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Une gardienne de but au soccer se jette dans les airs pour arrêter un ballon.

Karina LeBlanc - L'arrêt de Stephanie

« Si les Canadiennes s’apprêtent maintenant à jouer pour l’or, dans quelques heures, c’est en grande partie grâce à ce jeu, à cette décision, puis à cette action réalisée en une fraction de seconde : ce moment où Stephanie a décidé de bondir sur sa gauche. »

Signé par Karina LeBlanc

L'auteure a été gardienne de but au soccer. Elle a représenté le Canada à deux Jeux olympiques et à cinq Coupes du monde. Elle agit comme analyste de la compétition de soccer féminin des Jeux de Tokyo pour CBC.

[MISE À JOUR] Le Canada a finalement remporté la médaille d'or en soccer féminin aux Jeux de Tokyo grâce à une victoire en finale contre la Suède.

Faire confiance à ton instinct. Il n’y a que ça à faire quand tu es gardienne de but au soccer et que tu dois arrêter un penalty.

Seule entre les deux poteaux du but, tu fixes le ballon. Tu suis la course d’approche de la joueuse. Tu surveilles comment elle plante son pied d’appui.

Parfois, tu as déjà étudié cette joueuse sur vidéo, alors tu connais ses tendances. Mais au bout du compte, peu importe ce que tu sais d’elle, une fois à ce moment, il n’y a qu’une seule chose à faire : te fier à ton instinct.

Qu’est-ce que mes yeux me disent? De quel côté va-t-elle tirer?

Karina LeBlanc effectue un arrêt.

Karina LeBlanc pendant un entraînement en marge de la Coupe du monde de 2015 à Edmonton.

Photo : Getty Images / AFP/Geoff Robins

Le plus difficile pour une gardienne, c’est de ne pas bouger trop tôt. La joueuse pourrait alors réagir et changer ses plans au dernier instant. Il faut donc retenir son souffle et rester immobile le plus longtemps possible.

Analyser, se retenir... puis, au bon moment, se commettre en plongeant d’un côté ou de l’autre.

Vous avez probablement tous vu ce moment où Stephanie Labbé a couru vers ses coéquipières pour célébrer la victoire des Canadiennes en quarts de finale. La gardienne venait tout juste de stopper la Brésilienne Rafaelle pour clore la séance de tirs au but et permettre au Canada d’atteindre les demi-finales.

À lui seul, cet arrêt venait de donner au Canada l’occasion de jouer pour une médaille, ce qu'elles ont réussi au match suivant en battant les Américaines. Et si elles s’apprêtent maintenant à jouer pour l’or, dans quelques heures, c’est en grande partie grâce à ce jeu, à cette décision, puis à cette action réalisée en une fraction de seconde : ce moment où Stephanie a décidé de bondir sur sa gauche.


J’ai joué au soccer professionnel pendant 14 ans. J'ai représenté le Canada à deux Jeux olympiques et à cinq Coupes du monde. Tout au long de ces années, j’ai vécu toutes sortes de situations, dont plusieurs coups de pied de réparation.

Il me vient en tête la séance de tirs lors du match de la médaille d’or des Jeux panaméricains à Guadalajara, au Mexique, en 2011. C’était aussi contre le Brésil.

Je me souviens de m’être alors présentée dans le caucus, tout juste avant le début de la séance, et d’avoir dit aux filles : Je vais réussir un ou deux arrêts, assurez-vous juste, vous, de mettre le ballon dans le but!

C’est ce qui s’est produit : j’ai bloqué deux des cinq tirs des Brésiliennes pendant que la gardienne rivale ne réussissait qu’un seul arrêt. Pour la première fois de l’histoire des Jeux panaméricains, le Canada remportait la médaille d’or.

C’est pourquoi je pense que c’est la bonne mentalité à avoir dans ces circonstances quand on est gardienne. Tu dois être confiante, te fier à tes habiletés, et c’est exactement ce que j’ai fait à l’époque, et ce que fait Stephanie à Tokyo.

Chaque tir est différent. Il ne faut penser ni à l'avenir ni au passé. Il faut être là, maintenant, entièrement dans le moment présent. C’est l’état mental dans lequel se mettent les gardiens qui ont du succès dans ces situations.

La gardienne de but réussit l'arrêt.

Stephanie Labbé qui réussit son arrêt contre Rafaelle, du Brésil.

