En Amérique centrale, le cacao est en danger. Qui pourra le sauver?

par  Alexis Boulianne

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Plusieurs personnes s’acharnent à développer des solutions à long terme pour assurer un avenir au cacao en Amérique centrale. | Photo : afp via getty images / Eduardo Soteras

Depuis maintenant 40 ans, une terrible maladie décime les plantations de cacao de l’Amérique centrale. Sous la canopée des grands arbres tropicaux pousse toutefois une nouvelle génération de cacaoyers dont les fruits pourraient faire renaître la production sur des bases plus durables. Qui saura sauver le « fruit des dieux » de la disparition?

Pendant des millénaires, le cacao a été d’une grande importance culturelle et rituelle pour les peuples autochtones de l’Amérique centrale. Mais ce n’est qu’au début du 20e siècle que les grandes entreprises agroalimentaires, dont la United Fruit, ont transformé la culture du cacao pour la rendre profitable.

C’était jusqu’à l’arrivée de la moniliose du cacao. Ce pathogène extrêmement contagieux a fait sa première victime en 1978 en Amérique centrale, au Costa Rica.

La maladie

Rien ne peut l’arrêter. C’est par ces mots que le chercheur costaricain Allan Mata décrit la peste qui attaque le cacao de la région. Quand la moniliose du cacao est arrivée dans son pays à partir du nord de l’Amérique du Sud, elle a fait chuter la production de 80 % en deux ans.

La maladie, causée par un champignon, fait pourrir la cabosse de l’intérieur avant de la recouvrir d’un film blanc, produisant des milliards de spores qui, soufflées par les vents et s’accrochant aux vêtements, se répandent inéluctablement vers leurs prochaines victimes.

Les petites fermes de cacao ont dû abandonner la lutte. Beaucoup ont coupé leurs cacaoyers et planté des ananas ou des bananes, et certaines personnes ont fait faillite, explique cet expert en génétique du cacao pour le Centro Agronómico Tropical de Investigación y Enseñanza (CATIE), au Costa Rica. Dans chaque pays où on la détecte, c’est toujours la même chose, souligne-t-il.

Des scientifiques s’inquiètent aussi de la disparition rapide des différentes variétés de cacaoyers(Nouvelle fenêtre), dont certaines sont très anciennes. En effet, la destruction de la forêt amazonienne fait partir en fumée des variétés sauvages encore inconnues des botanistes.

Le chercheur remarque avec une certaine ironie que l’humanité connaît maintenant très bien la façon dont une maladie infectieuse peut se répandre sur un vaste territoire. Mais que, dans le cas de la moniliose, il n’y a pas de vaccin pour l’arrêter.

Au Nicaragua, au Mexique, dans les États du Chiapas et de Tabasco, c’est pareil, dit M. Mata. En 2017, on l’a détectée en Jamaïque. C’est un risque majeur pour les îles caribéennes. Pire, c’est possible que la maladie arrive en Afrique.

On pourrait perdre plus de 50 % de la production mondiale de cacao.

Allan Mata, expert en génétique du cacao à CATIE

Le ton sur lequel parle le chercheur trahit sa vive inquiétude. De fait, une grande proportion des cacaos qui sont plantés en Afrique est tirée d’un seul cultivar, l’amelonado, qui est très vulnérable à la moniliose.

L’agriculture… sans couper la forêt

Malgré cet apparent pessimisme, plusieurs personnes s’acharnent à développer des solutions à long terme pour assurer un avenir au cacao en Amérique centrale. Parmi ces voies d’avenir, l’agroforesterie est un système qui commence à faire ses preuves pour obtenir une résilience autant contre les maladies que contre les changements climatiques et les aléas économiques.

L’agroforesterie, c’est cette idée de régénérer les sols, la biodiversité, à travers l’agriculture, explique Laurent Maniet, agriculteur d’origine québécoise qui exploite une ferme de cacao sous couvert forestier au Guatemala.

C’est la même idée que la permaculture, mais [parce que c’est à] petite échelle, ce type d’agriculture finit par prendre trop de temps. Nous, on a une grande ferme, ce qui nous permet de faire des économies d'échelle, explique-t-il.

Concrètement, la plantation de M. Maniet, la Finca el Porvenir, fonctionne ainsi : des arbres de différentes essences tropicales, comme le teck, l’acajou et le cedro, sont plantés. Puis, les cacaoyers sont introduits sous la canopée. À leur côté poussent des plantes aromatiques comme la cardamome. Au sol, des animaux comme des cochons et des moutons broutent les végétaux, fertilisent et retournent la terre.

