•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Une nageuse prend une respiration entre deux coups de bras.

Mary-Sophie Harvey - Du fond du gouffre jusqu'aux Jeux olympiques

Bien qu'exceptionnellement douée dans son sport, la nageuse aurait eu bien des raisons de lui tourner le dos. Elle s'est accrochée, mais il lui a fallu de l'entêtement et de la patience, jusqu'à tout récemment. Elle a même « pleuré toutes mes larmes parce que, dans ma tête, je ne faisais pas l'équipe. » Pourtant, elle est à Tokyo.

Un texte de Sophie Bernier

[MISE À JOUR] Mary-Sophie Harvey a participé aux qualifications du 4 x 200 m style libre où le Canada a obtenu son billet pour la finale. Il s'est finalement classé 4e.

Quand son téléphone a sonné, Mary-Sophie Harvey sortait d’un restaurant de Toronto avec d’autres nageurs. Nerveuse, elle a réagi en se couchant là, dans le stationnement, à l’écart de ses collègues.

J’ai fait ça parce que je ne voulais pas tomber, raconte-t-elle. Je n’entendais rien autour de moi. Juste le battement de mon cœur et la voix de celui qui me parlait.

Quelques heures auparavant s’étaient conclues les sélections canadiennes pour les Jeux de Tokyo. Chaque fois qu’elle avait plongé dans le bassin de la piscine du Centre sportif panaméricain, elle n’était pas arrivée à faire mieux qu’une 4e ou qu’une 5e place. Juste assez près du but pour avoir pensé qu’une sélection était possible, mais jamais assez vite pour être certaine d’obtenir une place dans l’équipe pour le Japon.

En fait, elle ne croyait carrément plus en ses chances. J'avais déjà pleuré toutes mes larmes parce que, dans ma tête, je ne faisais pas l'équipe.

Au bout de son cellulaire, c’était maintenant l’un des dirigeants de Natation Canada qui allait lui annoncer son sort.

En plus, il prenait son temps pour le dire : "On vient d’avoir notre meeting, on t’as pris en considération…" Je me disais : "Tabarnouche, on peux-tu accoucher s’il vous plaît?"

Il a fini par dire : Je suis heureux de t’annoncer que tu vas t'envoler avec nous vers Tokyo pour prendre part aux Jeux olympiques.

C’est donc étendue dans un stationnement, quelque part à Toronto, que la nageuse de Trois-Rivières a su qu’elle faisait partie de l’équipe canadienne du 4 x 200 m style libre.

J’ai regardé le ciel et j’ai dit : "Enfin! C’est mon tour et je le mérite. Ça a été difficile, mais on s’est rendu."

C’est que son rêve olympique l'aura entraînée jusqu’au bord du gouffre.

Une nageuse rit.

Mary-Sophie Harvey rit pendant une séance d'entraînement au Centre aquatique de Tokyo, le 25 juillet 2021.

Photo : ATTILA KISBENEDEK/AFP via Getty Images

Mary-Sophie Harvey a toujours cru qu’elle allait participer aux Jeux olympiques. Dès qu’elle a commencé la natation à l’âge de 6 ans avec les Mégophias de Trois-Rivières, son talent était indéniable.

Sur un 400 m, je pouvais finir 100 m avant les autres. C’était un gros contraste.

On pourrait croire qu’être aussi douée a été une bénédiction. Pour elle, cela a plutôt été un poids à traîner. Elle a rapidement commencé à ressentir de la pression et à entendre des commentaires. La pression d’être à la hauteur des attentes, mais aussi des commentaires de gens qui s’attendaient à la voir échouer. On disait qu’elle surfait sur son talent et qu’un jour ou l’autre, elle tomberait de son piédestal. Ces commentaires la suivront toute sa carrière.

En 2014, à 14 ans, tous s’attendent à ce qu’elle se qualifie facilement pour les Jeux olympiques de la jeunesse. Cette année-là, Mary-Sophie vit sa puberté. Elle grandit beaucoup, elle prend une vingtaine de kilos et sa morphologie change. Elle perd ses repères dans l’eau.

Sur le bord de la piscine, elle voit que des entraîneurs parlent d’elle avec d’autres athlètes. Je les entendais dire : "Mary-Sophie a grandi, c’est terminé pour elle." C’est tellement venu me chercher. Je n'ai vraiment pas bien fait à la compétition et je ne me suis pas classée pour les JO de la jeunesse.

Ça a été un premier choc. Dans ma tête, je leur donnais raison. Je me regardais dans le miroir et je me disais : "C’est vrai que je n’ai plus le même physique." J’étais devenue une femme. Elle commence alors à croire que ses meilleures années sont derrière elle.

Quand j’y repense, à 14 ans, on ne devrait pas penser comme ça.

Pendant cette traversée du désert, Mary-Sophie perd son entraîneur, Yann Jacquier, qui est renvoyé par le club des Mégophias. Elle décide alors, avec sa famille, de déménager à Montréal pour aller s’entraîner au centre national du Parc olympique. Là, elle aura accès à davantage d’encadrement et de ressources.

Elle essaie de remonter la pente et continue la compétition, mais pas celle qu’elle visait. Elle regarde les Jeux olympiques de la jeunesse de 2014 en Chine à la télévision, alors qu’elle participe à une compétition senior. Ça m’a fait un pincement. En regardant, je me disais que je méritais ma place.

Elle utilise cette déception pour rebondir. Elle veut tout mettre en œuvre pour ne plus avoir à regarder une course à la télévision. Si je peux me donner des qualités, c’est que je suis résiliente et travaillante, explique-t-elle aujourd’hui.

