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Des artistes refusent d'adopter des codes esthétiques parfaits pour embrasser le désordre dans leurs créations.  | Photo : Radio-Canada / Marie-Pier Mercier

La perfection culinaire perd de son lustre scintillant sur Instagram. Et les gâteaux ne font pas exception. Bien loin de la mode minimaliste, des naked cake et de l'esthétisme léché, on voit de plus en plus apparaître des gâteaux ultra chargés, avec des montagnes de glaçages dégoulinants aux teintes austères ou avec une multitude de couleurs. Ces pâtisseries sublimement baroques, créées par des artistes, sont une réponse à un monde qui est tout sauf parfait. Et c’est un pied de nez aux diktats de beauté.

Du crémage noir orné de feuilles séchées, des imprimés de visages de poupées en décoration, des formes asymétriques rappelant la forêt : impossible de détourner le regard de ces gâteaux à la fois fascinants et repoussants. Instagram est devenu le théâtre de la montée de ce style expérimental et artistique depuis le début de la pandémie avec des comptes comme cakes4sports(Nouvelle fenêtre) à New York, rustcakes(Nouvelle fenêtre) à Berlin et o_p_h_b_o(Nouvelle fenêtre) à Montréal.

Ce beau désordre est un effet de l’art. La créatrice derrière le compte Spool Oven(Nouvelle fenêtre), Claire Geddes Bailey, s’exprime à travers différents médiums, dont la pâtisserie fait maintenant partie. Quand elle étudiait à Vancouver, l’artiste a exposé son premier gâteau pour l’ouverture d’une exposition. Elle est ensuite revenue à ce mode d’expression au moment où la pandémie a frappé. Alors installée à Toronto, elle s’est mise à développer son style, inspiré d’autres pâtissières présentes en ligne. Cette communauté très soudée est formée principalement de femmes et de personnes non binaires qui refusent de se soumettre à des normes esthétiques traditionnelles.

Claire Geddes Bailey estime que la pâtisserie a longtemps relevé davantage de l’artisanat que de l’art. Sa popularité gigantesque sur les réseaux sociaux prouve néanmoins sa pertinence comme forme de création. Celle qui en a appris les bases aux côtés de sa mère note que l’accessibilité de cette expression et son impermanence en font une pratique particulièrement fascinante.

«  [La pâtisserie est] un médium tellement extravagant. Personne n’a besoin de manger du gâteau, mais c’est une partie précieuse des célébrations et du bonheur. Les rendre encore plus extravagants, c’est juste pousser leur fonction à l’extrême. »

— Une citation de  Claire Geddes Bailey

Cette permission de transgresser les règles a aussi séduit Sam Hatoski. Sur son compte tahwski(Nouvelle fenêtre), la pâtissière torontoise agence les tons naturels aux ornements feuillus de plantes et de fruits, en n’oubliant jamais de privilégier la créativité, avant la perfection. Je trouve ça très contraignant lorsqu’il n’y a pas de place à l’expérimentation, à sortir du cadre, explique-t-iel. Déjà dans ma vie, je tente de m’éloigner des impératifs d’excellence. Cuisiner des gâteaux et les décorer reste un moyen de me forcer à me libérer de ça.

Les créations de Claire Geddes Bailey tiennent leur style unique du monde de l'art qui inspire l'artiste.
Les créations de Claire Geddes Bailey tiennent leur style unique du monde de l'art qui inspire l'artiste.  | Photo : Gracieuseté : Spool Oven

Claire Geddes Bailey et Sam Hatoski ne se consacrent pas à la pâtisserie à temps plein. Cette pratique demeure toutefois leur forme d’expression principale, où le chaos est à l’honneur, et que l’une et l’autre comptent bien nourrir encore longtemps.

Le monde en désordre

Ce penchant pour le désordre ne vient pas de nulle part. Derrière ces délices meringués teints de noir se cache une grogne contre l’ordre établi. C’est ce que croit Kyla Wazana Tompkins, professeure associée en études du genre au Paloma College, en Californie.

Des artistes féministes comme Martha Rosler avec son film Semiotics of the Kitchen et Judy Chicago avec son exposition The Dinner Party ont exploré les thèmes liés à la perfection et aux tâches domestiques bien avant l’apparition de ces gâteaux extravagants. Une chose ne change pas : la difficulté de reconnaître le travail des femmes à sa juste valeur.

Sam Hatoski utilise différentes textures pour créer ses gâteaux.
Sam Hatoski utilise différentes textures pour créer ses gâteaux.  | Photo : Gracieuseté : tahwski

« Ces gâteaux sont l’affirmation que le monde ne va pas bien. Cet esthétisme représente ça. C’est le rejet du minimalisme. Les artistes proposent quelque chose de plus désordonné et compliqué… comme la vie, finalement. »

— Une citation de  Kyla Wazana Tompkins

L’art et la nourriture valsent ensemble depuis très longtemps, selon la professeure. Il est essentiel d’écouter les jeunes et d’observer où ils et elles se situent, soutient-elle. Au lieu de condamner les nouvelles idées et façons de créer, c’est important de tendre l’oreille à ce qu’ils et elles proposent et de les croire. Les jeunes savent souvent des choses sur le monde que le reste d’entre nous avons peine encore à articuler.

Des artistes refusent d'adopter des codes esthétiques parfaits pour embrasser le désordre dans leurs créations.  | Photo : Radio-Canada / Marie-Pier Mercier