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La passion inépuisable d’Ina Forrest

« J'avais un préjugé contre le curling. Je me disais que c’était un sport de vieux. Ça ne m’intéressait pas du tout avant. » Mais la vie a mené Ina Forrest sur des chemins inattendus et ce sport est soudainement devenu une option digne d’intérêt.

Un texte de Julie Roy

[MISE À JOUR] Ina Forrest et ses coéquipiers ont remporté la médaille de bronze du tournoi de curling des Jeux paralympiques de Pékin.

À 42 ans, Ina Forrest menait une vie paisible à Spallumcheen, une petite ville rurale de la Colombie-Britannique. Mère de trois enfants et mariée depuis plusieurs années, elle faisait de la tenue de livres pour son époux, un entrepreneur en soudure, ainsi que de la gestion de propriétés commerciales. Rien ne laissait présager la tournure extraordinaire qu’était sur le point de prendre son existence.

C’est une rencontre fortuite au Costco qui a chamboulé le cours tranquille de ses jours, à l’automne 2004. Là, face à cet inconnu, elle s’est retrouvée au point de départ d’une folle aventure qui la mènerait au bout du monde et à quatre Jeux paralympiques.

Un joueur de curling en fauteuil roulant s’est approché de moi. Il m’a demandé si j’étais intéressée à faire un essai. Le timing était parfait. Je me disais que ça me ferait quelque chose à faire pendant mes après-midi, explique-t-elle.

L’essai a été fructueux. Même si elle ne connaissait à peu près rien au curling, elle a été immédiatement recrutée.

Il faut croire que j’avais des aptitudes. Mais à ce point-là, mon principal atout, c’était d’être forte physiquement. Ça prend beaucoup de force pour pousser la pierre sur la glace. Quand ils réussissent à trouver une fille qui est capable de le faire, ils la prennent tout de suite. Il faut juste apprendre à diriger la pierre par la suite, explique Ina Forrest.

Elle a eu très peu de temps pour le faire avant que les choses sérieuses ne commencent pour elle. Deux semaines plus tard, elle était au camp de sélection provinciale. La Colombie-Britannique s’apprêtait à recevoir les Championnats nationaux, où deux équipes la représenteraient. À sa grande surprise, Ina Forrest a été sélectionnée.

Cinq semaines après, j’étais aux nationaux, se souvient-elle. Ça peut paraître bizarre à quel point ça allait vite pour nous à cette époque. Aujourd’hui, on n’avance plus aussi rapidement dans notre sport, qui s’est beaucoup développé. Mais à ce moment-là, le curling en fauteuil roulant était à ses débuts et peu de femmes essayaient. Aux essais provinciaux, il y avait 28 personnes, dont trois femmes.

Deux mois seulement après avoir commencé le curling, Ina Forrest s’est retrouvée dans une position plutôt invraisemblable : une place sur l’équipe canadienne pour les Jeux paralympiques de Turin était déjà à sa portée.

Je me disais : "Tout d’un coup que je suis sélectionnée pour les Paralympiques? Ce serait incroyable." Deux mois avant, je ne connaissais à peu près rien au curling paralympique et là, j’avais peut-être des chances d’aller aux Jeux.

L’équipe de Forrest a fini 2e aux Championnats nationaux, qui servaient de sélection pour les Jeux de Turin. Ce sont les deux femmes qui étaient dans l’équipe gagnante, Sonja Gaudet et Karen Blachford, qui ont été retenues.

C’est à ce moment que j’ai eu à décider si je voulais m’investir dans ce sport et aller plus loin, se rappelle Forrest. Pendant un certain temps, je me disais que j'avais eu mon occasion pour aller aux Paralympiques. Que le curling, ça avait été le fun le temps que ça avait duré, mais qu’il n’y avait pas vraiment de place pour ça dans ma vie.

Un événement inattendu l’a finalement convaincue du contraire. En tant que vice-championne canadienne, son équipe s’était qualifiée pour un tournoi international présenté à London, en Ontario. Au terme de la compétition, Forrest a été nommée meilleure joueuse de première position. Ce prix, elle l’a reçu comme un électrochoc.

C'était le premier prix que je gagnais, se souvient-elle. Je me suis dit : "Peut-être finalement que je peux le faire, que j’ai les habiletés pour y arriver." [...] Ça a été le point tournant. C’est là que j’ai décidé que j’allais continuer de pratiquer pour essayer de me qualifier dans l’équipe nationale.

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Ina Forrest participe à ses quatrièmes Jeux paralympiques.

Photo : Comité paralympique canadien

Ina Forrest avait déjà été une grande sportive. Dans sa jeunesse, elle avait pratiqué le volleyball, le basketball, le softball, l’athlétisme et le ballon-balai, mais le curling ne l’avait jamais attirée.

