Le vin québécois, une histoire d’endurance et de créativité

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Matthieu Beauchemin arpente ses rangées de vignes de pinot noir, un cépage européen qui doit être protégé en hiver. | Photo : Radio-Canada / Alexis Boulianne

La viticulture québécoise a connu son lot de bouleversements au cours de sa longue et difficile histoire. Si Samuel de Champlain a vu ses pauvres vignes importées d’Europe mourir dès le premier hiver, les vignerons et vigneronnes d'ici se sont adaptés avec créativité au climat nordique. L'avenir du vin québécois s'annonce prometteur.

Au moment où Champlain échouait à faire survivre ses vignes, l’île d’Orléans était envahie par des vignes sauvages et rustiques résistantes à l’hiver québécois. Ce sont elles qui ont donné le vin des premiers colons, une boisson amère et acide, peu ragoûtante. Pendant des siècles, on s’est dit que le bon vin viendrait toujours d’Europe.

Cette situation perdure jusque dans les années 1980, où l’on commence à voir apparaître les premiers vins québécois commerciaux, notamment ceux des pionniers et pionnières des domaines de la Côte d’Ardoise et de l’Orpailleur. Les vignes sont alors souvent des hybrides, des croisements entre les vignes sauvages, résistantes au froid, et les vignes européennes, les fameuses vitis viniferas, réputées pour les vins qu’elles produisent.

Les temps sont durs pour ces premiers vignobles, puisqu’on ne connaît pratiquement rien, alors, des méthodes qui sont aujourd’hui monnaie courante. Les premiers valeureux vignerons l’ont compris en perdant beaucoup de vignes, raconte la sommelière et professeure à l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec (ITHQ) Kathleen McNeil.

Les premiers vins ne sont pas mauvais. Mais les vignobles québécois n’ont pas la cote auprès de la clientèle à cette époque. Je peux témoigner, comme sommelière, que les clients n’avaient pas beaucoup de réceptivité, je n’étais pas très à la mode, je passais pour une "granola" plus qu’autre chose, illustre, le sourire en coin, la sommelière, qui explique avoir voulu faire découvrir les vins québécois dans les années 1990, sans grand succès.

L’hiver

Entrent alors en scène Michaël Marler et Véronique Hupin, du vignoble des Pervenches. Le couple explore, dès 1998, les manières de faire passer l’hiver à leurs vignes de chardonnay, ce cépage européen qui les fait vibrer. 

En parlant avec Gilles Benoit, du vignoble des Pins, il nous a dit qu’il faisait des tests avec des toiles, il disait que ça n’avait pas marché, que les bourgeons avaient gelé pareil, mais qu’on pouvait venir chercher les toiles pour essayer, raconte Mme Hupin.

C’est finalement en combinant deux méthodes, celle de la paille sur la vigne et celle des toiles géotextiles par-dessus les rangées, que le couple a réussi à protéger les plantes du rude hiver. À l’automne, tout est détaché, rabattu, on met le foin, puis on couvre avec les toiles, résume Véronique Hupin.

Assez rapidement on a vu une survie de bourgeons primaires assez importante, explique-t-elle. On s’est dit "OK, on a trouvé comment protéger la vigne."

Aujourd’hui, les toiles géotextiles sont fréquemment utilisées dans les vignobles du Québec. Une machinerie souvent coûteuse y est associée, et l’achat des toiles n’est pas très abordable, mais ça fonctionne.

Plusieurs propriétaires de vignoble utilisent aussi une tour à vent , une sorte d’éolienne mécanisée qui tourne quelques jours par année, le plus souvent au printemps et à l’automne, lors des gels tardifs et hâtifs. Elle sert à créer du vent et à empêcher les vignes de geler, ce qui pourrait détruire les récoltes.

De fait, les vigneronnes et vignerons québécois qui possèdent une tour à vent l’ont utilisée avec succès la semaine dernière, lors d’un épisode de gel. La tour à vent, c’est l’investissement qu’on aurait dû faire dès le début, dit Véronique.

Le goût du vin

Chaque automne, dans la plupart des vignobles québécois, on recouvre donc l’entièreté des vignes avec des kilomètres de textile blanc. Mais une fois que les vignes sont protégées, tout va bien… ou presque. Il s’agit encore de faire du bon vin.

