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Steven Bradbury, le médaillé d’or le plus inattendu de l’histoire

Une fin de course inoubliable : un groupe de meneurs et un retardataire, puis, dans le tout dernier virage... une chute collective, un champion imprévu et une vie changée à jamais. Récit d'un événement qui a marqué l'histoire olympique d'un sport et d'une nation.

Un texte de Raphaël Guillemette

Il est 11 h à Melbourne. La journée est encore jeune. Steven Bradbury regarde droit dans la caméra et affiche un sourire narquois. Pschitt! Il s’ouvre une cannette de bière et en prend une gorgée. Des fois, je fais les choses un peu différemment, lâche-t-il.

Ses mots, lancés en entrevue par visioconférence avec Podium, ne pourraient être plus justes.

Bradbury vit sa meilleure vie, mais une vie qu’il n’aura pas pu prédire il y a 20 ans. Champion olympique le plus improbable de l’histoire, il vit de la notoriété qu’il a acquise en 2002 lorsqu’il est passé de l’anonymat le plus complet au vedettariat en remportant une médaille d’or surprise au 1000 m masculin en patinage de vitesse sur courte piste aux Jeux de Salt Lake City.

La cannette dont il vient de prendre une gorgée est inspirée de son exploit. L'étiquette se lit The Last Man Standing (Le dernier homme debout, en français). Le chandail qu’il porte est à l’effigie du réseau de télévision australien pour lequel il travaille en tant qu’analyste pendant les Jeux de Pékin. Il est aussi comédien et conférencier. Il a reçu une médaille de l’Ordre de l’Australie, été admis au Panthéon des sports de son pays et il a été un concurrent pour les versions australiennes des Dieux de la danse et de Survivor.

Bradbury est un héros populaire en Australie, encore prisé par les commanditaires.

Tout ça grâce à une médaille.

« Tout dans ma vie depuis cette médaille d'or tourne d'une manière ou d'une autre autour de celle-ci.  »

— Une citation de  Steven Bradbury, champion olympique du 1000 m en patinage de vitesse courte piste à Salt Lake City
Un patineur de vitesse patine vers l'avant tandis que trois autres patineurs sont couchés sur la glace.

La victoire de Steven Bradbury au 1000 m des Jeux de Salt Lake City

Photo : Getty Images / Tim de Waele

Revoyez la finale du 1000 m des JO de Salt Lake City

13 février 2002. Steven Bradbury ne le sait pas encore, mais sa vie changera extraordinairement d’ici quelques jours. Pour l’heure, il se prépare en vue de sa vague de qualification du 1000 m.

Les dernières années n’ont pas été simples pour lui. À 34 ans, le patineur australien sait qu’il n’a plus les jambes de ses 20 ans. L’âge et les blessures l’ont ralenti. La finale sera difficile à atteindre et une médaille est une utopie.

Huit ans plus tôt, aux Jeux de Lillehammer, bien que l’un des favoris, il a chuté dans les qualifications. Il a cependant aidé l’Australie à gagner le bronze au relais 5000 m, la première médaille de son pays à des Jeux d’hiver.

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Steven Bradbury après sa blessure au cou

Photo : tirée du site web stevenbradbury.com

Un an plus tard, en 1995, il est tombé pendant une course à Montréal. La lame d’un patin du Québécois Frédéric Blackburn lui avait tranché une cuisse. J’ai reçu 111 points de suture et j’ai perdu trois quarts de mon sang en 60 secondes, se remémore-t-il. J’ai failli mourir sur la glace.

Bradbury a passé 18 mois en réadaptation et est revenu à la compétition. Il n’était toutefois pas au bout de ses peines. En 2000, à Sydney, il a perdu pied lors d’une séance d’entraînement, a heurté de plein fouet une bande et s'est cassé le cou.

On m’a vissé un halo orthopédique dans la tête pour deux mois et demi. On m’a dit que je ne patinerais peut-être plus, raconte-t-il. À ce moment-là, je me suis dit que je ne serais pas au sommet de ma forme à Salt Lake City.

J’avais pris part à trois Jeux déjà, mais je n’avais pas été au meilleur de ma forme chaque fois. Et ça me rendait fou. Alors, je me suis dit que j’allais m’entraîner comme un fou pour me rendre à Salt Lake City et faire de mon mieux, tout donner. Ce qui m’importait n’était pas mon résultat, mais ma façon de patiner, poursuit-il.