J'avais un préjugé contre le curling. Je me disais que c’était un sport de vieux. Ça ne m’intéressait pas du tout avant.

Mais la vie l’a menée sur des chemins inattendus et le curling est soudainement devenu une option digne d’intérêt.

Quand j’ai commencé, c’était surtout pour être avec des gens qui sont dans la même situation que moi, mais qui ont gardé leur passion pour le sport. C’est ça qui m’a attirée vers le curling au départ.

La pratique du sport est l’un des nombreux deuils qu’Ina Forrest a dû faire à la suite de cet accident de la route qui lui a coûté l’usage de ses jambes à l’âge de 21 ans.

Avec des amis, elle était en route vers Prince George pour participer à un tournoi de volleyball lorsque leur voiture a été impliquée dans un violent face à face avec celle d’un chauffard aux facultés affaiblies.

Forrest est celle qui a été le plus durement touchée dans l’accident. Les dommages causés à deux de ses vertèbres, dans le bas du dos, étaient irréversibles.

Après une chirurgie et une longue rééducation, elle a entrepris sa nouvelle vie, en fauteuil roulant. L’adaptation mais surtout l’acceptation ont pris du temps.

Ça a été difficile. En réadaptation, tu es avec des gens qui sont dans la même situation que toi. Il y a des jours où on avait de belles discussions, j’étais optimiste face à l’avenir. Puis, d’autres journées, les conversations étaient plus tristes. C’est des montagnes russes d’émotions. Des hauts et des bas.

Le soutien de sa famille et de sa communauté, à Fort Saint John, l’a énormément aidée.

Quand tu rentres à la maison, tu ne peux plus participer à toutes les activités. Mes amis faisaient encore beaucoup de sport. J’ai dû m’ajuster, voir ce que je pouvais encore faire. Mais je viens d’une petite ville très amicale et je sentais que j’avais encore ma place.

Curtis, son amoureux, est également resté fort dans l’épreuve. Il est demeuré à ses côtés et y est toujours 41 ans plus tard.

C’était un moment décisif pour lui aussi. On formait un couple depuis trois ans et il devait voir s’il pouvait encore imaginer notre avenir ensemble. S’il était capable de vivre avec tout ça. J’ai été chanceuse. C’est un bon gars et ça n’a pas semblé être un problème pour lui.

Lorsque Ina Forrest a commencé le curling, c’était donc pour renouer avec le sport et pour s’entourer de gens comme elle. Mais rapidement, c’est devenu beaucoup plus.

Plus tu apprends le curling, plus ça t’intrigue. Juste essayer de mieux lancer rendait le sport vraiment intéressant pour moi. J’en suis venue à adorer ça. J’aime être entourée de gens passionnés de curling, j’aime compétitionner et voyager. Après toutes ces années, j’ai toujours autant de plaisir.

Au fil des ans, Ina Forrest est devenue une redoutable curleuse, parmi les plus décorées au monde avec ses trois titres mondiaux et ses trois médailles paralympiques.

Une telle progression a évidemment demandé des sacrifices et un fort soutien de son entourage. Son rêve d’intégrer l’équipe nationale et de participer aux Jeux paralympiques, beaucoup de gens ont contribué à le réaliser.

Mes enfants étaient encore jeunes quand j’ai choisi de me lancer dans le curling. Ils ne se sont jamais plaints lorsqu’ils devaient se faire garder par leurs grands-parents ou par l’une de mes sœurs. Et ils acceptaient toujours d’aller chez des amis lorsque je devais me déplacer à Richmond, ce qui arrivait souvent, se souvient-elle.

Mes enfants ont été incroyables. Ils me disent : "On veut juste que tu fasses ce que tu aimes. Tu nous soutiens dans nos sports, tu dois en avoir un toi aussi." Tous ceux qui ont été là autour pour rendre ça possible, c’est extraordinaire. Quand on compte les années, je n’en reviens pas de voir toutes les personnes qui m’ont aidée.

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Ina Forrest portait le drapeau canadien à la cérémonie d'ouverture.

Photo : Comité paralympique canadien

Le plus beau moment de sa carrière sportive, Ina Forrest l’a vécu en 2010, aux Jeux paralympiques de Vancouver. Trois ans après avoir intégré l’équipe nationale, en 2007, c’est un grand rêve qui se réalisait pour elle.

Quand j’ai été sélectionnée pour les Jeux paralympiques, j’étais juste over the top. J'étais tellement excitée par ce qui s’en venait. D’autant plus que c’était à Vancouver et que ça se passerait devant ma famille, ma province et tout le Canada.

Mais à l’approche de l’événement, Forrest s’est mise à douter. Elle craignait ne pas avoir l’étoffe nécessaire pour relever un si gros défi.

