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Un homme torse nu écarte les bras et regarde une foule.

Le message de Pita Taufatofua

Il a marqué l’imaginaire de la planète entière en défilant, torse nu et huilé, aux cérémonies d'ouverture à Rio, à Pyeongchang et encore vendredi, à Tokyo. « Je ne suis pas trop du genre à suivre les règles, alors j’ai décidé de faire les choses à ma façon. » Conversation avec l'athlète flamboyant et hors normes du Royaume des Tonga, dont les motivations dépassent les apparences.

Un texte de Alexandra Piché

À Tokyo, Pita Taufatofua participe à la compétition de taekwondo chez les plus de 80 kg.

[MISE À JOUR] Après avoir perdu son premier combat, il s'est finalement incliné à son duel de repêchage devant Ivan Konrad Trajkovic, de la Slovénie.

Il n’avait presque pas fait de combats internationaux en taekwondo avant les Jeux olympiques de Rio en 2016...

Il n’avait jamais mis les pieds dans la neige avant d’annoncer qu’il ferait du ski de fond à Pyeongchang en 2018...

Il n’avait jamais pris place dans un kayak de vitesse avant de se lancer dans ce nouveau sport un an avant les Jeux de Tokyo…

Pita Taufatofua a marqué l’imaginaire de la planète entière en 2016 en défilant, torse nu et huilé, portant la tenue traditionnelle des guerriers du Royaume des Tonga, à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Rio.

Il était de retour vendredi dans le stade de Tokyo et, même si cette fois il n’était pas le seul porte-drapeau du pays, il a fait honneur à la tradition.

Entre-temps, il avait récidivé à Pyeongchang, en 2018, en faisant son entrée dans le stade olympique sud-coréen vêtu de la même manière. Le contraste était encore plus flagrant entre lui et les athlètes des autres délégations habillés d’un manteau d’hiver, même d’une tuque dans certains cas.

À 37 ans, celui qui participe à ses troisièmes Jeux olympiques n’a pas peur de se couvrir de ridicule en essayant de nouveaux sports dans de grandes compétitions internationales. Il l’avait fait en ski de fond, et il l’a refait en kayak de vitesse aux mondiaux de 2019.

Pourquoi? C’est une occasion pour lui de transmettre un message d’espoir, de montrer que tout est possible, affirme-t-il.

Quand je suis arrivé à Rio, je n’ai jamais pensé que je deviendrais populaire. D’ailleurs, je déteste ce mot. C’était pour moi un défi personnel, une façon d’inspirer les jeunes de mon pays. Mais c’est arrivé. Je souhaite donc utiliser la plateforme qui s’offre à moi pour véhiculer un message positif. Je veux montrer au monde entier qu’il faut se donner le droit de rêver, de se dépasser. C’est ça, le plus important pour moi. Et si je dois me faire connaître comme le porte-drapeau torse nu des Tonga pour y arriver, c’est correct.

Ma récompense, c’est quand j’entends un jeune me dire qu’il a osé essayer un nouveau sport grâce à moi.

Pita a raconté son histoire à Podium et a expliqué d'où vient son inspiration.

Pita Taufatofua, le torse nu et huilé, ainsi que Malia Paseka portent le drapeau du Tonga.

Pita Taufatofua fait une entrée remarquée

Photo : Getty Images / Hannah McKay - Pool

Il était une fois, à des milliers de kilomètres du Canada, dans un archipel de 170 îles paradisiaques, un petit garçon qui rêvait de Jeux olympiques : Pita Taufatofua.

J’ai grandi sur une petite ferme du Royaume des Tonga. Il y avait un seul écran pour tout mon village. Chaque fois qu’il y avait un gros événement sportif, tous les jeunes se retrouvaient devant la maison des propriétaires de cette fameuse télévision pour regarder par la fenêtre.

Il devait y avoir chaque fois une bonne cinquantaine de jeunes, dont moi. C’était le cas le jour où le boxeur Paea Wolfgramm a remporté la première médaille olympique du pays, toujours la seule à ce jour. C’était aux Jeux olympiques d’Atlanta en 1996. Il avait obtenu la médaille d’argent.

Un homme regarde au loin.

Le boxeur Paea Wolfgramm

Photo : Holde Schneider/Bongarts/Getty Images

Quand il est revenu des Jeux, tout le monde au pays s’est réuni pour faire une haie d’honneur dans la rue qui allait de l’aéroport jusqu’en ville. J’étais tout petit, je tenais un morceau de papier avec la lettre P dessus, la première lettre de Paea. Mes voisins tenaient les autres lettres pour former son nom.

