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Des extraterrestres aux Jeux olympiques

La culture du slopestyle, du grand saut et de la demi-lune est un monde en soi. Un monde où les nationalités n’empêchent pas les rivaux de manger ensemble à la cafétéria pendant les Jeux olympiques et de se réunir après leurs épreuves pour célébrer. « Pour moi, c’est tellement simple et naturel cette camaraderie. C’est comme ça dans notre sport. Des rivaux, il n’y en a pas vraiment », explique Édouard Therriault.

Un texte de Julie Roy et d'Alexandra Piché

Quelque chose d’inhabituel s’est produit ce jour-là à Pékin.

La finale féminine de descente acrobatique (slopestyle) en surf des neiges tirait à sa fin et la Néo-Zélandaise Zoi Sadowski-Synnott était la dernière à s’élancer. Sa descente, sa troisième de la journée, a été magistrale. Aucune concurrente avant elle n’avait réussi à dompter le monstrueux parcours avec une telle autorité.

Lorsqu’elle est arrivée en bas de la piste, des rivales se sont précipitées sur elle. Dans un élan de joie, elles ont renversé la nouvelle championne olympique. D’autres finalistes sont venues les rejoindre pour participer à ce moment de réjouissance, qui s’est terminé par un grand câlin collectif.

Le soir, chose encore plus étrange, les planchistes se sont rassemblées à l’hôtel pour célébrer cette belle finale et la victoire de Sadowski-Synnott.

Quelques jours plus tard, lors de la finale féminine du grand saut (big air) en surf des neiges, des scènes similaires ont eu lieu. Émerveillées par la manœuvre audacieuse de Reira Iwabuchi lors de son troisième passage en piste, les planchistes ont accouru pour l’enlacer et la féliciter.

L’Autrichienne Anna Gasser a eu droit au même traitement quelques minutes plus tard après avoir réussi un troisième saut remarquable qui lui assurait la médaille d’or. La vétérane avait connu une journée difficile au slopestyle et ses amies étaient contentes de la voir triompher.

Laurie Blouin a participé à ces démonstrations de camaraderie plutôt rares en contexte olympique. Elles resteront parmi ses plus beaux souvenirs des Jeux de Pékin.

On est juste contentes de voir où le snowboard féminin s’en va. La progression [de notre sport], c’est vraiment malade. On est juste contentes de faire partie de ça. De voir les autres filles atterrir des trucs, c’est hot parce qu’on se connaît toutes. On se surprend entre nous dans le fond, raconte la planchiste québécoise.

De prime abord, il était justifié de croire qu’on avait simplement affaire à un groupe d’athlètes très enthousiastes. Mais en s’adonnant aux mêmes rituels en finales de la descente acrobatique et du grand saut, les skieurs acrobatiques ont démontré qu’il s’agissait plutôt d’un phénomène culturel.

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La Chinoise Eileen Gu (gauche) célèbre en compagnie de la Suissesse Mathilde Gremaud après la finale de l'épreuve de slopestyle en ski acrobatique des Jeux de Pékin.

Photo : afp via getty images / MARCO BERTORELLO

La culture du slopestyle, du grand saut et de la demi-lune est un monde en soi. Un monde où les nationalités n’empêchent pas les rivaux de manger ensemble à la cafétéria pendant les Jeux olympiques et de se réunir après leurs épreuves pour célébrer.

On aime toutes faire ce sport-là, explique Laurie Blouin. On est compétitives, mais on chill. C’est une culture vraiment amicale. C’est ça que j’aime du snowboard. Même avec les gars, tout le monde est ami et c’est vraiment relax.

De son côté, le skieur acrobatique Édouard Therriault refuse même de parler de rivaux. Pour lui, tous les athlètes avec qui il compétitionne sont des coéquipiers, des amis. Le Québécois de 19 ans a d’ailleurs réalisé à Pékin, où il participait à ses premiers JO, à quel point la culture de son sport est différente. Il le reconnaît, lui et ses comparses sont un peu comme des extraterrestres dans l’environnement olympique.

Pour moi, c’est tellement simple et naturel cette camaraderie. C’est comme ça dans notre sport. Des rivaux, il n’y en a pas vraiment, dit-il. J’ai remarqué ici que ce n'est pas la même énergie dans les autres sports [...] Je ne comprends pas pourquoi les équipes ne se parlent pas entre elles. C’est ça que j’aime le plus de mon sport, de connecter avec des gens de partout dans le monde […] Même si on ne parle pas la même langue, on se comprend tous parce qu’on partage la même passion.

