La caméline a-t-elle finalement été adoptée dans son pays d'accueil?

par  Alexis Boulianne

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La caméline est une toute petite graine qui contient beaucoup de saveur. | Photo : Radio-Canada

Le Canada découvrait en 2013 la caméline, une plante originaire d’Europe du nord dont on tire une huile culinaire unique et polyvalente. Mais sept ans après la première mise en marché de cette huile, le public ne l’a pas encore adoptée au quotidien. Les producteurs, productrices et les chefs cuisiniers, toutefois, ont confiance en l’avenir et en cette petite plante oléagineuse.

C’est rare que je n’ai rien sur mon menu avec la caméline, raconte Mathieu Gauthier, chef propriétaire du restaurant gastronomique Le Rachel, à Drummondville. Je trouve ça très cool comme produit. Ç’a un goût végétal, tout ce qui est plus dans le profil des racines, mais ce n’est pas acide du tout, c’est parfait pour la cuisson, mais aussi pour ajouter sur des légumes de saison frais.

Si l’enthousiasme des chefs comme M. Gauthier, qui priorisent les produits hyperlocaux et qui en font même une raison d’être, est gagné, l’intérêt du public néophyte reste pour l’instant beaucoup plus difficile à acquérir. On essaie d’être des ambassadeurs, souligne-t-il. Mais entre en manger au restaurant et la retrouver sur les tablettes… c’est une autre affaire.

C’est beaucoup de travail d’introduire un nouveau produit sur le marché, explique Chantal Van Winden, présidente directrice générale d’Olimega, une entreprise agricole située à Saint-Édouard, en Montérégie. La production d’huile de caméline qu’elle fait aujourd’hui est le fruit de plusieurs années d’essais et d’erreurs afin d’obtenir le meilleur goût possible. Olimega a été accompagnée par des chercheurs de l’université Laval et des spécialistes du ministère de l’Agriculture, des pêcheries et de l’alimentation dans cet objectif.

Avec la caméline, tout est à faire, résume Mme Van Winden, pour qui cette brassicacée originaire d’Europe pourrait occuper une place importante dans les huiles de cuisson et de finition au Canada. C’est un produit santé, nouveau, cultivé en agriculture durable. Ce sont des valeurs que les gens recherchent, affirme-t-elle.

Depuis le début, Olimega souhaite que son huile devienne un produit d’utilisation courante. Mais pour cela, il faut que le prix au détail descende. Chantal Van Winden affirme avoir baissé le prix au détail par bouteille de 500 ml de 3 $ depuis 2015, ce qui donne un coût de 15,99 $ aujourd’hui, deux fois plus chère que le même format d’huile de canola bio de la Maison Orphée.

Un obstacle de taille, c’est la distribution. Les marchés Métro ont été les premiers à embarquer dans l’aventure en 2015, lors de la première saison de production d’Olimega, mais le placement sur les tablettes et, surtout, la marge de profit que retiennent les distributeurs est parfois au détriment des entreprises qui produisent la caméline. Quand on regarde les marges de profit, les grandes chaînes font plus d’argent que nous, souligne-t-elle. Mais ça se négocie.

Malgré les défis, on sent que Mme Van Winden est passionnée par son produit. À chaque année on apprend des choses intéressantes, s’enthousiasme-t-elle.

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La caméline se récolte à la moissonneuse-batteuse. | Photo : Radio-Canada

Et si le marché est difficile pour une entreprise qui a de l’expérience, imaginez les défis d’une jeune compagnie qui se lance dans la production d’huiles végétales, locales et biologiques, dans une région plus éloignée. Ce ne sont toutefois pas ces obstacles qui ont fait peur à Audrey Bouchard, copropriétaire de la Ferme Tournevent à Hébertville, au Lac-Saint-Jean, qui produit depuis 2018 des huiles pressées à froid tirées de sa huilerie, la première de la région et une des seules au Québec.

Au début on s’est demandé : qu’est-ce qu’on produit ici, qu’est-ce qui pousse? Avec notre clique de producteurs bios, on a créé une chaîne de valeur, explique Mme Bouchard. Le but c’était de profiter de nos conditions climatiques : donc le chanvre, le canola, le lin étaient appropriés, puis on a trouvé la caméline.

La ferme Tournevent applique le principe de compagnonnage à son agriculture : pour améliorer les cultures sans avoir à ajouter des engrais de synthèse, des légumineuses sont plantées au travers des plants de caméline, par exemple. Les premières fixent l’azote dans le sol et permettent une meilleure production de la deuxième, mais doivent être séparées des graines de caméline après la récolte.

C’est pourquoi Audrey Bouchard et son conjoint, Guillaume Dallaire, se sont dotés d’un centre de grains, qui trie et nettoie le fruit de leur travail. Un investissement important, mais qui s’est avéré efficace, puisque le couple cherche déjà à agrandir ses installations.

Audrey Bouchard n’a que de bons mots pour la caméline, dont l’huile ravie presqu’à tous coups le cœur des gens qui la goûtent. Huit fois sur dix, les gens repartent de notre huilerie avec l’huile de caméline, explique-t-elle. Autant pour son côté nutritif que pour sa versatilité, parce que c’est une très bonne huile de cuisson, mais aussi pour son goût lorsqu’elle est servie crue.

Elle déplore, à l’instar de Chantal Van Winden, le coût important que représente la mise en marché d’un produit complètement nouveau. Si les gens s'approprient ce qui pousse chez nous, ça pourrait devenir facilitant, mais pour faire connaître un produit, ça prend des sous, suggérant que le gouvernement québécois pourrait aider financièrement davantage les entreprises québécoises à faire découvrir ses produits.

Les deux productrices se réjouissent toutefois de l’intérêt croissant porté au fruit de leur travail depuis la pandémie de COVID-19, et notamment à la suite de l’appel du premier ministre du Québec, François Legault, à consommer davantage de produits locaux.

D’un côté comme de l’autre, Audrey Bouchard et Chantal Van Winden se félicitent de voir plus de compétition dans la production de caméline au Québec. La caméline c’est comme le vin, il y a des terroirs! La diversité a donné une prestance à l’huile d’olive, et je pense que ça peut être la même chose pour l’huile de caméline, fait savoir Mme Van Winden.

La caméline est une toute petite graine qui contient beaucoup de saveur. | Photo : Radio-Canada