Photo : Getty Images / Koki Nagahama

À Tokyo, Stephanie fait confiance à son instinct et ça lui réussit.

Jusqu’ici, elle a été exceptionnelle, et pas seulement sur les coups de pied de réparation. Elle a été comme ça tout au long des matchs. Elle prend les bonnes décisions, elle s’assure de bien communiquer avec ses coéquipières, que chacune est bien positionnée et, en plus, elle arrête des tirs. Tout ça parce qu'elle se fait confiance, même dans les moments de haute tension.

D’ailleurs, c’est précisément pourquoi nous, les gardiennes, jouons à cette position : nous aimons la pression. Les gens disent que nous sommes folles, mais nous vivons pour ces moments.

Une fois en tirs de barrage, c’est bien sur les épaules de la tireuse qu’elle repose, cette pression. Si la gardienne réussit l’arrêt, c’est un boni. Avec un but aussi grand, ce n’est pas ce qui est attendu, ce n'est pas ce qui est censé arriver.

C’est pour ça que la gardienne peut se présenter avec cette mentalité aussi confiante. Elle n’est pas dans une situation où tous s'attendent à un arrêt, une situation où elle se dit : Oh! Mon Dieu! Si je ne l’arrête pas, nous sommes dans le trouble!

L’état d’esprit, c’est plutôt : J’ai une occasion de briller.

Des joueuses de soccer se jettent les unes sur les autres.

La gardienne canadienne Stephanie Labbé est ensevelie par ses coéquipières après son arrêt contre Rafaelle, du Brésil, en séance de tirs au but.

Photo : Getty Images / Koki Nagahama

Quand Stephanie a réussi l’arrêt contre la Brésilienne, je suis devenue complètement folle. Vous pouvez le constater en allant voir n’importe quel de mes comptes sur les réseaux sociaux… J’ai sauté et j’ai crié à en perdre la voix.

Les réactions tournées en direct de Karina LeBlanc (en anglais)

J’ai réagi aussi fortement parce que je connais bien Stephanie. J’ai travaillé à ses côtés, on a joué ensemble pendant des années. Je me souviens de la voir arriver, toute jeune, et de la regarder devenir la grande gardienne internationale qu’elle est aujourd’hui. À Tokyo, elle s’est blessée aux côtes lors du premier match, contre le Japon, mais a tenu à être à son poste à la rencontre suivante.

Dans ma réaction, il y avait un peu de ça, mais il y avait aussi toute la signification de cette victoire. Gagner une médaille olympique aura un impact sur des générations de jeunes joueuses à venir. Des milliers de jeunes filles vont tomber amoureuses de notre sport grâce à ça, en réalisant qu’elles pourraient un jour, elles aussi, avoir l’occasion de gagner une médaille d’or pour le Canada.

On parle beaucoup de développement du sport, de la naissance d’une équipe professionnelle. Tellement de choses peuvent découler d’une médaille d’or.

Ce groupe de filles, à Tokyo, a déjà marqué l’histoire puisque le Canada n’avait jamais gagné plus qu’une médaille de bronze. Elles sont maintenant assurées de gagner au moins l’argent. C’est pour ça que je les appuie autant. En tant qu’ancienne coéquipière, oui, mais aussi en tant que Canadienne.

Nous nous sommes d’ailleurs échangé quelques messages depuis le début des Jeux, les joueuses et moi. Je voulais simplement les féliciter et leur souligner qu’elles s’apprêtent à marquer l’histoire. Et ce qui est incroyable avec ce groupe, c’est qu'elles apprécient l’apport de celles qui étaient là avant elles.

Quant à moi, ce qui m’émeut, c'est de voir ce groupe et Stephanie atteindre ce stade… mais aussi, de voir Christine Sinclair. De pouvoir la voir vivre ça, elle qui a tant donné et tant apporté à notre sport, c’est exceptionnel.

Je me suis sentie chanceuse d'assister à ce moment clé, à cet arrêt de Stephanie face à la Brésilienne.

Plus encore, l’ancienne joueuse, et la Canadienne en moi, se sent vraiment chanceuse de pouvoir être témoin de ce qui, ces jours-ci quelque part au Japon, est en train de se passer.

Propos recueillis par Alexandra Piché et François Foisy

Photo d'entête Philip Fong/AFP via Getty Images