Je trouve ça super que le monde mette autant d’énergie dans leur sport pour bien performer lors d’une compétition, sauf qu’il faut avoir du plaisir, poursuit-il. Des fois, la négativité que tu as envers tes rivaux, c’est pas nécessairement bon. Pas besoin d’aller leur donner des câlins, mais au moins, aie du respect. Ça va être une bonne base.

En piste, les jours de compétition, Therriault n’a qu’un but : se dépasser lui-même. Sa philosophie est également celle de ses coéquipiers des autres pays. C’est pourquoi les compétiteurs s’encouragent, se félicitent et s’entraident.

Ce n’est pas juste entre les athlètes, c’est aussi comme ça avec les entraîneurs. C’est vraiment la culture générale de notre sport, explique le Québécois, qui n’hésite jamais à donner des conseils à des rivaux qui lui en demandent.

Beaucoup de monde dirait : "Hein? Tu donnes des conseils à tes coéquipiers [rivaux]?" Ben oui. Il est capable de le faire, le truc, et je veux qu’il l’ait. S’il l’a, ça va me donner le goût d’atterrir les miens aussi. Tu te nourris de l’énergie des autres [...] C’est là que je skie à mon meilleur. Quand je suis heureux et que la vibe est bonne.

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Édouard Therriault reçoit les félicitations de ses rivaux lors des qualifications à l'épreuve de grand saut (big air) en ski acrobatique des Jeux de Pékin.

Photo : Getty Images / Harry How

Au cœur de l’expérience du slopestyle, du grand saut et de la demi-lune, il y a cette volonté commune et constante chez les athlètes de faire évoluer leur sport. Certes, les planchistes et les skieurs acrobatiques veulent gagner, mais de voir un rival réussir un nouveau saut constitue une victoire en soi. Entre les athlètes, le respect se gagne en tentant des choses, en donnant le meilleur de soi à chaque descente.

La camaraderie vient beaucoup du fait qu’on veut voir les filles se dépasser et faire progresser le sport, dit la skieuse acrobatique Kim Lamarre, médaillée de bronze en slopestyle aux Jeux de Sotchi en 2014.

Les manœuvres sont épeurantes et il faut être capables de relever le défi. Ce qui est beau, c’est que peu importe d'où vient l’adversaire, on reconnaît quand elle fait quelque chose de gros, quand elle atterrit une manœuvre qui n’a jamais été faite. On n’a pas le choix d’être contente, même si c’est aux Olympiques et qu’elle nous bat. Elle vient de faire quelque chose qui va faire progresser le sport. Ça nous pousse à devenir meilleures.

Lamarre se souvient de l’arrivée de Kaya Turski sur le circuit vers 2010. La Canadienne a été couronnée huit fois aux X Games et a contribué à révolutionner le ski acrobatique.

Elle avait un background de rollerblade et elle s’est mise à faire des sauts que personne n’avait jamais faits. Je me disais : "Mon dieu, je suis tellement en retard. Comment je vais faire pour la battre?" Mais elle m’a permis de devenir une bien meilleure skieuse. Les athlètes progressent avec le sport.

Durant ses expériences olympiques en 2014 et en 2018, Kim Lamarre s’est elle aussi retrouvée à la cafétéria du village à discuter de manœuvres avec ses rivales.

C’est vrai qu’on mange souvent entre skieurs de pays différents et que ce n’est pas nécessairement la même chose dans les autres sports. Mais moi, ce sont mes amies. Si je les vois à la cafétéria, je ne vais pas les ignorer. Je vais m'asseoir avec elles. On parle de toutes sortes de choses, dont les parcours. Ce n’est pas un secret, on en parle entre nous.

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L'Américaine Julia Marino (gauche) et l'Australienne Tess Coady accueillent la Néo-Zélandaise Zoi Sadowski Synnott après sa dernière descente à l'épreuve de slopestyle en surf des neiges.

Photo : afp via getty images / BEN STANSALL

Maintenant à la retraite, Kim Lamarre commentait les épreuves de ski acrobatique des Jeux de Pékin. La Québécoise a vécu beaucoup d’émotions pendant cette quinzaine olympique puisqu’elle connaît encore la majorité des athlètes en action.

L’expérience a évidemment ravivé certains souvenirs de ses années sur le circuit, où elle a noué de belles amitiés avec les autres skieuses.

Avant l’arrivée de son sport aux JO, les installations étaient moins nombreuses dans certains pays. Dans d’autres, elles étaient plus difficilement accessibles. C’est le cas au Canada, où il n’y a pas de neige pendant une bonne partie de l’année. Pour pouvoir s’entraîner, les athlètes devaient trouver des solutions.

