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La sécheresse, l’ennemi surprise de l’alimentation locale

par  Alexis Boulianne

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En 1965, l’auteur américain Frank Herbert publiait le roman Dune, dont la trame de fond est la planète Arrakis, un monde inhospitalier où l’eau est tellement rare qu’elle en devient sacrée. Si le Québec est bien loin de devenir un désert de science-fiction, l’eau n’y est pourtant pas abondante là où elle est nécessaire. | Photo : Radio-Canada / Ariane Pelletier

Derrière les aliments de notre panier d’épicerie se cachent des lacs et des rivières qui ne sont pas aussi pleins qu’on ne le penserait. Affectée par les changements climatiques, notre machine à produire de la nourriture est plus vulnérable à la sécheresse que jamais.

En fait, disons-le clairement, il manque déjà d’eau au Québec. Et les conséquences sont concrètes.

Des fermes laitières, en Estrie, au Bas-Saint-Laurent et ailleurs, doivent acheter de l’eau par camion afin d’assurer que leurs bêtes puissent boire en été, faute d’eau dans leurs puits.

Des fermes maraîchères se retrouvent parfois sans eau de surface ni d’eau souterraine pour arroser leurs cultures.

Des usines agroalimentaires doivent depuis des années équilibrer la rareté de l’eau dans la municipalité où elles se trouvent avec leurs importants besoins.

Un vaste programme, nommé AgriClimat, a été lancé en 2017 afin de prévoir les effets des changements climatiques sur l’agriculture québécoise. Les conclusions de l’étude ne laissent aucune place au doute : l’eau est la préoccupation majeure de tous les secteurs agricoles et dans toutes les régions du Québec méridional.

On s'en doutait, mais c’est en prenant le temps de se parler qu’on a vu l’urgence du problème, affirme la coordonnatrice du programme, Sarah Delisle. Ce n’est pas seulement une production, et c’est à la grandeur du Québec.

La sécheresse coûte déjà cher. Les données compilées pour Mordu par le ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation du Québec (MAPAQ) montrent que le total des indemnités versées aux entreprises agricoles à cause de pertes de revenus liées à la sécheresse est passé d’environ 2 millions de dollars en 2016 à près de 14 millions en 2021, avec un pic en 2020 à 35 millions de dollars.

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La sécheresse coûte cher au Québec, notamment en 2020 où les récoltes de foin ont été mauvaises. Les assurances agricoles couvrent une partie des pertes financières. Source : données de la Financière agricole via le ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation. | Photo : Radio-Canada / Ariane Pelletier

D’ici 2050, on prédit que la température va augmenter en été, donc que les plantes et les animaux auront besoin de plus d’eau. Parallèlement, on s’attend à une stabilité des précipitations. L’équation est simple : le déficit va augmenter.

« On veut produire nos aliments ici, mais la ressource va être de plus en plus prisée. Il faut avoir une réflexion générale sur l’usage de l’eau. »

— Une citation de  Sarah Delisle, coordonnatrice du programme AgriClimat

L’eau dans la chaîne alimentaire

L’eau ne sert pas qu’à abreuver les vaches ou à arroser la laitue. On trouve de l’eau tout au long de la chaîne alimentaire, de la terre à la table.

Certaines entreprises agroalimentaires utilisent de l’eau directement sur ou dans leur produit, mais d’autres doivent par exemple nettoyer de vastes installations industrielles, ou encore utiliser l’eau pour le refroidissement.

Par exemple, Olymel, dans son usine de Saint-Esprit, a pris il y a 6 ans des mesures pour limiter sa consommation d’eau. Résultat : une réduction de 50 % de son utilisation d’eau potable, ce qui représente 750 000 litres en moins… tous les jours.

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L'eau est utilisée dans toutes les étapes de la chaîne alimentaire : du grain pour nourrir les poulets au nettoyage des installations d'usine, la ressource est une composante essentielle de tout ce qu'on mange. | Photo : Radio-Canada / L'épicerie

L’industrie pétrochimique utilise elle-même de grandes quantités d’eau. Il faut par exemple environ 700 ml d’eau douce par litre d’essence, et la fabrication des emballages de plastique et de papier, notamment, consomme elle aussi de l’eau.

Entre la moitié et les trois quarts de notre empreinte eau totale est consommée par les industries, des commerces et des institutions (ICI) et l’agriculture. Le reste, c’est notre consommation à la maison, comme le lavage, les douches, la cuisine et l’eau pour boire.