Au départ de sa vague des qualifications, Steven Bradbury a bien patiné, sans plus. Il a imposé le rythme pour franchir le fil d’arrivée en premier et il a obtenu son billet pour les quarts de finale qui se tiendront trois jours plus tard.

Je me souviens d'être assis dans le vestiaire avant les quarts et un de mes coéquipiers m’a amené le tirage et je l’ai regardé, dit-il en imitant un regard ébahi. Les deux premiers noms sont ceux d'Apolo Anton Ohno, le favori de l’épreuve, et de Marc Gagnon, un quadruple champion du monde.

Cette année-là, Ohno, un Américain, avait remporté deux des quatre 1000 m auxquels il avait pris part sur le circuit de la Coupe du monde. Il avait terminé 2e et 3e dans les deux autres. Gagnon, lui, était sur le point de connaître les meilleurs Jeux olympiques de sa carrière.

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Marc Gagnon, du Canada, Apolo Anton Ohnon, des États-Unis, l'Australien Steven Bradbury et le Japonais Naoya Tamura en quart de finale du 1000 m sur courte piste aux Jeux olympiques de Salt Lake City.

Photo : afp via getty images / TIMOTHY A. CLARY

Je savais que ça allait être très dur et qu’atteindre les demi-finales était improbable pour moi, dit Bradbury.

Avec les deux meilleurs patineurs du moment, il a réussi ce qu’il estime être sa meilleure course. La chance lui a souri aussi puisqu’en tentant un dépassement, Gagnon a bousculé un concurrent japonais et a été disqualifié. L’Australien a terminé 2e et a ainsi accédé aux demi-finales.

Là, je sais que je ne suis plus aussi fort que les autres patineurs et ma meilleure chance d’atteindre la finale est de libérer la voie. En tant que patineur le plus vieux, à mes quatrièmes Jeux, j’ai un peu d’expérience. Je devine que tout le monde voudra passer à travers les autres pour rejoindre la finale. Alors je sais qu’en me tassant du chemin, j’ai une chance d’avancer. Et de fait, dans le dernier virage, ça a payé. Il y en a trois qui sont tombés. Satoru Terao a été disqualifié pour avoir causé le carambolage et me voilà en finale.


Steven Bradbury est dans le vestiaire avant de sauter sur la glace pour la finale. Il s’apprête à entrer dans l’histoire, mais il ne le sait pas encore. Ce qu’il sait, c’est qu’il s’alignera aux côtés de certains des patineurs les plus doués de l’époque : l’Américain Ohno, le Coréen Ahn Hyun-soo, le Chinois Li Jiajun et le Canadien Mathieu Turcotte.

Je sais que je ne suis pas le meilleur, dit-il. Mon entraîneuse à l’époque était une petite dame chinoise. Elle s’appelait Ann Zhang. On s’est regardé et on s’est dit : "Si on y va et qu’on se tasse du chemin, les chances d’avoir une médaille de bronze sont extrêmement bonnes."

Des patineurs d’autres pays sont venus me voir dans le vestiaire : Nicky Gooch de la Grande-Bretagne, avec qui j’ai patiné pendant une décennie, et Martin Johansson de la Suède. C’était comique parce qu’ils venaient s’assurer que je n’allais pas être stupide et tenter de me mélanger aux autres dans la finale!

Sur la ligne de départ, Bradbury a planté le bout de la lame de son patin gauche dans la glace. Tout ce qu’il espérait était une médaille de bronze. Ce serait, après tout, sa première médaille individuelle aux Olympiques.


La course s'est amorcée et Bradbury s'est rangé derrière ses rivaux, fidèle à son plan. Devant, on s’échangeait les places rapidement et fréquemment. L'épreuve ne dure que neuf tours. En tête, l’Australien n’avait que l’idée de garder un écart raisonnable avec les autres patineurs.

Le rythme a augmenté avec quatre tours à faire. Bradbury s’est accroché du mieux qu’il l'a pu, mais a fini par se faire larguer.

À l'approche du dernier virage, le jeu de coudes s’est intensifié au devant de la course. Apolo Anton Ohno a été défié par le Chinois Li Jiajun. Ce dernier a glissé.

Le Coréen Ahn Hyun-soo, qui tentait de couper sa trajectoire par l’intérieur, a perdu pied à son tour à la sortie du virage et a entraîné Ohno dans sa chute. Le Canadien Mathieu Turcotte était trop près de l’action et n'a rien pu faire pour éviter ses compétiteurs. Il est tombé lui aussi.

