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Aliments en voie d’extinction

par  Carolle-Anne Tremblay-Levasseur

Des aliments s'ajoutent à la longue liste des espèces menacées d'extinction.  | Photo : iStock

Les territoires de l’est de la Turquie ont vu naître les premières cultures domestiquées de blé et d’orge au monde, dont la « kavilca ». Cette céréale, qu'on appelle en français « amidonnier », a survécu des millénaires en passant des mains d’une génération à celles d'une autre. Ses jours sont désormais comptés, tout comme ceux d'une douzaine d'autres aliments rares.

Aujourd'hui, seulement quelques cultures d'amidonnier subsistent. La céréale fait partie des aliments menacés de disparition et présentés dans le livre Eating to Extinction: The World’s Rarest Foods and Why We Need to Save Them [Manger jusqu’à l’extinction: les aliments les plus rares au monde et pourquoi nous devons les sauver, traduction libre].

Son auteur, le journaliste de la BBC Dan Saladino, a parcouru la planète pour témoigner de cette diversité qui s’effondre, fragilisant le système alimentaire et influencant le goût des assiettes du monde entier. Nous lui avons parlé.

Dans son plus récent livre, l'auteur Dan Saladino présente des aliments rares qui sont près de l'extinction.
Dans son plus récent livre, l'auteur Dan Saladino présente des aliments rares qui sont près de l'extinction.  | Photo : Gracieuseté : Thomas Colligan

Comment un aliment peut-il être partout dans les épiceries tout en étant près de l’extinction?

Des restaurants aux supermarchés, la quantité et la variété d’aliments semblent infinies. Tout semble offert en abondance! Par contre, il s’agit d’une version industrialisée et transformée de la réelle diversité. L’uniformité guide les choix faits par l’industrie alimentaire au point de pousser des espèces végétales et animales vers l’extinction.

Prenons l’exemple du pain et de son ingrédient principal, le blé. La génétique de cette céréale est réduite à l’extrême en ce moment. Pourtant, le génome du blé est d’une taille et d’une complexité considérables. Aujourd’hui, les agriculteurs et agricultrices choisissent les variétés de céréales cultivées sur une liste de recommandations d’environ 20 options seulement.

Il existe un endroit merveilleux dans l’Arctique, à 1300 km du pôle Nord, appelé Svalbard. Une chambre forte(Nouvelle fenêtre) y a été creusée au cœur d’une montagne gelée pour préserver plus de 200 000 variétés de blé de l’extinction. La réserve mondiale des semences en Norvège prouve le potentiel illimité des céréales. Cette génétique responsable des saveurs et des caractéristiques de la plante joue un rôle crucial pour protéger les cultures des maladies, des insectes nuisibles et des sécheresses. Pourtant, dans le système alimentaire actuel, la variété reste extrêmement limitée en comparaison.

Des boîtes de semences sont transportées à l'intérieur de la Réserve mondiale de semences du Svalbard.
Des boîtes de semences sont transportées à l'intérieur de la Réserve mondiale de semences du Svalbard. | Photo : Reuters / Norsk Telegrambyra

Pourquoi devrait-on se soucier de cette perte de diversité?

L’histoire regorge d’événements où la monoculture (ou le manque de diversité) a entraîné des conséquences désastreuses. Prenons l’exemple de la grande famine en Irlande, où la culture de pommes de terre s’est effondrée en 1845 à cause d’une épidémie de mildiou.

La même variété de patates, la Lumper, a été plantée à répétition dans le même sol jusqu’au moment où une éclosion de la maladie parasitaire a ravagé les cultures et plongé le pays dans la famine. La faible variété génétique des pommes de terre cultivées a affaibli sa résistance au mildiou, ce qui a causé une pénurie de ressources, entraînant une famine et la mort de plus d’un million d’Irlandais et d’Irlandaises.

Revenons maintenant au 21e siècle. La banane Cavendish domine les cultures mondiales. Mais elle se meurt. Pourquoi ? Les bananes sont toutes des clones de la même variété. La maladie de Panama emporte ces monocultures l’une après l’autre un peu partout dans le monde. Le temps va venir où il sera impossible d’en planter à nouveau.

Le manque de diversité affecte les aliments que l’on aime et dont on dépend. Ça devrait inquiéter tout le monde.

Des saveurs sont-elles aussi en train de disparaître?

Malheureusement, oui. Je vous raconte l’histoire du peuple garo, qui vit dans l’État du Meghalaya, en Inde. Sauver une orange sauvage qui pousse dans cette région peut s’avérer vital pour des agrumes ailleurs sur la planète.