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Parmi les arbres qu'a planté Laurent Maniet, les animaux comme les cochons vivent librement et contribuent à l'écosystème. | Photo : Courtoisie / Ana Werren

Partout, la vie est présente, les oiseaux occupent les arbres et les insectes y trouvent des milieux de vie.

Le chercheur Allan Mata confirme que l’origine du cacao se situe dans le bassin de l’Amazone, où les grands arbres couvrent le ciel et cachent en partie les rayons du soleil. Pour lui, l’agroforesterie telle que la pratique Laurent Maniet et d’autres agriculteurs et agricultrices de l’Amérique centrale est une solution à long terme pour assurer la pérennité de la culture du cacao et de l’environnement.

L’intégration du cacao avec d’autres espèces qui lui procurent de l’ombre reproduit les conditions d’origine du cacao. Elle permet aussi d’ajouter d’autres productions à côté du cacao : les fruits, le bois d'œuvre, souligne-t-il. C’est un des systèmes les plus recommandés.

L’agroforesterie comporte toutefois des défis majeurs, notamment parce qu’aucun herbicide n’est utilisé. Si j'avais utilisé de l'herbicide, j'aurais économisé 300 000 $ en 12 ans, fait remarquer Laurent Maniet. Qu’est-ce qui remplace donc les produits chimiques? Des gars avec des machettes, répond-il en éclatant de rire.

Le goût du cacao

CATIE tente, depuis maintenant 25 ans, de développer des variétés de cacaoyers résistants aux maladies grâce à une banque génétique rassemblant 1200 variétés. En les hybridant, les scientifiques du centre de recherche créent de nouveaux cultivars de cacao qui seront à la fois productifs et résistants.

Les grandes multinationales de l’agroalimentaire sont responsables des sélections artificielles opérées sur les cacaoyers au début des années 1900. Leur but était d’augmenter la productivité. Les plants étaient donc choisis pour la quantité de fruits qu’ils produisaient et sur la prévisibilité des récoltes.

Jusqu’à très récemment, même CATIE ne visait que deux critères pour l’obtention de ses nouveaux hybrides : la résistance aux maladies et la productivité.

Mais qu’en est-il de la saveur du cacao?

C’est une caractéristique qui a été négligée historiquement , admet M. Mata. Le chercheur signale toutefois que la diversité fascinante des saveurs du cacao et une meilleure connaissance des différents terroirs pourraient devenir la clé pour sauver le cacao de l’Amérique centrale. Aujourd’hui, CATIE redirige ses efforts pour inclure aussi les qualités organoleptiques dans les critères de sélection de ses nouvelles variétés.

Laurent Maniet, lui, met toutes ses énergies sur la résurrection d’une variété ancienne de cacao : le criollo. Ce cultivar a été gravement atteint par la moniliose ainsi que par l’hybridation avec d’autres variétés dominantes, qui diluent son ADN. Selon lui, le goût raffiné et moins amer du criollo pur en fait un très bon candidat pour les marchés de niche.

On travaille là-dessus, confirme Laurent Maniet. De plus en plus de petits chocolatiers ont leur source dans une ou deux fermes, ils montrent la provenance. Ça pourrait devenir vraiment intéressant, comme les Français l'ont fait avec leur vin!

Mais l’implantation de nouvelles variétés et de nouvelles techniques de production tarde à donner des résultats. C’est difficile de dire qu’on s’est amélioré, fait savoir Allan Mata. Le petit producteur n’a pas les moyens de faire la transition.

Allan Mata souligne que les petites productions de cacao se retrouvent la plupart du temps dans une relation inégale avec des richissimes entreprises agroalimentaires occidentales.

Le producteur travaille pour obtenir un bon produit et se fait donner un très bas prix, pour voir le chocolat transformé retourner chez lui à un prix très élevé, fait-il valoir. C’est pourtant lui qui porte le poids sur ses épaules.

Nous sommes encore loin d’un changement radical, dit le chercheur. Mais nous avons la possibilité d’exploiter la qualité, puisqu’on ne peut pas compétitionner avec l’Afrique sur la quantité. Il y a beaucoup d'opportunités pour obtenir un meilleur produit.

Que la solution se trouve dans le passé, comme le suggère Laurent Maniet, ou dans les nouveaux hybrides, tel que l’avance Allan Mata, le cacao de l’avenir sera plus juste pour les agriculteurs et agricultrices, et plus en phase avec l’environnement de la région.

Le berceau du cacao n’a donc pas encore dit son dernier mot et pourrait bien, un jour, revoir une production florissante de son précieux fruit sacré.

Plusieurs personnes s’acharnent à développer des solutions à long terme pour assurer un avenir au cacao en Amérique centrale. | Photo : afp via getty images / Eduardo Soteras