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Mathieu Turcotte (en rouge), Hyun-Soo Ahn et Apolo Anton Ohno entrent en collision et chutent dans le dernier virage de la course.

Photo : Getty Images / Mike Hewitt

Steven Bradbury, une bonne dizaine de mètres derrière l’action, était le dernier homme debout. Il a traversé le fil d’arrivée, mais n'a montré sa satisfaction qu’au bout de la piste, l’air de ne pas comprendre ce qui venait de se produire.

Il venait de marquer l’histoire.

Personne ne s’attendait à une empilade dans le dernier virage comme ça. Personne n’anticipait ce résultat-là non plus. Les juges ont passé beaucoup de temps au centre de la glace et je ne suis pas convaincu qu’ils étaient certains de ce qu’ils allaient décider, se souvient l'Australien.

Puis, le verdict est tombé. La course ne serait pas reprise. Bradbury est bel et bien le vainqueur. Il est par conséquent devenu un champion olympique.

Quand je suis sorti de la patinoire, j’ai regardé derrière moi et j’ai vu une médaille d’or à l’écran, une énorme médaille d’or, et mon nom à côté...

Le choc lui paraît encore dans le visage 20 ans plus tard. Le patineur australien a alors remporté la première médaille d’or de son pays lors de Jeux olympiques d’hiver.


Aujourd’hui, Steven Bradbury s'estime chanceux. On me connaît partout dans le monde comme le médaillé d'or olympique le plus chanceux de l'histoire du sport, reconnaît-il.

À son retour au pays en 2002, il a connu la gloire. Les commanditaires faisaient la file pour lui offrir des contrats. Les récompenses et les demandes d’entrevue se multipliaient. Tout le monde voulait en savoir plus sur ce nouveau héros australien.

Je pense que le moment où (cette nouvelle notoriété) m’a le plus frappé, c’est lors de mon vol de retour de Salt Lake City. J’ai pu voyager en classe affaires. Je n’avais jamais vu la classe affaires, encore moins eu un siège dans cette section! Puis, quand j’ai atterri à Brisbane, j’ai vu une mer de monde au bout de la passerelle menant à l’avion. Il y avait plein de caméras de télévision, de gens et de ballons. Je me suis dit qu’il devait y avoir quelqu’un de connu à bord de mon vol, puis je me suis arrêté et j’ai réalisé : "Ah merde, c’est pour moi!"

Vingt ans plus tard, la folie l’entourant s’est apaisée, mais il vit toujours de sa notoriété.

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En 2012, la compagnie Lego a immortalisé les 10 moments les plus marquants pour l'Australie des 50 années précédentes, dont cette reproduction de la victoire de Steven Bradbury à Salt Lake City.

Photo : Mike Stimpson/LEGO Australia via Getty Images

On me reconnaît encore même sans mes cheveux blonds hérissés! Aujourd’hui, j’ai aussi une barbe, mais on me reconnaît quand même. On me demande des fois un autographe dans la rue. Les gens m’arrêtent pour me dire ce qu’ils faisaient ou où ils étaient quand j’ai gagné cette médaille d’or il y a 20 ans.

La façon dont j’ai gagné cette médaille en fait une course incroyablement difficile à oublier. Les gens veulent toujours en parler. C’est drôle parce que ma meilleure course, je l’ai faite en quarts!

La médaille d'or, bien sûr, elle m'a apporté beaucoup de notoriété, de revenus – chose que je n'ai jamais eue dans mon sport avant – et elle m'a aidé à construire une carrière sur scène. Mais la médaille d'or elle-même, je ne la regarde jamais vraiment. Au fond de moi, il y a toujours ce petit quelque chose qui me dit : "Est-ce que tu mérites cette médaille?", mentionne-t-il sous le coup de l’émotion.

Je sais que je la mérite pour tout le dur travail que j'ai fait avant. Mais vous savez, il y a beaucoup de coureurs et d'athlètes qui méritent que quelque chose du genre leur arrive. Il y a donc encore un peu de réserve en moi. Je ne célèbre probablement pas la médaille autant que d'autres athlètes en raison de la chance dont j'ai eu besoin pour l'obtenir.


Mathieu Turcotte se souvient de la finale du 1000 m à Salt Lake City comme si c’était hier.

