Sept mois à se nourrir dans un aéroport : le périple unique d'un réfugié syrien

par  Alexis Boulianne

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Hassan al-Kontar adore cuisiner pour les autres, notamment la nourriture de Syrie. | Photo : Courtoisie

Hassan al-Kontar a passé plus de sept mois dans la zone des transits internationaux de l’aéroport malaisien de Kuala Lumpur, à manger toujours le même plat… et un hamburger occasionnel. La nourriture prend désormais un sens profond, nostalgique mais aussi tourné vers l’avenir, pour ce Syrien aujourd’hui réfugié au Canada.

Il refuse par principe, dit-il, de faire son service militaire, un passage obligatoire pour les citoyens syriens. S’il revenait en Syrie, il serait passible d’une longue peine de prison. De surcroît, son pays est, depuis 10 ans, ravagé par une guerre qui a détruit de nombreuses villes et provoqué le déplacement forcé – intérieur ou extérieur – de près de 12 millions de ses compatriotes.

Hassan a vu son passeport annulé par son pays d’origine, en 2011, alors qu’il travaillait aux Émirats arabes unis. Il a vécu sans papiers dans ce pays jusqu’à son expulsion en 2018. C’est à ce moment qu’il s’est retrouvé en Malaisie, un des seuls pays au monde qui ne demande pas de visa aux personnes d’origine syrienne.

Là-bas, il a tenté sans succès de quitter la Malaisie avant de se faire renvoyer à Kuala Lumpur, en mars 2018. Il décide à ce moment de rester dans le terminal de l’aéroport.

Le personnel des compagnies d’aviation m’apportait toujours la même chose, trois fois par jour, tous les jours, raconte-t-il. Hassan al-Kontar était alors pris entre les douanes malaisiennes – auxquelles il ne voulait pas se présenter par peur d’être maltraité par les autorités du pays – et les kiosques de compagnies aériennes qui ne le laissaient pas embarquer sur leurs vols.

Dans cette zone de correspondance, où on ne trouve pas de restaurant, Hassan a dormi sur des bancs et sous des escaliers de mars à octobre 2018. Le personnel de la compagnie Air Asia lui apportait de la nourriture malaisienne, toujours un assortiment de riz et de poulet dans une sauce épicée.

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La nourriture que Hassan recevait trois fois par jour, tous les jours, est rapidement devenue monotone. | Photo : Courtoisie/Hassan al-Kontar

Après des mois de ce régime, Hassan a commenté à propos de cette nourriture sur les réseaux sociaux, récoltant la colère de personnes outrées qu’il puisse ainsi critiquer la cuisine du pays.

Mais même le meilleur plat du monde, si vous le mangez trois fois par jour pendant trois mois, va finir par vous dégoûter.

Hassan al-Kontar, réfugié syrien

L’histoire de Hassan a fait grand bruit sur les réseaux sociaux, attirant l’intérêt de nombreux médias internationaux. Des gens de partout sur la planète qui transitaient par son terminal sont venus lui donner des encouragements et, parfois, de petits cadeaux. Une famille canadienne m’a même apporté du houmous… cette journée-là, j’étais au paradis, raconte-t-il.

Un jour, il a approché un jeune employé d'entretien d’origine malaisienne. Il ne comprenait pas l’anglais, explique Hassan, alors j’ai téléchargé le logo de McDonald’s sur mon téléphone pour lui demander d’aller m’acheter autre chose à manger.

À force de mimes et de mots montrés sur son téléphone, Hassan a pu expliquer à son nouvel ami qu’il voulait un Big Mac, ce que le jeune homme lui a apporté. C’est devenu une routine pour lui, se remémore-t-il. Même quand j’ai voulu changer ma commande, il a continué de m’apporter un Big Mac...

Quand j’étais dans l’aéroport, je me suis déconnecté de la nourriture.

Hassan al-Kontar

Pendant ces mois où il m’amenait de la nourriture, il ne m’a jamais apporté de paille avec ma boisson gazeuse, seulement un bâton de bois pour brasser le café. Quand les autorités malaisiennes m’ont arrêté, j’avais un méchant gros tas de bâtons de bois avec moi! raconte en éclatant de rire Hassan al Kontar.

Le 2 octobre 2018, plus de sept mois après son refoulement à l’embarquement d’un vol de la compagnie Turkish Airlines, Hassan est arrêté par les autorités malaisiennes. Il passe ensuite près de 60 jours en détention avant d’être relâché.

Tout d’abord menacé d'expulsion en Syrie, Hassan a plutôt vu son dossier de demande d’asile être mis sur la voie rapide par le Canada, soutenu en coulisses par un groupe de citoyennes et de citoyens de la Colombie-Britannique, mené par Laurie Cooper, une habitante de Whistler.

Communiquer par la nourriture

Hassan al-Kontar est aujourd’hui reconnu comme réfugié par le Canada et vit à Whistler. Ses falafels font, apparemment, fureur dans son nouveau voisinage. La nourriture qu’il cuisine, souvent pour les autres, est une manière de dialoguer, d’humaniser le peuple syrien.

Quand je cuisine pour d’autres personnes, ça nous rapproche, c’est de la communication. C’est là que la nourriture arrête d’être de la nourriture et qu’elle devient quelque chose de plus grand, affirme-t-il.

Hassan milite aujourd’hui pour la cause des réfugiés syriens au Canada. Il publiera en mai son livre Man at the Airport (Tidewater Press), un livre qui raconte son expérience de réfugié et son utilisation des réseaux sociaux pour attirer l’attention sur des causes humanitaires.

Un des premiers soupers que Hassan a concoctés dans son pays d’accueil est un plat bien humble, tiré de ses souvenirs de jeunesse : la moujaddara, un mets composé de boulgour et de lentilles.

Quand j’ai appelé ma mère pour lui dire que je cuisinais ça pour des amis, elle a commencé à hurler et à me dire qu’on ne pouvait pas servir de mujaddara à des invités!

Hassan al-Kontar

Les Canadiens en général sont très ouverts aux cuisines d’ailleurs, dit Hassan. Ils acceptent ce que tu leur donnes, et ils apprécient la qualité!

Quand j’étais plus jeune, le moment du dîner était très important pour ma famille. On attendait que mon père rentre du travail et on mangeait tous ensemble, se rappelle-t-il. Ça prenait des allures de réunion de travail, on discutait des affaires familiales, de la politique, de la culture… Quand j’étais dans l’aéroport, ça m’a vraiment manqué.

Hassan peut aujourd’hui compter sur un réseau social d’amis, qui comprend entre autres ceux et celles qui ont parrainé son processus d’asile. Il avoue avoir toujours de la difficulté à cuisiner pour lui-même, mais dit adorer préparer un bon repas pour ses proches.

Hassan al-Kontar adore cuisiner pour les autres, notamment la nourriture de Syrie. | Photo : Courtoisie