Quand il est passé à côté de nous, il a envoyé la main et j’ai pensé que c’était pour moi. Il m’a envoyé la main!

À ce moment, je pratiquais déjà le taekwondo, alors je me suis dit qu’un jour, je serais un athlète olympique.

À ce moment, Pita était loin de deviner qu’il deviendrait non seulement un athlète olympique, mais aussi une vedette un peu partout dans le monde.

Deux athlètes de taekwondo se battent.

Pita Taufatofua (droite) frappe l'Iranien Sajjad Mardani pendant leur combat de qualification chez les plus de 80 kg en taekwondo, aux Jeux olympiques de Rio.

Photo : KIRILL KUDRYAVTSEV/AFP via Getty Images

Avant la cérémonie d’ouverture des Jeux de 2016, personne ne connaissait ce drôle de personnage qu’est Pita Taufatofua. Probablement que s’il n’avait pas traversé le stade de Rio de Janeiro avec le torse dégoulinant d’huile et une jupe de paille, personne ne se rappellerait de son court passage dans la compétition de taekwondo, où il a été éliminé dès son premier combat par l’Iranien Sajjad Mardani.

Pour lui, le taekwondo suffisait. Il est heureux aujourd’hui de pouvoir utiliser sa popularité pour inspirer des jeunes de son pays et transmettre un message positif, mais il ne s’attendait pas à ce que son choix te tenue frappe autant.

C’est drôle parce que, pendant les Jeux de Rio, il y avait un mème qui circulait et sur lequel il était écrit : Personne ne se souvient du gagnant de la médaille d’or en taekwondo, mais on sait qui a gagné la cérémonie d’ouverture.

Un autre disait : Quand tu gagnes la cérémonie d’ouverture, tu remportes les Jeux!

Bon, moi, c’était en taekwondo que je voulais gagner, mais tant mieux si j’ai fait sourire les gens.

Au début, je devais porter un uniforme standard avec pantalon et veston pour mener ma délégation. Le pays avait décidé ça pour nous. Mais, à mon avis, ça n’avait aucun sens. Je ne suis pas trop du genre à suivre les règles, alors j’ai décidé de faire les choses à ma façon. Je trouvais ça logique de porter ce que nos ancêtres guerriers portaient, pour leur rendre hommage. On ne porte pas de veston-cravate aux Tonga. Je viens d’une lignée de combattants.

Je n’ai pas réussi à convaincre les responsables de mon pays, mais mon entraîneur et moi avons décidé de le faire quand même. On a donc caché ma taʻovala (le nom de notre habit traditionnel) sous notre habit imposé et nous nous sommes rendus à l’endroit où il fallait attendre avant d’entrer dans le stade. Les pays entrent en ordre alphabétique. Quand ils ont commencé à nommer les pays commençant par la lettre L, je l’ai enfilé discrètement et mon coach m’a huilé la poitrine. Ensuite, c’était à nous. Il était trop tard pour qu’on m’oblige à me changer.

J’ai été surpris, par contre, de la réaction des gens. Aux Tonga, c’est un habillement assez commun. On voit ça beaucoup, alors ce n’est pas une grosse affaire. Je n’avais pas réalisé que je ferais les unes des journaux.

Combien d’entrevues a-t-il données? Il n’en a aucune idée, mais c'est beaucoup. On lui a même demandé de faire une apparition dans le spectacle de la cérémonie de clôture. Il a fait la tournée des médias plusieurs fois. Il a même fait escale aux États-Unis après les Jeux pour faire des entrevues à la télévision.

Un skieur de fond est penché et se laisse glisser.

Pita Taufatofua aux Jeux olympiques de Pyeongchang

Photo : Getty Images / Clive Mason

Quelques mois après les JO de Rio, Pita Taufatofua était en quête d’un nouveau défi. Il voulait continuer d’écrire l'histoire et participer aux Jeux d’hiver. Il a donc annoncé publiquement, avant même d’avoir mis les pieds dans la neige pour la première fois, qu’il prendrait part aux Jeux de Pyeongchang en ski de fond, une affirmation qu’il a regrettée par la suite.

Je suis toujours à la recherche de nouveaux défis. Après les Jeux de Rio, je me suis demandé comment je pourrais me sortir complètement de ma zone de confort à nouveau. C’est là que j’ai pensé que je pourrais faire un sport d’hiver, et peut-être inspirer de jeunes Tongiens qui regardent les Jeux comme je le faisais à leur âge.

Comment en suis-je arrivé à choisir le ski de fond? Probablement que j’étais assis sous un cocotier et que j’avais reçu une noix de coco sur la tête avant d’arrêter mon choix!