Le Québécois en garde pour souvenir une médaille de bronze, après s’être lancé à travers la ligne d’arrivée pour prendre le 3e rang, et une cicatrice de cinq centimètres sur la fesse gauche.

Ouais, j’ai un petit souvenir de ça, dit-il en riant. Dans la chute du dernier tour, je suis tombé un peu assis sur mon pied et sous l’impact, le bout de ma lame m’a coupé la fesse. Ça m’a laissé une petite cicatrice. C’était pas assez pour venir toucher le muscle. J’ai été chanceux. C’est drôle aujourd’hui parce que se couper à la fesse, c’est un peu niaiseux... mais c'est un beau souvenir!

Et cette course, il n’y a pas que sa cicatrice qui la lui rappelle.

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Apolo Anton Ohno (centre), Mathieu Turcotte (en rouge) et Steven Bradbury après la finale.

Photo : Getty Images / Clive Mason

Les gens qui me rencontrent et ne me connaissent pas forcément comme un patineur de vitesse aujourd’hui m’en parlent encore, et c’est assez drôle de dire : "Ouais, j’étais là dans cette finale! J’ai gagné la médaille de bronze!"

La médaille d’or et tout le succès qui a suivi, Turcotte estime que Bradbury les a mérités.

Il n’était pas pressenti pour une médaille, OK, mais il l’a amplement méritée de par son parcours. C’est ça aussi, l’histoire de Steven. C’est pas seulement "j’ai gagné une médaille parce que j’ai été hyper chanceux". On dirait que toutes ses années de travail ont été récompensées par la chance qu’il a eue ce jour-là.

C’est une superstar en Australie, mais c’est aussi quelqu’un de très terre-à-terre. Il a beaucoup participé au développement de son sport dans son pays. Et comme le patinage n’est pas un gros sport, on a besoin de l’appui de tout le monde. Alors, c’est d’autant plus cool qu’il ait gagné.

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Steven Bradbury (centre), médaillé d'or, Apolo Anton Ohno (droite), médaillé d'argent, et Mathieu Turcotte, médaillé de bronze au 1000 m des Jeux olympiques de Salt Lake City

Photo : Reuters / Rick Wilking

En Australie, il n’est pas rare qu’on dise de quelqu’un qui réussit par chance qu’il a « fait un Bradbury ». L’expression a d’ailleurs été incluse dans le dictionnaire national en 2016, mais la co-commissaire du Musée australien du sport, Isobel Andrewartha, ne croit pas qu’elle rend justice au patineur.

L’expression est amusante, mais elle est légèrement incorrecte, car même s’il a semblé avoir de la chance, il y avait une véritable stratégie derrière. Rester en retrait en cas de chute est une stratégie légitime en patinage de vitesse, explique-t-elle.

Bien qu’ils en rient un peu, les Australiens perçoivent tout de même Bradbury comme une inspiration, estime-t-elle.

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Steven Bradbury (centre) est intronisé au Temple de la renommée des sports d'Australie, en octobre 2007

Photo : Getty Images / Simon Fergusson

Je pense vraiment que le legs de Steven Bradbury est un legs d'espoir. Se qualifier pour les Jeux olympiques est une chose magnifique à faire. Et je pense qu'il prouve vraiment que le simple fait d'être dans la course est parfois suffisant pour obtenir l'or. Je pense que c'est une leçon qui s’applique bien au-delà du sport, dit-elle.

Ce mois-ci, à Pékin, Jakara Anthony a remporté une médaille d’or sous la bannière australienne à l’épreuve des bosses en ski acrobatique. Trois autres Australiens ont aussi monté sur le podium dans d’autres disciplines.

En fait, depuis 2010, ce pays de l’hémisphère sud n’a jamais gagné moins de trois médailles à chaque édition des Jeux d'hiver, un exploit rendu possible, entre autres, par l'exploit de Bradbury qui a contribué à la popularité des sports d'hiver.

2002 a été une année vraiment déterminante pour l’Australie en ce qui a trait aux Jeux d’hiver, non seulement à cause de Bradbury, mais aussi avec Alisa Camplin qui a gagné une médaille d’or en ski acrobatique la même journée, rappelle Isobel Andrewartha. Tout d’un coup, nous sommes passés d’avoir pratiquement aucun intérêt à suivre les Jeux d’hiver à un pays qui a deux médailles d’or. Ça a vraiment suscité un intérêt pour les sports d’hiver en Australie!

Photo d'entête par Steve Munday/Getty Images