La nutrition en manque d’inclusion

par  Catherine Lefebvre et Bernard Lavallée

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La nutrition en manque d'inclusion: un guide alimentaire pour les blancs | Photo : Radio-Canada

On pense souvent que la science de la nutrition est nécessairement neutre, puisqu’elle s’appuie sur des données objectives. Pourtant, des préjugés raciaux se sont historiquement immiscés dans la recherche et font aujourd’hui leur chemin jusque dans les recommandations de la santé publique. Des outils comme l'indice de masse corporelle (IMC) et le Guide alimentaire canadien manquent d'inclusion en regard des différentes réalités culturelles au pays. Voici pourquoi.

Le duo de nutritionnistes Catherine Lefebvre et Bernard Lavallée anime le balado On s’appelle et on déjeune(Nouvelle fenêtre), où l’on fait part de découvertes liées à l’univers de l’alimentation et discute de sujets qui font réfléchir. À écouter sur OHdio!

Les liens entre le poids et le racisme

Dans le livre Fearing the Black Body: The Racial Origins of Fat Phobia, Sabrina Strings, professeure associée en sociologie de l’Université de Californie, explore les racines raciales de la lutte contre l’obésité. Elle creuse ainsi l’historique des théories raciales, un mouvement scientifique aujourd’hui totalement discrédité qui visait à classer les êtres humains en races, selon la couleur de la peau. Elle parle notamment de François Bernier, premier scientifique à avoir établi un système semblable, au 17e siècle, dans lequel il a placé les personnes blanches au sommet de cette hiérarchie.

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Couverture du livre Fearing the Black Body: The Racial Origins of Fat Phobia, de Sabrina Strings. | Photo : Fearing the Black Body: The Racial Origins of Fat Phobia, NYU Press

Au fil des siècles, les scientifiques, des hommes blancs en majorité, ont emprunté ses idées et y ont ajouté leur grain de sel. Par exemple, dans l’ouvrage Histoire naturelle, générale et particulière, publié au 18e siècle, le comte de Buffon estime alors qu’au-delà de la couleur de la peau, c’est aussi la forme du corps qui permet de distinguer les races. Selon lui, les Africaines et Africains sont grands et gras.

Un autre scientifique de la même époque, Julien-Joseph Virey, a même été jusqu’à affirmer que l’exposition de la peau au soleil était la cause de sa couleur noire et que le soleil était aussi responsable d’une accumulation de gras dans la poitrine et le ventre. Les scientifiques associaient les personnes noires à la gloutonnerie et à la paresse, ce qui expliquerait leur apparence corporelle.

Évidemment, il est facile de voir que ces idées sont racistes et correspondent davantage à des préjugés que des faits scientifiques. Mais aujourd’hui encore, les liens entre le poids et les origines culturelles illustrent un manque d’inclusion.

Par exemple, en santé publique, on utilise l’indice de masse corporelle (IMC) comme un indicateur de l’état de santé et des risques de maladies chroniques. Or, tel que le souligne Sabrina Strings, cet outil a été développé en majorité à partir des données de personnes blanches.

En entrevue pour le balado On s'appelle et on déjeune(Nouvelle fenêtre), la nutritionniste Julia Lévy-Ndejuru explique : On sait que l’IMC a tendance à être naturellement plus élevé chez les personnes noires, ce qui peut s’expliquer par des différences morphologiques et génétiques, comme une plus grande densité osseuse ou un peu plus de masse musculaire. Chez les personnes d’origine asiatique, il est plus bas.   Ainsi, l’IMC classe les personnes noires de façon disproportionnée dans la catégorie des personnes obèses, et donc des personnes qu’il faut traiter. Ce phénomène s’observe également dans les recommandations nutritionnelles officielles.

Un guide alimentaire… pour les personnes blanches?

En 2019, Santé Canada a publié une mise à jour du Guide alimentaire canadien, un des documents les plus importants dans le milieu de la nutrition et de la santé publique. Cet outil gouvernemental influence notamment ce qui est enseigné dans les écoles, la façon dont les spécialistes de la santé conseillent la population, les repas servis dans les cuisines institutionnelles comme les hôpitaux, les écoles, les CHSLD et les prisons, ainsi que les politiques publiques en nutrition.

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Le nouveau Guide alimentaire canadien a été présenté en janvier 2019. | Photo : Gouvernement du Canada

Au moment de la parution du Guide alimentaire canadien, le gouvernement a annoncé qu’il s’engageait à travailler avec les peuples autochtones afin de développer des outils cohérents avec les habitudes alimentaires et le contexte de vie des Premières Nations, des Inuit, des Métis et Métisses.

Deux ans plus tard, ces outils n’existent toujours pas, et les individus appartenant à ces groupes sont plutôt invités à consulter la version précédente de l’ouvrage, datant de plus d’une décennie et jugée comme étant désuète par de nombreux spécialistes de la nutrition. On y recommande notamment de boire deux verres de lait par jour, alors que la majorité des personnes de descendance autochtone sont intolérantes au lactose. Cette recommandation a d’ailleurs disparu de la version de 2019.

La nutritionniste Julia Lévy-Ndejuru affirme qu’on observe aussi dans le Guide un manque d’inclusivité envers les autres communautés du Canada. Depuis sa mise à jour, le Guide alimentaire canadien a été traduit en quelques dizaines de langues, afin de permettre aux citoyens et citoyennes qui ne parlent pas le français ni l’anglais de comprendre les informations présentées.

Si ce geste est un premier pas pour inclure la diversité culturelle, il est loin d’être suffisant. Quand j’ai exploré le nouveau Guide, j’ai vu la même chose traduite, mais sans adaptation , raconte la nutritionniste. Pour elle, cela envoie le message : On n’est pas encore prêts pour vous. Ça arrive, mais entre-temps, patientez avec une traduction. Effectivement, avoir un guide alimentaire en mandarin ne signifie pas que ses recommandations sont pertinentes pour les personnes d’origine chinoise. Les aliments présentés et les recommandations qu’il contient ne sont pas nécessairement culturellement acceptables pour cette population.

Si le gouvernement désire contribuer de façon positive à la santé de toute la population, il est primordial d’offrir des outils adaptés aux habitudes alimentaires de chaque personne. De cette façon, les recommandations nutritionnelles seront plus inclusives et mieux adaptées à la réalité de toutes les communautés culturelles qui façonnent le pays.

La nutrition en manque d'inclusion: un guide alimentaire pour les blancs | Photo : Radio-Canada