Je n’étais pas certaine que j’arriverais à composer avec tout ça. Je sentais que ce serait beaucoup de pression. J’avais peur que les nerfs l’emportent et qu’ils m’empêchent de bien performer. Peu de gens viennent nous voir habituellement. Pour la première fois, j’allais jouer devant une foule. Donc, à travers toute l’excitation, il y avait aussi beaucoup de stress. Je sentais que je n’avais pas le droit d’échouer.

Encore une fois, Forrest s’est surprise elle-même. Certes, la vue des nombreux spectateurs la rendait nerveuse avant de commencer ses matchs. Mais une fois dans l’action, rien ne pouvait l’ébranler.

Ces Jeux ont finalement été des Jeux de rêves pour Forrest qui, devant toute sa famille, a remporté la médaille d’or avec ses coéquipiers.

J’avais envie de pleurer, mais j’étais tellement heureuse que je n’y arrivais pas. De pouvoir partager ce moment avec toute ma famille, qui était dans les gradins, c’était formidable. On était quatre nouveaux dans l’équipe. De réussir à gagner l’or, pour nous, c’était juste incroyable. C’était un sentiment unique [...] Les émotions que j’ai vécues à ces Jeux, rien ne peut surpasser ça, dit-elle.

Juste la cérémonie d’ouverture, quand tu arrives au centre du BC Place, l’accueil qu’on a reçu était inimaginable. C’était hallucinant le bruit qu’il y avait dans cet endroit. Je peux comprendre les joueurs professionnels des grandes ligues d’être transportés par la foule. C’est un feeling incroyable.

Des moments grandioses, Forrest en a connu d’autres dans son illustre carrière. Quatre ans plus tard, aux Jeux de Sotchi, elle et ses coéquipiers ont à nouveau connu l’exaltation après avoir défendu avec succès leur titre paralympique.

L’expérience était toutefois différente pour Forrest, qui se sentait beaucoup plus en contrôle.

Cette fois, je savais à quoi m’attendre. J’y allais avec plus de détermination et plus d’assurance. Nous étions les champions en titre et nous voulions gagner l’or à nouveau pour confirmer ce que nous avions fait à Vancouver. À mes premiers Jeux, j’espérais juste arriver à bien jouer. À mes deuxièmes, je me disais que je devais bien jouer.

La médaille de bronze qu’elle a obtenue à Pyeongchang avec l’équipe canadienne a aussi une saveur d’or pour Forrest.

Tu veux toujours atteindre le podium et, quand tu as déjà gagné l’or, tu sais que c’est possible. Mais pour nous, gagner le bronze en 2018, c’était un grand accomplissement aussi. Jamais je ne vais regarder ma médaille de bronze avec déception. Nous étions tellement contents d’avoir assez bien joué pour gagner une médaille.

Chaque année, l’équipe est un peu différente et la compétition est plus féroce. C’est un accomplissement incroyable d’être sur le podium. C’est un accomplissement juste d’être aux Paralympiques.

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Ina Forrest et ses coéquipiers avec leur médaille des Jeux paralympiques de Sotchi.

Photo : Comité paralympique canadien

À Pékin, Forrest participe à ses quatrièmes Jeux. Cette fois, c’est en compagnie du Manitobain Dennis Thiessen et des Ontariens Collinda Joseph, Jon Thurston, et Mark Ideson qu’elle tente d’accéder au podium.

À 59 ans, sa passion pour le curling est toujours aussi vive.

J’aime mon sport. Aussi longtemps que j’aurai cette passion et que je serai capable de bien jouer, je vais continuer.

Forrest sent qu’elle a encore beaucoup à apprendre de son sport. Les nouvelles techniques, méthodes, le nouvel équipement et les différentes approches stratégiques lui offrent encore une belle marge de progression.

Le curling, c’est un sport d’équipe, mais il y a aussi des moments où c’est juste toi. Tu peux travailler sur tes habiletés pour être meilleur. C’est un sport vraiment intéressant dans lequel on peut rester impliqué longtemps. Il y a tellement à apprendre. Je n’ai pas le sentiment que j’ai tout appris du curling.

L’attachement qu’elle a développé pour ses coéquipiers, et même pour ses rivaux, rend difficile pour elle d’imaginer sa vie loin de la glace.

J’ai des coéquipiers formidables qui vivent la même chose que moi dans la vie, qui ont la même passion et la même envie de travailler fort pour exceller. Il y a une belle camaraderie dans notre sport. Même en compétition, quand on joue contre d’autres équipes, nous avons de bons amis de plusieurs pays, explique Forrest.

Dans la vie, on cherche tous à s’impliquer dans quelque chose pour y diriger nos efforts, notre passion. Pour moi, c’est ça le curling en fauteuil roulant. Ça me pousse à travailler fort, à devenir meilleure, à me dépasser.

Photo d'entête par Han Myung-Gu/Getty Images