L'auteur Dan Saladino signe le livre «Eating to Extinction: The World’s Rarest Foods and Why We Need to Save Them».
L'auteur Dan Saladino signe le livre «Eating to Extinction: The World’s Rarest Foods and Why We Need to Save Them». | Photo : Gracieuseté : Artur Tixiliski

Meghalaya est un point chaud de biodiversité. Une grande partie des aliments consommés aujourd’hui tirent leurs origines de cet endroit. La memang narang en fait partie. Cette orange sauvage très prisée a une amertume distinctive. La plante contient un composé chimique naturel qui la protège des maladies et des espèces indésirables. C’est donc cette fonction immunitaire de la memang narang qui lui donne ce goût amer et ses propriétés médicinales.

Au cours de milliers d’années de production, la création de fruits plus gros et plus sucrés a entraîné la perte du mécanisme de défense naturel de l’agrume, et ainsi celle de son goût unique et de ses caractéristiques. Il est ensuite devenu nécessaire de l’asperger de produits chimiques pour la protéger.

Le peuple garo accorde une valeur au goût aigre de la memang narang et à ses origines ancestrales. L’amertume disparaît de nos palettes occidentales. Les fruits deviennent de plus en plus sucrés, aux dépens de leur survie.

La survie de l’espèce humaine dépend-elle de la diversité des aliments?

Bien sûr. À une époque où les systèmes alimentaires sont fragilisés par les changements climatiques, il est de notre devoir de produire des aliments en harmonie avec la nature.

En Tanzanie, les Hadzas vivent de la chasse et de la cueillette. La diète de ce peuple de l’Afrique de l’Est est basée sur un menu de 800 espèces de plantes et d’animaux. Des archéologues ont étudié le mode de vie de cette population et son histoire, qui s’étend sur des milliers d’années. 

Le mode de vie chasseur-cueilleur reste le plus réussi en ce qui concerne la survie de toute l’histoire humaine. Je ne propose pas d’y retourner, mais de s’inspirer de cette approche à la biodiversité.

Les scientifiques ont découvert dans l’estomac de corps préservés des Hadzas plus de 50 types de graines et des profils bactériens qui s’adaptent aux saisons. Leur population bactérienne intestinale surpasse la variété de celle des populations occidentales actuelles. Ça devrait être un indice qui nous prouve que l’espèce humaine survit grâce à la diversité. Encore aujourd’hui, le peuple de Tanzanie vit aux rythmes des saisons et s’entoure d’espèces sauvages diverses.

Que doit-on retenir de l’histoire du système alimentaire en relation avec l’espèce humaine?

Pour la majorité de l’histoire humaine, notre survie a été liée à celle de la faune et de la flore. Ce n’est que récemment que nous avons introduit cette idée qu’il est possible de se déconnecter de la nature et même de l’écraser.

Le bond technologique vécu lors de la révolution verte des années 40 à aujourd’hui tient son fondement sur le contrôle de la nature. Le secteur de l’agriculture a cru avoir découvert une solution pour nourrir la planète entière avec l’utilisation de produits chimiques et les élevages sélectifs. C’est une approche réductionniste, selon moi. La nature est tellement plus complexe que ça!

Quand nous observons ce phénomène dans l’optique des maladies des cultures et de la perte de diversité dans l’alimentation humaine, nous nous rendons rapidement compte que cette approche réductionniste a un prix très élevé.

Êtes-vous optimiste pour le futur?

Des initiatives comme dans la région de Souabe, en Allemagne, me donnent espoir. Sur des terres montagneuses au sud du pays, des générations ont cultivé des lentilles aux côtés de blé et d’orge sur des sols difficiles à pratiquer.

La variété distinctive de l’endroit est l'alb-leisa. La favorite de Souabe s’est éteinte en 1960. L’industrialisation de l’Allemagne a poussé la population hors des champs et vers les usines. De l’autre côté de l’océan, le Canada est devenu l’un des plus grands exportateurs de lentilles au monde, ce qui a poussé encore plus l’alb-leisa vers les oubliettes. Pourquoi cultiver des lentilles allemandes alors que les lentilles canadiennes sont moins chères?

L’Allemand Woldemar Mammel n’a jamais accepté sa disparition. Selon lui, l’alb-leisa représente un élément clé de l’autonomie alimentaire de la région et de son mode de vie. Au début des années 90, il s'est donné pour mission de planter cette légumineuse à nouveau en Souabe. Mais les semences n’existaient plus. L’agriculteur s'est rendu jusqu’à l’Institut Vavilov, à Saint-Pétersbourg, en Russie, qui possédait l’une des plus grandes collections mondiales de matériel génétique végétal.

Aujourd’hui, sur les montagnes souabes poussent des centaines de cultures d'alb-leisa grâce aux efforts de cet homme.

Mon livre se veut un appel à l’action. La science et la technologie nous apprennent que les méthodes plus traditionnelles d’agriculture restent ingénieuses et complexes. Elles offrent des réponses pour le futur du système alimentaire.

Certaines réponses ont été éditées par souci de clarté.

Des aliments s'ajoutent à la longue liste des espèces menacées d'extinction.  | Photo : iStock