûr qu'ils trouveront de nouveaux débouchés dans nos régions.

Paul Magnette, ministre-président de la Wallonie

M. Magnette a pris la peine de préciser qu'il n'avait rien contre le Canada, mais qu'il s'opposait à des mécanismes internes de l'Union européenne et à des dispositions sur la protection des investisseurs.

Le ministre-président de Wallonie, Paul Magnette, (à g.), et le premier ministre québécois, Philippe Couillard.Le ministre-président de Wallonie, Paul Magnette, (à g.), et le premier ministre québécois, Philippe Couillard. Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

M. Couillard, qui a pleinement soutenu l'accord depuis le début, a néanmoins admis que « les problèmes soulevés [par la Wallonie] étaient les bons » et que la région wallonne, qui était un partenaire du Québec, avait ainsi permis d'améliorer l'accord.

En octobre, la Wallonie, région francophone de Belgique peuplée de 3,5 millions d'habitants, s'est donc trouvée à court-circuiter une entente entre l'Union européenne, une zone de 500 millions d'habitants, et le Canada et ses 36 millions d'habitants, une entente obtenue après sept ans de négociations.

Pour ratifier l'entente comme chacun des membres de l'UE, le Parlement fédéral belge devait en effet obtenir l'aval du Parlement wallon qui a soulevé de nombreuses objections. Entre autres, les Wallons s'inquiétaient du sort de leur agriculture. Aussi, ils souhaitaient que les litiges soient tranchés par des tribunaux nationaux.

M. Magnette s'opposait également à un processus d'arbitrage qui permettrait aux multinationales de contester devant la justice les décisions gouvernementales.

Jeudi, il a réaffirmé avoir obtenu « pleine satisfaction », grâce à un encadrement du mécanisme de règlement des litiges entre les entreprises et les gouvernements.

L'industrie laitière craint pour la gestion de l'offre s'il y a renégociation de l'ALENA

Les Producteurs de lait du Québec demandent au gouvernement Trudeau de se « tenir debout » et d'exclure la gestion de l'offre d'une éventuelle renégociation de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) avec l'administration Trump.

Leur président, Bruno Letendre, craint que le système régissant les productions de lait, d'oeufs et de volailles fasse l'objet de nouvelles brèches si le Canada désire réaliser certaines avancées, notamment dans le dossier des exportations de bois d'oeuvre.

Est-ce que le gouvernement canadien va permettre l'entrée de tonnes de lait pour mettre le bois d'oeuvre dans l'ALENA? On ne le sait pas.

Le président des Producteurs de lait, Bruno Letendre

En marge de l'assemblée générale spéciale qui se tenait à Québec, M. Letendre s'est dit en faveur du libre-échange. Il a toutefois rappelé que la filière agroalimentaire québécoise se trouvait du côté des perdants de l'Accord économique commercial et global (AECG) conclu avec l'Union européenne (UE) et du Partenariat transpacifique (PTP), même si l'élection du républicain Donald Trump aux États-Unis pourrait reléguer ce traité aux calendes grecques.

À son avis, cela démontre les difficultés du gouvernement canadien à protéger le système de la gestion de l'offre.

« L'histoire nous a montré que le Canada, des fois, a de la difficulté à se tenir debout, a dit M. Letendre. En tout cas, il ne l'a pas fait pour nous en Europe et dans le dossier du PTP. »

Ouvert à l'idée de renégocier l'ALENA, le gouvernement Trudeau pourrait devoir entamer les pourparlers rapidement, puisqu'une note obtenue par le réseau américain CNN indique que cet accord figure parmi les cinq priorités que souhaite aborder le 45e président des États-Unis dans ses 200 premiers jours au pouvoir.

À l'instar du gouvernement Couillard, les producteurs laitiers demandent à Ottawa de bonifier son enveloppe de 350 millions de dollars visant à aider les transformateurs laitiers à composer avec les impacts découlant de l'AECG.

Québec estime que 60 % des 17 500 tonnes supplémentaires de fromages fins en provenance de l'Union européenne arriveront dans la province.

L'industrie laitière croit que les compensations devraient plutôt osciller dans une fourchette de 750 millions à 1 milliard de dollars.

« On dit que l'accord de libre-échange ajoutera annuellement 12 milliards de dollars au produit intérieur brut canadien (PIB), dit M. Letendre. Notre demande paraît élevée, mais c'est bien peu comparativement au gain réalisé par le Canada. »

Importations de lait diafiltré, les producteurs déçus de la lenteur du gouvernement Trudeau

M. Letendre a également réitéré sa déception à l'endroit du gouvernement Trudeau, qui, plus d'un an après son arrivée au pouvoir, n'a pas tranché dans le dossier des importations de lait diafiltré.

Considéré comme du lait par l'Agence canadienne des aliments, le lait diafiltré, surtout utilisé dans la fabrication des fromages, est considéré comme un ingrédient à la frontière, ce qui lui permet d'échapper aux tarifs douaniers imposés au lait, oeufs et volailles.

Cette incohérence, dénonce l'industrie, se traduit par une pression injuste sur les producteurs laitiers, qui voient leurs revenus fléchir considérablement.

« Je n'arrive pas à comprendre pourquoi c'est aussi long, a déploré le président des producteurs laitiers. On se fait dire que c'est compliqué par le gouvernement sans se le faire expliquer. »

Affiliés à l'Union des producteurs agricoles, les Producteurs de lait du Québec représentent plus de 5620 fermes laitières de la province, dont les recettes annuelles avoisinent 2,4 milliards de dollars.

Économie