L’eau bleue et l’eau verte : la différence

L’empreinte hydrique des aliments est extrêmement variable et difficile à calculer. Mais certaines études permettent de comparer les aliments entre eux.

Tout d’abord, il faut différencier l’eau bleue de l’eau verte : la première est celle qu’on extrait des aquifères et des rivières pour irriguer les champs ou abreuver les bêtes, et la seconde est celle qui tombe naturellement sous forme de pluie.

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Beaucoup de producteurs californiens ont mis en place des systèmes d’irrigation économes pour réduire de plus du tiers leur consommation en eau. | Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Ensuite, il faut considérer que l’eau n’a pas la même valeur partout sur la planète : l’empreinte en eau du Québec est en partie tributaire de l’eau extraite de régions arides comme la Californie, le nord du Mexique et l’Afrique du Sud, où l’eau est plus rare qu’ici, souligne Anne-Marie Boulay, spécialiste en analyse de cycle de vie.

Le poids en eau de vos aliments

Selon une étude de l'Environmental Protection Agency (EPA) américaine, une tomate de 100 g cultivée en Californie et livrée à Chicago nécessite près de 65 litres d’eau durant son cycle de vie, incluant toutes les étapes, dont l’emballage, jusqu’à l’épicerie.

La tomate a un poids en eau d’irrigation; dans plusieurs estimations, son empreinte en eau bleue varie entre 4 et 14 litres par 100 g. Environ 70 % des tomates québécoises qu’on consomme annuellement sont cultivées sous serre, et sont donc irriguées. Selon la région, l’eau proviendra de la surface ou d’eaux souterraines.

Les pâtes alimentaires, comme celles de la marque Barilla, fabriquées aux États-Unis, représentent quant à elles une empreinte hydrique d’environ 24 litres d’eau bleue par 100 g de pâtes sèches, selon le Water Footprint Network(Nouvelle fenêtre).

Une portion de 300 g de viande de porc du Québec représente plus de 30 litres d’eau bleue, d’après l’association des producteurs et productrices de porc de la province.

Et le bœuf, grand méchant loup de la consommation d’eau, nécessiterait 4500 litres d’eaux verte et bleue pour un steak de 300 g(Nouvelle fenêtre), selon sa provenance, son élevage et son alimentation.

Voulez-vous savoir combien d’eau cachée se trouve dans votre macaroni à la viande? Cliquez ici pour l’apprendre et comprendre comment est calculée l’empreinte eau d’un repas.

Au Québec, normalement, on n'irrigue pas les prairies (où poussent les plantes fourragères, comme la luzerne) et le maïs, qui servent à nourrir les animaux. Ce qui fait dire à l’association Producteurs de bovins du Québec que le bilan en eau bleue du bœuf québécois est plus bas qu’ailleurs, soit entre 459 et 631 litres d’eau bleue par kilogramme de bœuf désossé.

Les calculs des productions de bovins et de porcs se basent donc sur le fait qu’au Québec, on n’a en général pas besoin d’irriguer les cultures qui servent à nourrir les animaux, et que les céréales et le foin sont cultivés localement.

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La luzerne est une des plantes qui composent les prairies, une part importante de l'alimentation des animaux. | Photo : Radio-Canada

Toutefois, avec les changements climatiques et sans modification de notre utilisation d’eau, l’empreinte hydrique de la viande – même locale – risque d’augmenter sous la pression de la sécheresse, indiquent les experts.

Carl Boivin, chercheur à l'Institut de recherche et de développement en agroenvironnement (IRDA), mentionne les cultures de pommes de terre dans la région de Québec, qu'on irriguait peu il y a quelques décennies. Le portrait a bien changé, alors que la superficie de champs de patates irrigués au Québec a triplé en 20 ans.

« Au Québec, l’irrigation a souvent été considérée comme secondaire, mais on voit de plus en plus d’entreprises qui sont aux prises avec des pénuries d’eau et qui doivent, dans certains cas extrêmes, importer de l’eau. »

— Une citation de  Carl Boivin, chercheur à l’IRDA

Alors que l’on se questionnait sur la pertinence d’irriguer les pommes de terre il y a peu de temps, on se pose maintenant la question pour les plantes fourragères. Personne n’aurait songé à irriguer ces cultures, qui sont à la base de l’alimentation de plusieurs productions animales.