Non, sans blague, c’était quand même réfléchi. J’ai essayé de trouver le sport qui allait me sortir le plus de ma zone de confort. Je pèse 100 kg, probablement presque 30 kg de plus que la moyenne des fondeurs olympiques. Je ne suis pas fait pour les longues distances. Je n’avais jamais mis les pieds dans la neige.

Ça n’avait aucun sens de choisir ce sport, c’est pourquoi je l’ai fait.

Et je peux vous dire que ç’a été vraiment difficile.

J’ai mis des skis pour la première fois quelques jours avant les Championnats du monde de Lahti, en Finlande, en février 2017. On m’a montré comment les enfiler et me tenir dessus. Quelques secondes plus tard, j’étais sur les fesses. Je n’avais pas réalisé à quel point c’est glissant, des skis de fond. Disons que ça m’a demandé beaucoup d’apprendre à avancer.

Le problème, c’est que j’avais déjà dit à tout le monde que je ferais les Jeux olympiques en ski de fond. Je n’ai jamais rien abandonné de ma vie, alors je n’avais pas le choix de poursuivre et d’essayer.

À ces mondiaux, Taufatofua s’est classé 151e du sprint de 1,6 km. Il a mis un peu plus de 5 min 44 s à rallier l’arrivée, plus que le double du temps du vainqueur de la course de qualification. Il n’était cependant pas le dernier à terminer. Deux athlètes du Venezuela et un représentant du Monténégro étaient derrière lui.

Aux Jeux olympiques de Pyeongchang, il a défié le 15 km. Presque 23 minutes après les médaillés, il a pris le 110e rang. Deux de ses amis, le Colombien Sebastian Uprimny et le Mexicain German Madrazo, étaient toujours en piste.

Un homme fait du ski de fond.

Pita Taufatofua pendant l'épreuve du 15 km style libre en ski de fond aux Jeux olympiques de Pyeongchang

Photo : ODD ANDERSEN/AFP via Getty Images

Quand il a franchi la ligne, les médias réclamaient Pita Taufatofua, mais il leur a fait signe d’attendre. Il est retourné sur le parcours pour rejoindre ses deux amis et les encourager à finir la course.

Sans aucun doute, la fin de ce fameux 15 km de ski de fond était beaucoup plus impressionnante que l’arrivée des vainqueurs. Accueilli par ses amis, German Madrazo a parcouru les derniers kilomètres en célébrant, un drapeau mexicain géant à la main. Ses amis lui ont retiré ses skis et l’ont porté sur quelques mètres, sous les acclamations des partisans restants.

Quel est mon meilleur moment de la course de ski de fond? Facile : je n’ai pas terminé dernier.

Honnêtement, mes amis et moi, nous nous sommes sentis comme des gagnants. Nous avons travaillé tellement fort pour nous qualifier. Nous nous sommes donnés corps et âme pour être présents en Corée, nous avons vécu ça tous ensemble et nous sommes devenus de bons amis.

C’est pour ça qu'après avoir terminé, j’ai voulu aller soutenir German et Sebastian. Je me suis dit : Nous avons vécu l’enfer ensemble, nous allons terminer tous ensemble.

Je sais que ça peut paraître absurde de célébrer autant une dernière place, mais c'était un moment tellement spécial pour nous. Nous avons réussi cet énorme défi que nous nous étions lancé.

Je pense que c’est aussi une belle représentation des valeurs olympiques. Même si nous étions en compétition, nous sommes devenus de grands amis.

Deux skieurs se font l'accolade.

Pita Taufatofua tombe dans les bras du Marocain Samir Azzimani à l'issue de l'épreuve du 15 km style libre aux Jeux olympiques de Pyeongchang.

Photo : Getty Images / Matthias Hangst

À Tokyo, Pita Taufatofua s’était donné comme objectif de représenter son royaume en kayak de vitesse. Encore une fois, son périple a été plus que rocambolesque. Il a commencé sa carrière en compétition quelques jours avant les Championnats du monde de 2019. Encore une fois, son initiation s’est très mal déroulée. Le kayak de vitesse, c’était beaucoup plus dur qu’il l’avait imaginé.

Je ne sais pas si vous avez vu ma performance… Malheureusement ou heureusement pour ceux qui avaient envie de rire un bon coup, ça s’est retrouvé sur YouTube. J’ai finalement décidé de partager la vidéo moi-même sur mon compte Twitter pour montrer que le ridicule ne tue pas.

