•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Une kayakiste rame.

Marie-Pier Langlois - Lettre à ma sœur Andréanne

« Ta reconstruction a pris du temps, plus que tu l’aurais souhaité, je le sais. Mais je t’admire de l’avoir pris, ce temps. Tu as réussi à mettre ton rêve olympique de côté pendant plusieurs mois pour te reconstruire. C’est admirable. »

Signé par Marie-Pier Langlois

L'auteure, elle-même une ex-kayakiste, est la sœur d'Andréanne Langlois, qui représente le Canada aux Jeux olympiques de Tokyo.

[MISE À JOUR] Andréanne s'est finalement classée 9e au K1 200 m. Elle doit maintenant prendre part aux qualifications du K4 sur 500 m le jeudi 5 août à 21 h 30 (HAE) (vendredi à 10 h 30 à Tokyo).

Chère petite sœur,

Le sentiment que je ressens en te voyant participer à tes deuxièmes jeux olympiques, après tout ce que tu as traversé dans les dernières années, est indescriptible. J’ai toujours su que tu étais une battante et que tu pouvais te relever, mais je dois t’avouer que j’ai trouvé difficile de te voir atteindre le fond du baril en 2018.

J’étais tellement émue quand ta place dans l’avion pour Tokyo a été confirmée. Ce sont tes deuxièmes Jeux et je sais que ton expérience à Rio avait été formidable. Mais je crois que cette fois ce sera encore mieux. Cela a tellement été un long périple pour toi.

Tu as traversé un burn-out, un divorce, une pandémie. Tu t’es entraînée sur l’eau en plein hiver, en Colombie-Britannique, loin de tes proches. Tu as travaillé comme infirmière au début de la pandémie, en plus de poursuivre tes études, de t’investir avec les plus jeunes de ton club de kayak et de maintenir la forme.

Je t’ai vue t’écrouler et te reconstruire peu à peu pour devenir une personne encore plus forte qu’avant. Je pense que cette place, tu la mérites encore plus que la première fois.

Peu importe ce qui arrivera dans les prochains jours, c’est déjà une victoire d’avoir réussi à remonter, à revenir à la compétition et à te qualifier pour ces Jeux olympiques bien particuliers.


Je me souviens de ce fameux jour de 2018. Tu revenais de ton camp d’entraînement en Floride. Avec les parents, nous sommes parties de Lac-Beauport pour venir te voir à Trois-Rivières parce que tu n’avais pas la force de conduire pour nous rejoindre. Tu étais tellement fatiguée.

Quand je t’ai vue, je t’ai fait le plus gros câlin du monde et ça m’a frappé. Tu avais perdu énormément de poids. Tu fondais dans mes bras. Toi, ma sœur si forte, tu avais l’air si fragile.

J’ai trouvé ça tellement difficile de te voir comme ça. Juste d’y penser, je sens les larmes me monter aux yeux. Tu étais vraiment épuisée, en surentraînement.

J’aurais juste voulu prendre tout ton mal pour que tu ne vives pas cette période difficile.

Par contre, je pense que toucher le fond du baril t’a permis de revenir plus forte.

Tu as toujours donné plus que ton 110 % dans tout ce que tu fais. À l’entraînement, je sais que tu étais toujours à fond, sans demi-mesure. Je pense que cette épreuve, aussi difficile qu’elle ait été, t’a permis de découvrir tes limites.

Ayant moi-même été une athlète en kayak, je sais que le sport de haut niveau est très intense, parfois trop. On a tellement de volonté que ça peut devenir malsain.

Je trouve ça magnifique de t’avoir vue trouver ton équilibre dans ces dernières années difficiles.

Une femme regarde au loin.

Andréanne Langlois

Photo : Radio-Canada / Éric Santerre

Ta reconstruction a pris du temps, plus que tu l’aurais souhaité, je le sais. Mais je t’admire de l’avoir pris, ce temps. Tu as réussi à mettre ton rêve olympique de côté pendant plusieurs mois pour te reconstruire. C’est admirable. C’est rare que les athlètes prennent le temps.

Déjà en 2019, tu allais mieux. C’était encourageant. Mais c’est en février 2020, quand ma fille Lola est née, que j’ai eu l’impression que tu étais véritablement de retour. Ma sœur était revenue.

Et, tu sais ce qui est drôle? Ma petite Lola me fait tellement penser à toi. Elle aussi, c'est une force de la nature. Elle est toute petite, enjouée, elle a de l’énergie plus qu’il en faut. Elle dégage de la positivité, exactement comme toi.

Vous n’avez pas pu vous voir beaucoup à cause de la COVID-19, mais je pense que vous avez malgré tout une super complicité. J’espère qu’en vieillissant, elle continuera de te ressembler. J’espère qu’elle sera sage, qu’elle saura remettre les choses en perspective, comme tu sais si bien le faire malgré ton jeune âge.

J’espère surtout que peu importe ce qui l’allume, elle aura le feu sacré qui t’habite depuis notre enfance, qu’elle sera passionnée par quelque chose, autant que tu l’es pour le kayak.


Tu ne te souviens probablement pas de tes débuts en kayak. Tu étais tellement jeune, mais tu voulais faire comme notre frère et moi. Tu voulais être sur l’eau. Déjà, quand tu as donné tes premiers coups de pagaie, c’était évident que tu avais du talent.

On avait tous un talent pour ce sport dans la famille, mais il y a quelque chose en plus qui t’a permis de te rendre où tu es aujourd’hui : le feu sacré.

