Vous naviguez sur le site Mordu

Du vin dans le Très-Précieux-Sang

par  Alexis Boulianne

L’image est en cours de chargement...

Les propriétaires du vignoble Très-Précieux-Sang n’avaient pas de lien avec l’agriculture avant de se lancer dans la vigne. | Photo : Gracieuseté : Laurie-Anne Duschesneau

Et si l’amour de la nature, du bon boire et des soirées rassembleuses était une raison suffisante pour démarrer un vignoble? C’est ce qui a motivé le trio derrière Très-Précieux-Sang à faire le saut vers la vigne. Dans quelques semaines, Laurence Veri, Félix Poirier et Vincent Laniel présenteront au monde leur premier millésime; le fruit d’un nouveau métier déroutant, mais aussi le résultat inespéré d’une saison mémorable.

Le temps est à la pluie. De lourds nuages gris menacent d’exploser d’une minute à l’autre pendant que les deux vignerons et la vigneronne, bottes en caoutchouc aux pieds, arpentent leur domaine. Plusieurs baies sont attaquées par le mildiou, un champignon qui les rend sèches, noircies et inutilisables.

La saison 2022 a été marquée par l’humidité et par un printemps pluvieux, ce qui se reflète dans la santé de beaucoup de vignes. Et après ce deuxième été bien occupé, les trois attendent un moment excitant : celui du lancement des premières bouteilles du vignoble Très-Précieux-Sang.

Des caisses ont été vendues à la clientèle sur leur site Internet, mais une bonne partie de la production ira aux restaurants. Les restos, on a toujours trouvé ça sexy, affirme Vincent Laniel, qui occupe, comme par hasard, un poste de sommelier au restaurant montréalais Candide.

Initié au monde du vin par la sommelière Emily Campeau, Vincent Laniel est connu dans le milieu sous le sobriquet de Vincent Sulfite. Son infolettre hebdomadaire rassemble ses suggestions de bouteilles à acheter à la SAQ. Il a participé à la série Supernaturel, produite par Quebecor, et a ensuite publié un livre sur le vin nature.

Mais entre servir du vin dans un restaurant gastronomique et s’occuper de milliers de vignes toute la journée, il y a un gros pas à franchir. C’était pourtant un rêve assez tenace pour avoir envie de le réaliser. Après avoir testé leur intérêt en plantant quelques vignes chez les parents de Félix, les trois partenaires se sont mis à chercher un endroit où s’implanter durablement.

On passait tellement de temps sur Centris à chercher des terres, très souvent en dehors de notre budget, raconte Laurence Veri. Pour elle, il s’agissait d’abord d’établir un contact avec la nature. 

Le trio entend parler d’un vignoble à vendre sur un rang du secteur Précieux-Sang de Bécancour, anciennement Très-Précieux-Sang-de-Notre-Seigneur. 

C’est encore une fois poussé par Emily Campeau que Vincent Laniel accepte de visiter l’endroit. Elle m’a dit : "Vas-y! D’un coup que c’est quelqu’un de ta profession qui l’achète, qui fait du vin nature ici et qui te fait visiter dans deux ans..."

Le 30 juin 2021, le vignoble des Pignons verts, une exploitation viticole axée sur la vente de raisin en vrac, devient officiellement le vignoble Très-Précieux-Sang, en référence au nom inusité de la municipalité de jadis.

L’image est en cours de chargement...

Le vignoble Très-Précieux-Sang est composé des vignes plantées par l’ancien propriétaire et d’un hectare de nouvelles depuis cette année.  | Photo : Radio-Canada / Alexis Boulianne

Malgré un gel printanier, l’année 2021 a été l’une des plus clémentes de l’histoire de la viticulture québécoise. Peu de pluie, de la chaleur jusqu’aux vendanges… Difficile de souhaiter mieux pour une première saison à cultiver du raisin.

Cinq cuvées ont été tirées de cette première récolte, et quatre atteindront la clientèle en plus grand nombre, la dernière étant une piquette produite en microquantité. Un rosé, un vin de macération, un vin rouge et un vin qui contient une partie de jus de pommes sauvages, tirant vers le rosé foncé, complètent l’ensemble. La culture est biologique et la vinification est naturelle.

Ce sont des vins axés sur la fraîcheur (ils contiennent d’ailleurs tous une petite quantité de seyval) qui peuvent briller à table grâce à leur élevage en vieilles barriques. 

Les saisons

Nous rentrons pour nous réfugier de la pluie qui s’est finalement abattue sur la campagne bécancouroise. Autour d’un café, les trois camarades insistent : ces aléas qui viennent avec leur nouvelle vie ne sont pas un problème.

Notre projet est centré autour du plaisir, résume Laurence. On se disait que si on pouvait être payés à faire ça, à être dehors, à s’occuper de plantes, on aurait du fun à le faire, pour un temps en tout cas. On s’est imaginé pouvoir entamer une carrière là-dedans.

Même si Félix, Laurence et Vincent avaient déjà commencé les travaux au champ avant l’achat officiel de la propriété, leur premier été n’a pas été de tout repos. En plus de devoir enchaîner rapidement le travail avec les vignes, il leur a fallu construire le chai, ce qui s’est fait dans la plus grande hâte.

Mais quand on aime ce qu’on fait, les tâches ne sont pas un fardeau. On se levait à 5-6 h du matin parce qu’on était vraiment en retard sur les travaux, mais on avait une énergie folle, se souvient Vincent.

Quand t’es en ville et que tu travailles sur quelque chose, peu importe s’il fait noir à 16 h 15, tu dois aller travailler. Tandis qu’ici, t’es collé sur les saisons, poursuit-il, le sourire aux lèvres. C’est cette énergie, tirée du cycle naturel de repos et d’abondance, qui ponctue désormais leur vie.

« Je ne me suis jamais autant senti comme une plante que depuis qu’on est ici. »

— Une citation de  Vincent « Sulfite » Laniel, sommelier et vigneron

Félix renchérit : On perd la notion de travail parce qu’on a du plaisir à le faire, à être dehors et qu’on est vraiment proches du produit fini. On voit les fruits grossir, devenir sucrés, on les transforme. J’ai l’impression d’être dans le système.

Loin de s’arrêter à l’hectare de vignes déjà plantées, le trio en a ajouté un autre cette année : celui-ci est composé de cépages blancs, dont du chardonnay et du juneaudor, encore peu commun, ainsi que d’autres blancs hybrides.

Le choix des cépages est, bien sûr, une décision qui aura une grande influence sur le produit final. Mais les trois collègues veulent d’abord s’assurer que leurs vignes se plairont dans leur sol, dans leur microclimat, car même en ayant choisi une vie agricole, il leur faudra être en mesure de prendre congé une fois de temps en temps, après tout.

Le lucie-kulhmann, si ça avait été une vigne plus facile à travailler, peut-être qu’on aurait eu nos week-ends cette année, affirme Vincent. On travaille à la chaleur, physiquement. Notre corps le sent, on dirait qu’on shut down.

Ainsi, si la vigne est heureuse, Félix, Laurence et Vincent le sont aussi; il s’agit de trouver la bonne vigne pour le bon endroit. Et même si le trio en a encore beaucoup à apprendre, que le mildiou fait quelques dommages et que la météo ne collabore pas toujours, il semble avoir trouvé l’endroit parfait pour s’enraciner.

Les propriétaires du vignoble Très-Précieux-Sang n’avaient pas de lien avec l’agriculture avant de se lancer dans la vigne. | Photo : Gracieuseté : Laurie-Anne Duschesneau