Kim Lamarre se souvient de moments où elles étaient une dizaine de skieuses de partout dans le monde à partager une maison aux États-Unis.

On était une petite gang à se retrouver pour pouvoir s’entraîner. Il y avait entre autres deux Australiennes, une Française et deux Américaines. On habitait ensemble, donc on est rapidement devenues de très bonnes amies, raconte-t-elle.

On a appris à se connaître. Après, quand on partait en compétition, ça allait de soi, on voyageait ensemble. Parfois, on réservait une chambre d'hôtel et on se mettait six dans une chambre de quatre pour économiser. C’était mes grandes amies. Je les voyais tout le temps. On avait des discussions sur notre ski, sur les compétitions... Quand j’en voyais une gagner, j’étais contente pour elle.

Contrairement à d’autres sports, les planchistes et les skieurs acrobatiques ont beaucoup d’épreuves professionnelles qui ne relèvent pas des équipes nationales. C’est le cas des X Games et du Dew Tour, deux des compétitions les plus prestigieuses.

Dans ces événements-là, on se côtoie souvent en dehors de la piste, ajoute Lamarre. Dans les compétitions comme les X Games, il y a des soirées organisées et ça nous permet de nous rapprocher. On fait la fête ensemble. C’est un contexte un peu différent des sports qui sont plus traditionnels.

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L'Américaine Chloe Kim et la Chinoise Eileen Gu s'enlacent à la finale de la demi-lune en surf des neiges, aux Jeux olympiques de Pékin.

Photo : Getty Images / Patrick Smith

La culture du slopestyle, du grand saut et de la demi-lune explique en partie pourquoi ses vedettes sont accessibles. Du début à la fin des épreuves de ski acrobatique, la Chinoise Eileen Gu n’a jamais perdu son sourire. La grande vedette de 18 ans, médaillée d’or au grand saut et en demi-lune et d’argent en slopestyle, a distribué les accolades tout au long des Jeux et a récolté les honneurs avec une simplicité désarmante.

En surf des neiges, Shaun White et Chloe Kim sont tout aussi décontractés comme en témoigne la Québécoise Elizabeth Hosking. La jeune spécialiste de la demi-lune est d’ailleurs toujours un peu surprise quand une athlète comme Chloe Kim la félicite pour une descente ou une manœuvre qu’elle a faite.

Les légendes comme Shaun White et Chloe Kim sont accessibles et gentilles. C’est vraiment agréable de les côtoyer. Je dirais même que je pourrais qualifier Chloe d’amie. C’est sûr qu’on ne s’écrit pas pour se voir les fins de semaine, mais on se parle quand on est en compétition. C’est la même chose avec les autres filles. L’ambiance est bonne.

En somme, comme le résume si bien Édouard Therriault, les planchistes et les skieurs acrobatiques sont des esprits libres. Des athlètes qui veulent exprimer leur créativité, s’affirmer en tant qu’individus et montrer la beauté de leur sport. Tout ça, en ayant du plaisir.

Dans notre sport, il n’y a pas de règle, pas de code établi pour skier un parcours. Tu t’habilles comme tu veux, avec des vêtements de la grandeur et de la couleur que tu veux. Tu peux prendre des skis courts ou plus longs, et ça paraît quand tu rides. Tu es vraiment libre, affirme Therriault.

Notre sport, c’est un peu comme dans la vie. Tout le monde est différent et c’est correct. Tu n’as pas besoin d’essayer d’être comme tout le monde. Fais juste être toi-même et ça va bien aller. C’est comme ça que tu arrives à performer dans notre sport. Si tu essaies juste d’être comme tout le monde, oublie ça, ça ne marchera pas.

L’esprit de son sport, la planchiste Lucille Lefevre l’a parfaitement incarnée lors des qualifications du grand saut.

Même si elle s’est blessée avant la compétition et qu’elle savait qu’elle ne pourrait pas rivaliser avec les autres compétitrices, la Française a choisi de s’élancer.

Les Jeux de Pékin étaient la dernière compétition de sa carrière et elle a voulu souligner le moment à sa façon. Pour son dernier passage en piste, elle s’est présentée en haut du tremplin avec un costume de tigre.

Sous le regard amusé des spectateurs et des autres concurrentes, elle a effectué son dernier saut. Comme pour rappeler au monde de garder le sourire.

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La Française Lucile Lefevre à l'épreuve de grand saut

Photo : usa today sports / Michael Madrid

Photo d'entête par Reuters/Peter Casey/USA TODAY Sports