Thomas Downing, roi des huîtres de New York et abolitionniste

par  Alexis Boulianne

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L'abolitionniste Thomas Downing a vécu une vie remplie de succès et de militantisme. Sa grande popularité à New York était attribuable à son restaurant d'huîtres. | Photo : Radio-Canada / Ariane Pelletier

Thomas Downing était restaurateur, militant clandestin et figure adulée de l’élite financière new-yorkaise au 19e siècle. Sa vie peu connue tisse un lien entre l’histoire de New York, le combat pour l’abolition de l’esclavage et… les huîtres.

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New York, 1855. Les rues de la bouillonnante ville américaine se remplissent à l’heure du dîner. À l’angle de Broad et de Wall Street, des banquiers, des hommes d’affaires et des dignitaires de passage s’engouffrent dans le sous-sol d’un grand bâtiment.

Sur la façade, on peut lire Downing’s Oyster House : c’est le restaurant bien en vue de Thomas Downing, un homme d’origine afro-américaine arrivé à New York au début du siècle.

On s’y presse pour déguster un mets extrêmement populaire à l’époque : les huîtres. Crues, frites, en ragoût, en pâtés, farcies dans des pièces de viande ou en sauce, elles suscitent une véritable frénésie à New York aux 18e et 19e siècles.

On trouve des huîtres jour et nuit, dans les marchés, les restaurants, même dans de petits kiosques sur la rue, à l’instar des hot-dogs et des bretzels aujourd’hui. Il s’y est vendu 12 millions d’huîtres en 1860, selon ce que rapporte l’auteur Mark Kurlansky dans The Big Oyster: History on the Half Shell. La ville n’est rien de moins que la capitale mondiale de ce mollusque, qui fait le bonheur de toutes les classes sociales de l’époque.

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À New York, il n'y a pas si longtemps, les huîtres étaient disponibles partout, n'importe quand.  | Photo : Radio-Canada

Les huîtres sont récoltées dans les eaux peu profondes des nombreuses baies de la région depuis des temps immémoriaux et, au 19e siècle, elles y sont encore abondantes. Les peuples autochtones sont les premiers à les déguster, suivi des communautés hollandaise et britannique : chaque peuple qui a mis le pied à New York y a mangé des huîtres.

Jusqu’à la reine Victoria

Thomas Downing, né en Virginie de parents afro-américains libérés par leur ancien maître, devient pêcheur d’huîtres à son arrivée à New York, puis il ouvre son propre restaurant en 1824. Il est loin d’être le seul de ce genre dans la ville.

Les oyster cellars, ou sous-sols à huîtres, pullulent à cette époque. Ce sont en général des endroits qui ont une mauvaise réputation, associés à la prostitution, à la beuverie et au jeu.

Au Downing’s, c’est une tout autre histoire. Là, les huîtres étaient mangées et les affaires étaient conclues, écrit M. Kurlansky. Les riches tapis, les chandeliers, la localisation stratégique au centre du quartier des affaires et les bonnes manières de Downing attirent une foule de gens de bonne société, en grande majorité des Blancs. Fait peu commun pour un restaurant d’huîtres de l’époque, on peut même y emmener sa femme!

L’auteur de The Big Oyster affirme que Thomas Downing a l’habitude de prendre son bateau avant le lever du soleil, comme à l’époque où il cueillait lui-même ses huîtres. Il va à la rencontre des pêcheurs pour acheter leurs meilleures prises avant qu’ils ne débarquent au port.

Il revient ensuite au port pour faire monter les enchères sur la cargaison de ses nouveaux amis, sans avoir l’intention de l’acheter, et ceux-ci empochent ainsi un plus gros magot. C’est de cette manière que Thomas Downing réussit à trouver les meilleures huîtres pour ses riches clients qui festoient dans son établissement.

Les huîtres de Thomas Downing traversent aussi les frontières; c’est ainsi que la reine Victoria, friande des délicieuses huîtres new-yorkaises envoyées par Downing, offre à celui-ci une montre de marine en or pour le remercier. Il sert des huîtres à Charles Dickens et rencontre le marquis de Lafayette lors de sa visite aux États-Unis en 1824.

De pêcheur d’huîtres à abolitionniste

Derrière les lourdes tapisseries du Downing’s Oyster House, de l’autre côté des épais murs de pierre, dans les vastes entrepôts où le roi des huîtres de New York garde sa précieuse marchandise, se cachent aussi des êtres humains, des esclaves en fuite qui tentent d’atteindre le Canada.

Ces personnes sont amenées du Sud par un réseau de transport et d’entraide clandestin qu’on connaîtra plus tard sous le nom d’Underground Railroad. Thomas Downing en fait partie, dans le secret le plus total.

L’époque est houleuse. À la veille de la guerre de Sécession, les États du Nord ne sont pas sécuritaires pour les personnes noires qui luttent pour leur liberté. Des gens s’affairent à les débusquer et à les kidnapper pour les ramener aux esclavagistes.

On suspecte les personnes noires en général d’être les complices de l’Underground Railroad. La petite communauté noire de Sandy Ground, sur Staten Island, voit ses bateaux de pêche aux huîtres régulièrement fouillés par les autorités.

Thomas Downing, de par ses relations d’affaires avec les gens les plus puissants de la ville, jouit probablement d’une certaine immunité et réussit à échapper aux soupçons. Son fils, George T. Downing, l’aide dans cette entreprise. Il devient un abolitionniste reconnu et milite aux côtés de Frederick Douglas et d’Alexander Crummell.

Au-delà de ses activités clandestines, Thomas Downing agit aussi comme philanthrope et militant pour les droits civiques. Il soutient l’African Free School, où ses enfants étudient, et mène de nombreux combats pour l’égalité raciale.

Le roi est mort, vive le roi

Le Civil Rights Act de 1866 donne à toutes les personnes nées aux États-Unis la citoyenneté sans distinction fondée sur leur race ou leur couleur, ou leur condition précédente d’esclave ou de servitude involontaire. Voté au Congrès, puis bloqué par le veto du président Andrew Johnson, le texte devient finalement loi le 9 avril 1866.

Thomas Downing meurt le 10 avril 1866. Ce militant pour les droits civiques et riche homme d’affaires n’aura été citoyen américain qu’une seule journée dans sa vie.

Le jour de sa mort, un mardi, la Chambre de commerce de New York ferme ses portes pour lui rendre hommage, et un cortège composé de l’élite de la ville arpente les rues pour dire au revoir au roi des huîtres, sans se douter qu’il était bien plus que cela.

L'abolitionniste Thomas Downing a vécu une vie remplie de succès et de militantisme. Sa grande popularité à New York était attribuable à son restaurant d'huîtres. | Photo : Radio-Canada / Ariane Pelletier