Je vous raconte ce qui s’est passé. Avant la course, je devais me placer sur la ligne de départ, mais je n’arrivais pas à rester dans mon couloir. Je faisais de grands cercles pour essayer de m’y installer pendant que tous les autres étaient prêts. Ils attendaient. J’y suis finalement arrivé, mais mon kayak était aligné à 45 degrés, vers les spectateurs, quand le départ a été donné.

Le temps que je me tourne et que je rame les 200 mètres de l’épreuve, les autres kayakistes avaient eu le temps de terminer, d’aller voir leur famille, de retourner à la maison et de prendre le thé.

Le pire : quand j’ai traversé la ligne d’arrivée, j’ai essayé d’aller me cacher, subtilement, sans faire de bruit. Mais j’ai entendu très, très fort dans les haut-parleurs : Couloir 8, Pita Taufatofua, veuillez vous rendre dans l’espace médias!

La honte! Mais vous savez ce que j’ai répondu au journaliste qui m’a dit que ça avait dû être une expérience horrible? Non. En fait, c’est positif parce que j’ai vécu le pire. À partir de maintenant, mon expérience de kayakiste ne peut que devenir meilleure.

Et j’y suis arrivé. Pendant la pandémie, je me suis entraîné plus que jamais. À ces fameux mondiaux, mon temps était de 1 min 15 s sur 200 mètres.

Quelques mois plus tard, je descendais sous la minute, puis sous les 56 s, 54 s, 44 s. Et maintenant, je parcours la distance en moins de 40 secondes. Tout ça en peu de temps. C’est devenu vraiment excitant.

Malheureusement, la pandémie a empêché Pita Taufatofua de se qualifier pour la course de kayak des Jeux de Tokyo. Les restrictions strictes concernant les voyageurs l’ont empêché de se rendre aux qualifications en Russie. Il sera donc en action dans l’arène de taekwondo, chez les hommes de plus de 80 kg. Il n’a cependant toujours pas abandonné l’idée d’être un athlète olympique en kayak.

J’ai mon kayak avec moi et je vais TOUT, mais TOUT faire pour les convaincre de me laisser faire la compétition. Je n’ai jamais rien abandonné dans ma vie, alors j’espère un miracle olympique.

Je vais nager dans le bassin s’il le faut, mais je vais tout donner pour essayer d’y être!

Une femme et un homme tiennent un drapeau et marchent.

Malia Paseka, porte-drapeau du Royaume des Tonga, et Pita Taufatofua pendant le défilé des pays à Tokyo

Photo : HANNAH MCKAY/AFP via Getty Images

Le personnage est plus que rigolo, il a toujours le mot pour rire et n’a pas peur du ridicule. Il est donc facile de voir ses drôles de quêtes olympiques comme une blague qui dure depuis 2016. Mais pour l’athlète des Tonga, tout ça n’a rien de ridicule. Sa démarche est réfléchie.

Dès que j’entreprends quelque chose, j’y mets tout mon cœur. Je fais tout ce que je peux pour atteindre mon objectif. Parfois, rien ne se passe comme prévu. Parfois, tu te présentes aux Championnats du monde et tout va de travers.

J’ai travaillé toute ma vie dans un refuge pour les jeunes sans-abri. J’ai vu des gens traverser des épreuves vraiment, vraiment difficiles. Parfois, arrêter d’y croire.

Je suis maintenant ambassadeur de l’UNICEF en Océanie. Je fais des discours un peu partout, dans des écoles notamment. Je me souviendrai toujours d’un petit garçon en particulier. Il m’a fait penser à moi quand j’ai assisté au défilé pour accueillir le boxeur Paea Wolfgramm en 1996 et que j’ai décidé qu’un jour, je deviendrais un athlète olympique.

Il a couru après moi à ma sortie de l’école et m’a dit : Souviens-toi de mon visage parce qu’un jour, tu me verras à la télévision, aux Jeux olympiques.

Je lui ai dit que je m’en souviendrais. Et c’est vrai, jamais je n’oublierai ce moment.

Quand je suis passé près de lui en voiture par la suite, il m’a regardé à nouveau en faisant un signe avec ses doigts qui signifiait : Souviens-toi de moi!

C’est pour ça, pour des moments comme celui-là, que je fais tout ça. Que je m’humilie en public en essayant de nouveaux sports, que j’accorde des entrevues.

Pita Taufatofua n’a pas voulu s’avancer sur une participation aux Jeux de Pékin de 2022 en ski de fond ou dans une autre discipline. Il a cependant dit de garder l'œil ouvert…

Photo d'entête par Patrick Smith/Getty Images