Deux femmes regardent la caméra et tiennent un drapeau du Québec.

Marie-Pier et Andréanne Langlois aux Jeux de Canada

Photo : fournie par Marie-Pier Langlois

J’ai aussi fait de la compétition dans l’équipe nationale, mais cette flamme qui t’allume, je l’ai perdue avec les années. La tienne, elle scintille toujours autant. Tu as toujours eu ce désir de gagner, d’être la plus rapide, mais dans le respect.

Déjà à 16 ans, tu étais plus rapide que certaines de mes coéquipières de l’équipe nationale. C’était impressionnant. On s’entraînait souvent ensemble à Lac-Beauport. Tu me suivais et je te criais : Allez, allez, plus vite!

Plus les années avançaient, plus tu allais vite. Je me souviendrai toujours de LA fois où tu m’as battue. C’était aux essais nationaux, à Montréal, l’année des Jeux olympiques de Londres. Tu n’étais même pas officiellement dans l’équipe nationale à ce moment-là.

Je dois avouer que je n’étais pas très contente.

Ça brisait le cœur des parents chaque fois qu’on devait s’affronter en compétition. Ils se disaient que, si tu devais me battre, ce serait la fin du monde. Ils savaient aussi que toi, avec ton grand cœur, tu ne voudrais pas me dépasser.

Pourtant, si quelqu’un allait atteindre les Jeux olympiques dans la famille, c’était sûr que ce serait toi. Je te l’ai dit d’ailleurs quand tu pleurais, le jour où je t’ai annoncé que je prenais ma retraite. Tu étais inconsolable.

Deux femmes sont assises dans un kayak.

Andréanne et Marie-Pier Langlois aux championnats canadiens de kayak en 2012

Photo : fournie par Marie-Pier Langlois

Tu me disais que je ne pouvais pas arrêter, que j’avais le physique parfait pour performer… Mais je n’avais plus la tête à ça. Cette volonté, cette passion qui t’habitait, je ne l’avais plus.

Je n’ai pas regretté ma décision avant 2016. J’avoue avoir été habitée d’une grande tristesse quand tu t’es envolée pour les Jeux olympiques de Rio. J’ai réalisé que si j’avais continué, j’aurais pu vivre ce moment-là avec toi. On aurait même pu partager un kayak.

J’ai toutefois réalisé que ma place n’était pas là. J’avais d’autres projets et d’autres passions. Je suis contente, par contre, d’avoir vécu l’expérience d’athlète de haut niveau parce que je comprends ce que tu vis. Je comprends les sacrifices que tu as faits, le temps que tu as mis à l’entraînement, tout ce que tu as investi pour devenir une athlète olympique.

Une femme dépose son kayak sur un plan d'eau, tout juste à côté d'un quai.

Andréanne Langlois

Photo : Radio-Canada / Éric Santerre

La pandémie n’a pas rendu facile ton année de préparation pour Tokyo. Normalement, l’équipe s’entraîne en Floride durant la saison hivernale, mais l'interdiction de voyager hors du pays vous a forcé à vous entraîner en Colombie-Britannique.

Tu nous envoyais des photos. Vous étiez pleines de glace, avec des mitaines, l’eau était glacée.

Je me disais : Mais pourquoi? Pourquoi fais-tu ça?

La réponse est simple, tu avais les Jeux olympiques en tête. Cet objectif, il était ancré en toi, même si la situation était incertaine, même si l'événement pouvait être annulé à tout moment. Tu as réussi à rester concentrée. Tu as tout donné et, finalement, tu as été l’une des premières athlètes canadiennes à confirmer ta place à Tokyo.

Qui l’eût cru? On n’aurait pas pu dire ça quand on t’a vue en 2018, revenir de ce fameux camp d’entraînement en Floride.

En même temps, tu es tellement forte qu’avec le recul, je ne suis pas surprise.


Je ne peux pas être au bassin avec toi aujourd’hui. Mais si j’y étais, je sais ce que je te dirais avant que tu t’amènes à la ligne de départ.

Je te dirais que je suis vraiment fière de toi, que toute la famille, tout le Québec sont derrière toi. Peu importe le résultat, je veux que tu t'amuses. Je veux que tu profites de chaque coup de pagaie, du premier au dernier.

Vis ce moment à 100 %, arrache la ligne d’arrivée, défonce tout comme tu sais si bien le faire. Mais surtout, savoure le moment. Prends le temps de penser que tu es aux Jeux olympiques. Enregistre chaque seconde dans ta mémoire.

Pour nous, te voir en santé et épanouie, c’est la plus belle médaille olympique qui existe.

Et quand tu auras mal aux bras au milieu de la course, imagine que maman est dans les gradins. Tu te souviens de son intensité et de sa grosse voix?

Je pense que si elle crie devant la télévision, tu vas l’entendre jusqu’au Japon te dire, comme elle le faisait à chacune de nos compétitions :

POUSSE BÉBÉ, POUSSE!

Quatre femmes sourient et crient de joie.

Andréanne Langlois, Émilie Fournel, Genevieve Orton et K.C. Fraser célèbrent après la demi-finale du K4 500 m aux Jeux olympiques de Rio.

Photo : Getty Images / Paul Gilham

Propos recueillis par Alexandra Piché

Photo d'entête Damien Meyer/AFP via Getty Images et photos fournies par Marie-Pier Langlois