Pour en finir avec la culture du régime : entretien avec Christy Harrison

par  Catherine Lefebvre et Bernard Lavallée

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Photo : Radio-Canada / Marie-Pier Mercier

« Ce livre va vous déstabiliser. » C’est ainsi que débute Antirégime, de la nutritionniste américaine Christy Harrison. Une mise en garde tout indiquée puisque la réflexion qu’elle y propose sur la culture du régime et ses effets sur la santé mentale est à contre-courant du discours ambiant sur le bien-être. Nous l’avons reçue en entrevue à l’émission(Nouvelle fenêtre).

Le duo de nutritionnistes Catherine Lefebvre et Bernard Lavallée anime le balado On s’appelle et on déjeune(Nouvelle fenêtre), où on fait part de découvertes liées à l’univers de l’alimentation et discute de sujets qui font réfléchir. À écouter sur OHdio!


Ceux et celles qui nous suivent depuis longtemps savent qu’on apprécie le travail de Christy Harrison. Son livre Anti-diet a connu un succès monstre et vient tout juste de sortir en version française, sous le titre Antirégime - Découvrez l'alimentation intuitive et faites la paix avec votre corps(Nouvelle fenêtre).

D’abord journaliste, puis rédactrice en chef du magazine culinaire Gourmet, Christy Harrison a un passé tordu avec l’alimentation. À l’époque, sa quête pour des aliments les plus sains possibles s’est détériorée en trouble alimentaire. C’est ensuite pendant ses études en nutrition qu’elle a découvert l’alimentation intuitive, notamment par l’entremise du livre Intuitive Eating, des nutritionnistes Evelyn Tribole et Elyse Reisch, publié en 1995.

Depuis, elle accompagne ses clients et clientes pour leur permettre de retrouver une relation saine avec les aliments et leur corps. En plus de faire de la consultation privée et d’offrir des cours en ligne, elle est à la barre du populaire balado Food Psych(Nouvelle fenêtre).

La culture du régime

Christy Harrison définit la culture du régime comme un système de croyances encourageant la minceur, la musculature et des formes corporelles particulières associées à la santé et à la vertu morale.

Ce système fait aussi la promotion de la perte de poids et du remodelage du corps comme moyens d’accéder à un statut supérieur moral, social ou de santé. La nutritionniste s’attaque ainsi aux diètes qui font perdre du temps et de l’argent, et qui nuisent bien souvent à la santé physique et mentale des personnes qui sont prises dans ce cercle vicieux.

Le bien-être est habituellement perçu comme un élément positif pour veiller à la santé globale. Pourtant, Christy Harrison croit que la culture du régime est si omniprésente dans nos vies que même la notion de bien-être peut devenir une obsession au point d’être une source de stress.

Je pense que le mode de vie dit sain véhiculé par la culture du régime est en fait très restrictif et punitif, donc très nocif pour la santé mentale, explique la nutritionniste. D’ailleurs, je pense que la culture du régime ignore l’importance de la santé mentale pour la santé globale.

Étant donné les multiples façons de la culture du régime de s’immiscer dans nos vies, il est souvent difficile de la reconnaître.

Ce système diabolise certains aliments ou groupes d’aliments et en valorise d’autres. Et ce système opprime ceux qui ne correspondent pas à l’image de la santé que ses promoteurs se font.

Christy Harrison

« Tous les aliments sont bons »

Une partie du travail des nutritionnistes consiste à encourager les gens à consommer davantage d’aliments dits sains, en plus de vulgariser les effets de certains aliments ou nutriments sur le corps, dans le but de favoriser la santé. En tenant compte des effets de la culture du régime sur la santé physique et mentale, quel est notre rôle s’il faut arrêter de parler de poids et mettre tous les aliments au même pied d’égalité?

Selon Christy Harrison, l’alimentation intuitive est l’approche à adopter dans toutes les sphères de la profession. Toutefois, elle évite de conseiller des aliments en particulier.

Quand je parle au grand public, j’essaie de donner le message que tous les aliments sont bons, qu'il n’y a pas de différence morale entre les aliments, et que la santé ne dépend pas du fait d’ajouter ou d’éliminer certains aliments, raconte-t-elle.

En effet, manger un aliment plutôt qu’un autre ne fait pas de nous une bonne ou une mauvaise personne. Mais qu’en est-il des données probantes à propos de l’incidence d’une consommation régulière d’aliments ultra-transformés sur la santé?

Je n’aime pas trop parler de l’effet des aliments sur la santé, surtout pas des aliments ultra-transformés. Je pense aussi que la science à l’égard de ces aliments n’est pas aussi claire que ce que la culture du régime prétend, indique-t-elle. Par exemple, une revue de la littérature scientifique publiée en 2017 a révélé que, oui, les personnes à la diète mangent plus en réponse aux publicités d’aliments ultra-transformés. Mais les personnes qui ne sont pas au régime ne sont pas influencées par ces publicités.

Selon elle, les personnes qui ne suivent pas de régime mangent davantage selon leurs signaux internes (faim, rassasiement), alors que les personnes au régime sont surtout influencées par des signaux externes (publicités, marketing alimentaire, taille des portions).

En ce sens, si nous abolissons collectivement la culture du régime, cela laisserait plus de place aux gens pour se questionner sur les aliments qui leur apportent du plaisir, au plan tant gustatif que culturel, tout en respectant leurs valeurs et leur budget. Et à voir l'inefficacité des régimes, cette façon de voir l’alimentation semble intéressante à explorer pour améliorer réellement la santé de la population.

Photo : Radio-Canada / Marie-Pier Mercier