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Une femme s'appuie sur une barre d'haltérophilie et regarde la caméra.

Marianne St-Gelais - Mon amie Kristel Ngarlem

« Kristel sait que je suis là, derrière elle. Dans la vie, il y a des gens comme ça. On sait qu’ils sont derrière nous, qu’ils nous soutiennent. On n’a aucunement besoin qu’ils se manifestent de telle ou telle manière. On sait, c’est tout. »

Signé par Marianne St-Gelais

L'auteure est une ex-patineuse de vitesse sur courte piste. Elle a participé aux Jeux olympiques de Vancouver, de Sotchi et de Pyeongchang. Elle y a gagné trois médailles d’argent : deux au relais et une, individuelle, au 500 m.

[MISE À JOUR] Kristel Ngarlem s'est finalement classée 8e de l'épreuve d'haltérophilie chez les moins de 76 kg.

Non, je ne texterai pas Kristel avant son épreuve à Tokyo.

Chaque fois que je suis allée aux Jeux olympiques, un peu avant, je me suis complètement déconnectée des réseaux sociaux. Je pourrais lui envoyer un petit : Let’s go Kristel, je pense à toi! Cela lui ferait sûrement du bien, mais en même temps, ça lui ramènerait à l’esprit qu’il y a des gens à Montréal qui la suivent ces jours-ci. Je me dis que si j’étais à sa place, ça me dérangerait. Je traite les gens comme j’aurais aimé qu’on me traite quand c’était moi qui étais aux Jeux.

J’ai écrit à Kristel à sa fête, tout juste avant les Jeux de Tokyo, mais c’était clair dans mon esprit qu’une fois la cérémonie d’ouverture passée, je ne lui parlerais pas plus que je lui écrirais.

Dimanche, une fois que l'épreuve des moins de 76 kg en haltérophilie sera finie, je vais lui écrire, c’est sûr. Quand je serai certaine qu’elle a la tête vide et qu’il n’y aura plus aucun danger de la déconcentrer ou de la sortir de sa zone.

De toute façon, Kristel sait que je suis là, derrière elle. Dans la vie, il y a des gens comme ça. On sait qu’ils sont derrière nous, qu’ils nous soutiennent. On n’a aucunement besoin qu’ils se manifestent de telle ou telle manière. On sait, c’est tout.


J’ai rencontré Kristel Ngarlem il y a quelques années, autour de 2016, lors d’une activité de promotion. Ça a cliqué tout de suite entre nous.

On s’est échangé nos numéros de téléphone et on s’est mis à se parler régulièrement. On est devenu des amies.

Je suis plus vieille qu’elle, alors elle devait avoir 21 ou 22 ans à l’époque. C’est vraiment ça qui m’a attirée en premier chez elle : je trouvais qu’il y avait beaucoup de profondeur dans ses propos pour une jeune femme de son âge, et jamais de jugement.

Deux femmes regardent la caméra en souriant.

Marianne St-Gelais et Kristel Ngarlem

Photo : fournie par Marianne St-Gelais

Je me souviens qu’à nos premières années d’amitié, les haltérophiles ne s’entraînaient pas à l'Institut national du sport, au Parc olympique, mais plutôt dans un petit local au sous-sol du complexe sportif Claude-Robillard. J'allais la voir là, mais aussi en compétition. Ça adonnait bien parce qu’après ma retraite, j'ai vécu une période pendant laquelle je ne faisais pas grand-chose, alors ça me faisait du bien de sortir de la maison pour aller voir mon amie lever des poids.

Alors, je la regardais.

Je pense que si tu as le moindrement levé une barre dans ta vie, tu peux comprendre à quel point l’haltérophilie est un sport technique, à quel point ça prend autre chose que simplement de la force. Kristel est forte, oui, mais ce qui fait qu’elle réussit à propulser des barres aussi lourdes au-dessus de sa tête, c’est une combinaison de sa force et de sa technique parce que le moindre faux pourrait faire qu’elle la lâche.

Alors oui, j’ai toujours jeté un regard impressionné sur ce qu’elle faisait. Je trouve que son sport est fabuleux. C’est drôle parce que, pour certains, ça peut sembler être un sport pas si physique que ça, entre autres parce qu’on ne voit pas vraiment les haltérophiles suer.

Une levée, entre le moment où l’athlète se penche pour agripper la barre et celui où elle la laisse tomber, ça dure, quoi, 12 secondes? Mais c’est le fruit d'une foule de petits détails complexes, du positionnement des pieds à la visualisation de ce que l’athlète va voir devant elle au moment où elle va lever la barre en compétition.

Une femme sourit en brandissant une médaille argent.

Marianne St-Gelais et sa médaille d'argent remportée à l'épreuve du 500 m, en patinage de vitesse sur courte piste, aux Jeux olympiques de Vancouver.