M. Boivin affirme que l’irrigation de ces cultures, plutôt résistantes à la sécheresse, est désormais envisagée dans certaines régions pour s’assurer d’avoir un rendement.

Les conséquences silencieuses de la sécheresse dans la chaîne alimentaire se font déjà sentir au Québec. Mordu vous présente un grand dossier sur l'importance de l'eau dans votre assiette.

Des solutions

Tout n’est pas sombre dans le portrait. Déjà, les milieux scientifique, agricole et industriel réfléchissent à la vie dans un futur Québec plus sec.

Du côté agricole, les stratégies peuvent comprendre une meilleure captation des eaux de pluie, par exemple le long des serres et des bâtiments de ferme, des méthodes culturales qui conservent la santé des sols, une irrigation optimisée et des choix de cultivars plus résistants à la sécheresse. Encore faut-il avoir les moyens de faire cette transition.

Le nerf de la guerre, soulignent plusieurs spécialistes, c’est la connaissance. La ferme a tout intérêt à connaître son besoin en eau et si sa source d’approvisionnement est en danger, affirme le chercheur de l’IRDA, Carl Boivin.

Une préoccupation à laquelle fait écho Camil Chabot, un producteur laitier de la région du Centre-du-Québec : C’est un défi d’étudier la dynamique des puits. Je dispose de très peu d'informations.

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L'agriculteur de Warwick Camil Chabot soigne ses vaches. | Photo : Radio-Canada

Le MAPAQ confirme ne disposer d’aucune information détaillée à propos des modes d’approvisionnement en eau des entreprises agricoles, y compris durant les périodes de sécheresse, précise-t-on. 

Toutefois, le Ministère a entamé une réflexion cet hiver à propos de la disponibilité de l’eau et de son utilisation en milieu agricole. Cette démarche vise également à identifier de nouveaux moyens d’intervention à mettre en œuvre [...] dans le contexte des changements climatiques et de difficultés d’approvisionnement en eau plus fréquentes, explique un porte-parole.

Sylvain Allard, directeur développement des affaires, industriel et agroalimentaire, chez Veolia Water Technologies, juge quant à lui qu’il reste beaucoup de progrès à faire sur le plan de la conscientisation des gestionnaires d’usines.

« Dans le secteur agroalimentaire, les gestionnaires ne sont pas préoccupés [par la réduction de leur consommation d’eau potable]. Pourquoi? Parce que l’eau est gratuite. »

— Une citation de  Sylvain Allard, Veolia

Il considère que les directions des grosses entreprises de l’agroalimentaire ont une responsabilité qui doit aller au-delà du respect des lois. C’est aussi eux, comme dirigeants d’entreprise, qui ont une prise de conscience à faire. Pour convaincre les gens, il faut arrêter de parler d’eau usée, il faut parler d’eau fraîche, recommande-t-il.

Sur le plan individuel, l’alimentation est la clé pour réduire significativement ses émissions de gaz à effet de serre. Mais comme le démontre cette méta-étude(Nouvelle fenêtre) publiée en 2020, la réduction de la proportion de viande dans la diète ne permet pas de faire baisser son empreinte eau bleue, malgré une réduction significative de l’eau totale utilisée.

Et la course à l’adaptation aura certainement des conséquences économiques pour les ménages : de l’achat de nouvelles infrastructures d’irrigation à une potentielle tarification augmentée pour l’utilisation d’eau des usines, une partie des coûts monétaires de la sécheresse sera refilée à la caisse de l’épicerie.

L’étalement urbain et le développement industriel sont des pressions supplémentaires sur la réserve en eau d’un territoire; chaque nouveau quartier consomme davantage d’eau et étend du bitume sur une terre qui, autrement, pourrait amener de l’eau vers la nappe phréatique pour la recharger.

Finalement, l’enjeu prédominant de l’eau est bel et bien celui des changements climatiques, dont les effets vont amplifier les problèmes liés à l’eau, mais aussi faire augmenter le risque de conflits d’usages. C’est dur de dissocier les deux, souligne Anne-Marie Boulay.

En 1965, l’auteur américain Frank Herbert publiait le roman Dune, dont la trame de fond est la planète Arrakis, un monde inhospitalier où l’eau est tellement rare qu’elle en devient sacrée. Si le Québec est bien loin de devenir un désert de science-fiction, l’eau n’y est pourtant pas abondante là où elle est nécessaire. | Photo : Radio-Canada / Ariane Pelletier