Pêcheuse de homards contre vents et marées

par  Eliane Bourque

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Suzanne Bond, pêcheuse de homards | Photo : Radio-Canada

Pendant plus de 14 ans, Suzanne Bond a été l’une des seules pêcheuses de homards en Gaspésie. Encore aujourd’hui, il faut dire que ça ne court pas les rues, ou plutôt les océans, une pêcheuse de homards. Maintenant retraitée, cette femme de 63 ans éprise de liberté raconte son histoire d’amour avec la mer et les défis qu’elle a surmontés pour faire sa place dans un milieu d’hommes.

J’ai été dans le domaine hôtelier jusqu’en 1995. Mon mari, nommé Jean-Marie, était pêcheur de homards. Il travaillait de jour et moi, de nuit. Cette année-là, il m’a tout simplement dit : ''Pourquoi tu ne viens pas à la pêche avec moi?'' Les deux premières années, il m’a tout appris. Il m’a appris comment lire les vents, comment fonctionnent les trappes, les cordages, bref, les 1001 choses qui font ce métier.

En tant que pionnière, la capitaine ne l’a pas eu facile. Railleries, remarques, désapprobation... Être une femme dans ce corps de métier n’a rien d’évident.

Quand j’ai commencé dans la région, comme j’étais la première, on s’entend que je me suis fait regarder assez croche! Même mon conjoint se faisait énormément taquiner pendant qu’il m’apprenait le métier. À coup de petites phrases du genre : ''Il pleut; rentre ta femme!'' Je leur rétorquais moi-même : Hé, les gars! Je ne suis pas faite en chocolat!

Suzanne se remémore à quel point c’était étrange pour les gens du coin, une femme sur un homardier. Les gens ne s'attendaient pas à ce que ça dure aussi longtemps. ''C’est pas une vraie capitaine'', qu’ils disaient.

Mais beau temps, mauvais temps, Suzanne était sur l’eau, avec sa douce moitié pour commencer, puis sur son propre bateau. La pêcheuse a travaillé dans deux zones de pêche différentes durant sa carrière. Au départ, malgré les commentaires désobligeants et les blagues de la communauté, son conjoint et elle trouvaient le moyen de s’amuser en se lançant dans des compétitions pour savoir qui rapporterait le plus de homards.

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Suzanne Bond avec son époux Jean-Marie au retour d'une pêche de homard. | Photo : Courtoisie / Suzanne Bond

Dans la deuxième zone, Suzanne a fait face à plus de résistance.

À partir du moment où j’ai changé mon permis, j’ai commencé à me faire voler mes casiers. Tu perds un, deux ou même trois casiers, tu te dis que c’est de bonne guerre. Mais quand c’est par dizaine, c’est inacceptable. C’est comme entrer par effraction dans un magasin pour le voler! Tout ça parce que j’étais une capitaine.

Suzanne ne cache pas son agacement, même si l’eau a coulé sous les ponts. J’ai réussi à faire ma place avec le temps. Mais ce n’est pas un métier normal. C’est extrêmement difficile sur le corps.

La pêche aux homards n’est effectivement pas pour les gens douillets. Tout commence avant l’aube. À 2 h 30 du matin, précisément; aux premières lueurs du jour, les bateaux sont sur l’eau et s’affairent à mettre leurs casiers à l’eau.

Les pêcheuses et pêcheurs ne se lèvent pas si tôt pour le plaisir. C’est plutôt par nécessité, afin d’éviter les caprices des vents. Avec des changements de direction parfois brutaux, ils annoncent la fin de la journée entre 10 h et 11 h, juste avant l’heure du dîner.

Parfois, les touristes nous approchaient sur les quais, une fois notre journée terminée. Les gens pensent que c’est facile, la pêche, parce que tu finis à 11 h le matin, mais sur l’eau, c’est trois fois plus froid que sur la terre. C’est glacial!

Inspirer les jeunes pêcheuses

Malgré les difficultés auxquelles elle a fait face, la pêcheuse de homards a fait de belles rencontres, comme celle d’Alexandra, cette jeune femme qui a repris le flambeau de son père, également pêcheur.

Il y avait cette jeune femme à Cannes-de-Roche, où j’ai eu mon deuxième permis. Je me rappelle quand elle était toute jeune et qu'elle allait avec son père sur le bateau. Mais son père ne voulait pas qu’elle devienne pêcheuse. Un jour, elle lui a dit en me pointant :'' C’est-tu à elle, le bateau?'' ''Oui'', lui répond son père. ''C’est-tu elle, la capitaine? Oui. Ben c’est ça. Moi aussi, c’est ce que je veux faire!'' Et depuis, elle le fait!

Suzanne Bond, pêcheuse de homard

Aujourd’hui retraitée, Suzanne ne peut qu’être heureuse de voir que les choses changent tranquillement dans le milieu, même si les femmes font encore face aux préjugés.

Une protection de la ressource profitable

En raison de problèmes de santé, Suzanne a dû abandonner la pêche aux homards. Si ça a été un deuil pour elle, elle est maintenant en paix avec cette décision. Monter à bord d’un bateau? Ce n’est plus sa tasse de thé, même lorsqu’elle voyage.

Mon mari est encore pêcheur, mais moi, je ne vais même pas faire un tour de bateau. Même lorsque je suis allée en voyage à Venise, j’ai vu les gondoles et je me suis dit : non merci! ajoute-t-elle avant de faire entendre son rire contagieux.

Mais Suzanne n’a rien perdu de sa passion pour le homard de sa région.

On voit enfin le résultat des mesures de protection de la ressource dans le coin; c’est bien. Il y a eu énormément d’éducation qui a été faite avec l’aide de biologistes. C’est important de savoir comment ça se passe avec l’espèce que tu pêches. C’est pas une carotte que tu prends dans ton jardin, tu sais!

La Gaspésie a d’ailleurs été parmi les premières régions au Canada à prendre des mesures plus sévères pour protéger le homard, entre autres contre le braconnage. Comme les femelles gardent leurs œufs environ deux ans, la pêche doit être faite avec précaution. Lorsque tu prends une femelle en gestation, tu lui donnes un petit bec, tu la déposes doucement à l’eau et tu lui souhaites bon voyage! explique la pêcheuse de homards.

Cette réglementation porte ses fruits : dans le coin, les homards pêchés approchent les 2 lb et sont bien en chair.

Pour les gens de la Gaspésie, les homards de 1 livre, c’est plutôt des grosses crevettes! Mieux vaut payer un peu plus cher pour se régaler.

Cette année, la saison s’annonce bonne.

Suzanne Bond, pêcheuse de homards | Photo : Radio-Canada