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Il y a l’aspect sportif, mais il y a aussi tout le reste de ce qu’est mon amie Kristel qui m’impressionne. Elle n’a pas eu une vie simple où tout était facile, mais elle ne se sert jamais de ça comme excuse. Même qu’il a fallu du temps pour qu’elle me raconte toutes ses histoires. Ce n'est pas quelque chose qu’elle livre d’entrée de jeu, justement parce qu’à ses yeux, ce n'est une excuse pour rien. C’est sa vie et elle compose avec ça.

C’est après que j’ai fait des liens et que j’ai compris que c’était peut-être de là que venait sa belle maturité. D’ailleurs, Kristel est enfant unique et, malgré notre différence d’âge, j’ai souvent trouvé qu’elle était une grande sœur pour moi plus souvent que je l’étais pour elle.

Elle a été avec moi pendant ma transition après ma carrière de patineuse, elle m'a vue dans plusieurs drôles de situations et pendant que j’éprouvais des émotions très aiguës. Chaque fois, elle avait les bons mots. Elle était rassurante et réconfortante, mais sans chercher à trouver des excuses ou des prétextes.

En fin de compte, ça se résumait toujours à ceci : C'est comme ça, Marianne. Oui, en ce moment, tu es dans le noir. Mais tu sais quoi? On va en tirer quelque chose au bout du compte. Il faut juste que tu prennes une grande respiration et que tu avances. À un certain moment, tu vas t’apercevoir que plusieurs des sacs de sable que tu traînes vont s’être vidés en cours de route et que le poids sur tes épaules sera beaucoup moins lourd.

Je pense que tout ça vient de ce qu’elle a vécu. Kristel n’est pas une personne qui s’ouvre facilement, mais quand elle le fait, c’est pour la vie. C’est le plus beau cadeau qu’elle m’ait fait.

Pour tout ça, je l’admire.

Une femme reprend son souffle, appuyée sur une barre d'entraînement.

Kristel Ngarlem

Photo : Radio-Canada / Alain Décarie

Avec la pandémie, Kristel et moi nous sommes vues pas mal moins, évidemment.

Un jour, à la mi-juin, j’étais à l’Institut national du sport, au Parc olympique, où j’entraîne de jeunes athlètes dans une portion du bâtiment qui est à aires ouvertes.

Les haltérophiles, eux, sont postés dans un autre coin, près de la vitrine qui donne sur la piscine. Quand je sais qu’elle est là en même temps que moi, je passe la saluer, ce que j’ai fait ce jour-là.

Chaque fois, je ne m’éternise pas. Je profite de la petite pause entre deux levées pour jaser un peu. Mais je n’ai pas une heure. C’est assez expéditif.

Cette fois-là, je l’ai donc approchée comme d’habitude, elle venait à peine de laisser tomber sa barre.

- Allo! Alors, ça va bien, l’entraînement? T’as l'air en forme!

- Oui, oui. Je m’en vais aux Jeux.

Elle m’a lancé ça comme ça, sans plus de détour. Comme si ce n’était pas un big deal.

J’ai eu une réaction plus intense qu’elle, je pense. Je suis venue les yeux pleins d’eau. Je me suis mise à sauter et à crier.

- Ben voyons! Tu me lances ça de même : Je m’en vais aux Jeux?!? Tu aurais pu courir dans le gym pour venir me l’annoncer, non? Tu t’en vas aux Jeux Kristel! Tu y vas! C’est fou!

Elle-même ne le savait pas depuis longtemps. J’ai eu l’impression qu’elle était simplement déjà dans son état d'esprit olympique.

Au fil des années, Kristel m’a toujours dit que son objectif, c’était d’aller aux Jeux olympiques. Elle ne m’a jamais parlé d’un autre but que celui-là. Ça ne s’est pas passé comme prévu pour ceux de Rio, peut-être qu’il était trop tôt. Mais là, ça a marché. Elle y est.

Alors, tard samedi soir, soyez certains que je serai incapable d’aller me coucher sans la regarder. Quand je vais la voir sur la plateforme olympique d’haltérophilie, c’est la Kristel que j’ai regardée si souvent lever des barres dans des gymnases d’écoles boboches que je vais voir, c’est celle qui a fait toutes sortes de compétitions, dans toutes sortes de conditions, dans le but d’amasser des points.

La fierté que je vais ressentir en regardant mon amie, Chouchoune, avec les meilleures du monde, elle va venir de là : de l’acharnement qu’elle a démontré, de sa détermination à ne pas arrêter, peu importe les épreuves qu’elle a rencontrées sur sa route.

En fin de compte, son objectif, elle l'aura atteint. Elle aura enfin ses deux pieds sur cette plateforme-là, où bien d’autres ne réussiront jamais à se rendre.

Une femme soulève une barre l'haltérophilie.

Kristel Ngarlem

Photo : Radio-Canada / Alain Décarie

Propos recueillis par François Foisy

Image d'entête Radio-Canada/Alain Décarie