Cet ex-financier québécois a tout quitté pour faire pousser du cacao au Guatemala

par  Alexis Boulianne

L’image est en cours de chargement...

Laurent Maniet a planté des cacaoyers sous les arbres tropicaux, afin de reboiser et de faire de l'agriculture en même temps. | Photo : Courtoisie / Dalileo Cacao

Laurent Maniet avait un travail bien payé à Montréal. En laissant tout derrière lui, il a trouvé sa voie dans les montagnes du Guatemala. C’est là qu’il fait renaître, depuis 12 ans, un cacao ancestral dans le plus grand respect de la nature.

Au début des années 2000, Laurent Maniet travaillait en finances, à Montréal. Je me suis échappé, je voulais changer de carrière, raconte-t-il. Je suis arrivé au Guatemala et j’ai décidé de rester.

Je ne sais pas pourquoi, mais je savais que je voulais faire du cacao, explique Laurent.

C’est la région du lac Atitlán, un endroit d’une grande beauté, qui a capté l’attention de Laurent Maniet. En s’impliquant dans des initiatives locales de reforestation, il a appris l’existence d’un système agricole unique : l’agroforesterie. J’ai découvert qu’on pouvait faire de la reforestation et du cacao, dit-il.

C’est ce qui a provoqué chez lui un déclic. Il a eu cette idée de faire pousser des plants de cacao sous de grands arbres tropicaux.

Quelques années plus tard, Laurent Maniet a acheté une grande terre de plus de 400 hectares – environ 4 km2 – pour démarrer sa production de cacao. L’ancienne exploitation de café, plantée en monoculture, avait un grand besoin d’amour.

Cet ex-financier devenu agriculteur avait toutefois une vision : celle d’une agriculture régénératrice, par opposition à l’agriculture traditionnelle, qu’il juge extractive.

Est alors née la Finca el Porvenir, une exploitation agricole basée sur l’agroforesterie, où poussent des arbres, des épices et – bien sûr – des cacaoyers.

L’aventure de Laurent Maniet et sa femme, Veronika, a notamment pour but de préserver une variété très ancienne de cacao, le criollo (prononcé crio-yo). Ce dernier est issu d’un cultivar rare qui ne représente plus qu’une infime partie de la production mondiale, mais dont le goût est reconnu comme étant raffiné, d’après l’agriculteur. 

Il leur a fallu voyager dans toute la région pour trouver des arbres non hybrides de criollo. On a trouvé 7 arbres, puis 12 autres, qu’on a isolés sur la plantation pour qu’ils ne se croisent pas avec les autres, parce que si tu les mets près d’un arbre qui n'est pas un criollo, il va affecter la semence de presque tous les autres, explique Laurent Maniet.

Les méthodes

Le cacao, comme beaucoup d’autres produits agricoles tropicaux, est au centre d’un commerce mondial foncièrement déséquilibré. Les petites fermes, situées dans des pays en voie de développement, produisent une matière première brute qui est transformée par de grandes entreprises dans les pays riches.

La valeur ainsi créée ne reste pas dans les mains des paysans et paysannes. Les producteurs de cacao sont pauvres et ils se font exploiter, résume Laurent Maniet. Les multiples abus commis par l’industrie du cacao en Afrique de l’Ouest, notamment, ont fait couler beaucoup d’encre dans les dernières années.(Nouvelle fenêtre)

Le cacao industriel, c'est presque un crime contre l'humanité.

Laurent Maniet, agriculteur

Le Québécois a donc décidé de prendre le contrôle de la quasi-totalité de sa chaîne de production. Cette prise de contrôle n’a toutefois pas été facile à accomplir. Moudre les fèves de cacao, par exemple, nécessite beaucoup d’énergie, alors que la Finca el Porvenir se situe dans une zone qui n’est pas desservie par le réseau électrique.

Une des raisons pour lesquelles il n’y a pas de chocolat qui est produit dans les pays en développement, c'est que l'énergie coûte cher, explique Laurent. Sa solution? Construire une petite centrale hydroélectrique pour alimenter une usine.

J'ai amené mes connaissances hydriques québécoises! lance-t-il en riant. Ainsi, les petits cours d’eau de sa terre s’accumulent dans un bassin et font tourner une turbine Pelton, qui alimente le moulin. Ce système permet de réduire le cacao en poudre très fine, d’une grosseur de 16 microns. L’investissement initial a été rentabilisé en cinq ans, selon l’agriculteur.

Le marketing, le développement de liens avec des chocolateries artisanales intéressées par son produit et l’exportation tombent aussi sous sa responsabilité.

Le goût du cacao avant tout

Pourquoi faire des pieds et des mains pour sauver un arbre qui est moins productif et plus enclin à devenir malade que d’autres? Pourquoi faire tant d’efforts pour garder le contrôle sur les méthodes de production? Parce que le goût du cacao, pour Laurent et Véronika, est plus important que tout. 

Les Mayas et d’autres groupes ethniques de l’Amérique centrale consommaient ou consomment toujours une boisson de cacao lors d’événements spéciaux.

La femme de Laurent, Veronika, est une Maya kaqchikel. Son groupe ethnique est originaire des régions montagneuses de l’ouest du pays. C’est elle qui s’occupe de faire le produit fini, tiré des cacaoyers de la Finca el Porvenir. Elle est née avec du cacao en bouche, résume Laurent.

Les sens de Veronika guident la production et le raffinage du cacao, et le sens des affaires de Laurent permettent sa mise en marché.

Ma femme moud son cacao sur la pierre, raconte-t-il. Pour elle, boire du cacao, c'est tout à fait normal. Depuis la conception du projet, l'idée c'était de transformer notre produit en chocolat et en cacao pour boire.

Si l’on veut boire du cacao dans sa forme pure, il faut un produit d’une très haute qualité. Le criollo, arbre ancestral, donne un cacao très peu amer, délicat, qui se consomme sans édulcorant.

Connu depuis des millénaires pour ses effets psychoactifs, le cacao est davantage mangé comme un dessert en Occident, mais cette perception tend à changer. 

Des cérémonies autour du cacao commencent à attirer de plus en plus d’adeptes, notamment aux États-Unis, où des gens se rencontrent afin de consommer la boisson de cacao dans une atmosphère permettant la méditation.

C’est très positif, parce que ça fait connaître les effets stimulants et méditatifs du cacao, affirme M. Maniet. C'est aussi un aspect positif pour les producteurs, parce qu'ils peuvent vendre leur cacao plus cher.

On ne vend pas des bonbons. C'est une drogue, le cacao.

Laurent Maniet

L’idée est donc de développer un nouveau marché pour du cacao de très haute qualité, dont la provenance est claire et qui a été produit dans le respect de l’être humain et de la nature. Pour l’instant, la production de la Finca el Porvenir est limitée par la quantité d’énergie que peut déployer la turbine.

Le concept derrière, lui, peut toutefois être reproduit partout en Amérique centrale. Il faut créer un mouvement, affirme Laurent Maniet. Il faut transformer toute la chaîne, en commençant par la production.

Laurent Maniet a planté des cacaoyers sous les arbres tropicaux, afin de reboiser et de faire de l'agriculture en même temps. | Photo : Courtoisie / Dalileo Cacao