L'univers des vins québécois est tout jeune et encore en train de se définir. Et si dans le mouvement du vin nature et de l’agriculture biologique résidait la clé pour trouver ce qui distingue le Québec du reste des régions viticoles? Lisez notre reportage sur le vin nature québécois pour en savoir plus!

La fin des années 1990 et le début des années 2000 ont été marqués presque partout dans le monde par des vins corsés, boisés, voire confiturés. Les viticulteurs et viticultrices du Québec ont alors tenté, plus mal que bien, de reproduire ce style avec les faibles taux de sucre et l’acidité élevée qu’offraient la courte saison québécoise et les vignes hybrides.

Les vignerons n’ont jamais lâché. Ils ont toujours travaillé à améliorer, à expérimenter, beaucoup de types de vin ont été essayés.

Kathleen McNeil, sommelière

Le choix des cépages est évidemment une décision essentielle : il dictera souvent le type de vin qu’on peut produire et ses caractéristiques finales. Au Québec, plus de 90 % des vignes sont des hybrides, d’après le ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation du Québec (MAPAQ).

Toutefois, le Conseil des Vins du Québec souhaite augmenter la proportion de vignes vitis viniferas à 25 % d’ici 2023.

Aux Pervenches, où ont été plantées de nombreuses vignes hybrides et des cultivars à numéro, donc expérimentaux, l’amour des vitis viniferas et des vins qu’elles produisent n’a jamais quitté le cœur de Michaël et de Véronique.

La plupart des vignes hybrides ont été arrachées il y a quelques années, pour être remplacées par des vitis viniferas, notamment du pinot noir et du zweigelt. On ne veut pas dénigrer les hybrides, il y a des gens qui font vraiment de chouettes trucs avec des hybrides, précise Véronique. Mais pour nous, il faut qu’on ait envie de boire nos propres vins.

On est en plein dans l’expérimentation, on est dans l’histoire!, s'exclame Kathleen McNeil. En effet, la sélection de cépages est en constante évolution.

C’est le cas au vignoble du Domaine du Nival, au nord de Saint-Hyacinthe. Le vigneron, Matthieu Beauchemin, y a notamment planté de l’albariño, un cépage blanc de la péninsule ibérique, peu résistant au froid. Cette parcelle, qui est une des seules de ce cépage au Québec, est située sur une pente abrupte orientée plein sud.

L’albariño, c’est un projet un peu fou, dit Matthieu Beauchemin. La première cuvée de cette parcelle va donner environ 400 bouteilles cet été, elle va aller dans les restaurants.

Cette orientation vers les restaurants n’est pas étrangère à la nouvelle vague de productrices et producteurs de vin. Au lieu de produire du gros volume et de viser le public général, ceux-ci tentent de produire des vins haut de gamme, ce qui leur permet de garder un vignoble de plus petite taille, et donc d’apporter les petits soins nécessaires à leurs vignes.

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La nouvelle génération de vignerons dont fait partie Matthieu Beauchemin est solidement ancrée dans une vision plus écologique et naturelle de la production de vin. | Photo : Radio-Canada / Alexis Boulianne

Mais M. Beauchemin ne souhaite pas s’arrêter là. Le cépage du Québec, il n’est peut-être pas encore planté ici, avance-t-il. Il faut se donner la chance d’expérimenter, pour ça, il faut travailler avec différents cépages, différentes méthodes de taille. Chaque vignoble du Québec est un petit laboratoire.

Et qu’on le veuille ou non, les changements climatiques viendront certainement affecter le vin québécois. Les gens mentionnent que, depuis une dizaine d’années, ils ont gagné trois semaines de cycle végétatif, signale Kathleen McNeil. Trois semaines de croissance, qui permettent d’obtenir une plus grande maturité des raisins, et ainsi un meilleur équilibre entre l’acidité et les sucres.

C’est donc dire que l’avenir est porteur de grands changements pour la vigne québécoise, mais tous et toutes soulignent que le marché québécois, et surtout montréalais, a soif de boire vrai et, depuis peu, local. Ça nous force à être les meilleurs. En tant que vignerons, on doit faire notre place parmi des vins importés de partout sur la planète, conclut Matthieu Beauchemin.

Matthieu Beauchemin arpente ses rangées de vignes de pinot noir, un cépage européen qui doit être protégé en hiver. | Photo : Radio-Canada / Alexis Boulianne