Elle met les bouchées doubles à l’entraînement. Une attitude qui lui sera payante.

Une nageuse fait des bulles en expirant sous l'eau.

Mary-Sophie Harvey

Photo : Reuters / Sergio Moraes

L’année suivante, elle se qualifie pour les Championnats du monde juniors à Singapour, où elle remporte trois médailles, dont une individuelle. Elle enregistre un chrono de 2 min 12 s 56/100 au 200 m quatre nages, soit un record canadien sous le standard pour une qualification olympique. Elle devient la Canadienne la plus rapide sur cette distance à seulement 16 ans.

Le rêve olympique est alors à portée de main. Elle arrive aux essais olympiques en avril 2016 et elle est bombardée par les médias. J’étais un des seuls espoirs de la natation au Québec. Je n’avais pas été équipée pour gérer toute cette attention.

Elle a encore en tête l’expérience des JO de la jeunesse. Elle se souvient des mauvaises performances, de la déception, du sentiment de laisser tomber tout le monde.

Et c’est ce qui arrive. La meilleure Canadienne n’atteint même pas la finale. En sortant de la piscine, un journaliste m’attendait et m’a demandé comment je me sentais, sachant que je venais de manquer ma qualification olympique et que je devrais attendre quatre autres années. Je suis allée nager dans le bassin de récupération et je pleurais dans mes lunettes. Je me disais : "Oh! mon Dieu, j’ai fait ce que je ne voulais pas faire."

C’était terminé aussi pour les autres courses, elle n’a pas réussi à se ressaisir. C’est ça, les essais olympiques. Tout le monde pleure, soit de joie, soit de tristesse. Moi, en 2016, j’ai pleuré de tristesse.


Cette course ratée aux essais olympiques pour Rio la suivra longtemps.

Huit mois plus tard, elle et ses collègues du programme d’entraînement de Montréal sont convoqués à une réunion par Natation Canada. La fédération leur annonce la fermeture du programme. La raison : personne ne s’est classé pour les Olympiques. Une petite réunion de cinq minutes qui dévaste la nageuse.

Une nageuse plonge pour commencer une course.

Mary-Sophie Harvey

Photo : Reuters / David Gray

Je savais que ça me visait. Je me disais que c’était à cause de moi qu’on fermait le centre. Je pensais à mes quatre coéquipiers qui en subissaient les contrecoups et à mon entraîneur qui perdait son emploi à cause de moi. Je ressentais tellement de culpabilité. Le pire, c’est que je leur donnais un peu raison.

En sortant du local, son entraîneur vient la voir. Il leur reste quatre mois avant la fermeture du centre. Il lui promet de tout faire pour montrer que la fédération a fait un mauvais choix.

Mary-Sophie et son entraîneur n’ont eu besoin que de quelques jours pour faire cette démonstration. Une semaine après l’annonce, elle participe à une compétition en bassin de 25 m en Ontario. Elle établit deux records canadiens.

Mary-Sophie Harvey prend alors des arrangements pour poursuivre son entraînement. En 2017, elle se joint à la toute première équipe professionnelle de natation, le club Energy Standard en Turquie. Elle débarque à Belek, un petit village de quelques centaines d’habitants, au bord de la Méditerranée.

Il n’y avait que des chiens errants et des poules, se souvient-elle. C’est un petit village touristique. Mais en dehors de la haute saison, il n’y a pas grand-chose d’autre à faire que de s’entraîner. De toute façon, Mary-Sophie est là pour enchaîner les longueurs dans la piscine.

Elle s’entraîne avec les meilleurs du monde. Elle a le privilège de côtoyer de grands noms de la natation comme Chad Le Clos et Sarah Sjöström, deux médaillés d’or des JO.

Dans ma tête, j’étais bonne, mais eux sont invincibles et intouchables. Ils sont des médaillés olympiques, ils détiennent des records du monde. Moi, je suis Mary-Sophie Harvey et je viens de Trois-Rivières. Chaque année, je dois me prouver parce que personne ne pense que je peux réussir.

Ça m'a remise en confiance parce que j’ai réalisé que je pouvais me comparer à eux. Ça m’a redonné la flamme que j’avais perdue. Je me suis dit que j’avais peut-être encore un futur en natation.


Arrive une autre contre-performance, aux Jeux du Commonwealth de 2018 cette fois. Un entraîneur de Natation Canada lui annonce qu’elle ne participera pas au relais et la réprimande pour ses mauvaises performances.

Il lui fait aussi des commentaires sur son physique. On m’a dit que je devrais ressembler plus à une telle nageuse et que je devais perdre du poids. Mais je ne peux rien y faire, j’ai des seins et j’ai des hanches. Natation Canada s’attend toujours à avoir la perfection et, malheureusement, je ne suis pas parfaite. J’ai eu l’impression que l’entraîneur me punissait parce que je ne suis pas parfaite.

Je n’ai rien dit pendant la rencontre et j’ai gardé mes larmes. Je me suis ensuite enfermée aux toilettes et j’ai fait une crise de panique. Je pleurais et j’avais de la misère à respirer. La nageuse flirtera avec un trouble alimentaire.

À son retour en Turquie après cette compétition, Mary-Sophie donne tout ce qu’elle a à l’entraînement. Sa plus grosse semaine à vie. Mais elle en a trop demandé à son corps. Elle s’inflige quatre tendinites aux épaules. Elle ne veut pas le dire, s’entête et continue à s’entraîner malgré la douleur.

Un matin, elle n’arrive plus à soulever sa fourchette au petit déjeuner tellement la douleur est insupportable. À l’hôpital, on lui conseille de prendre une pause et de laisser son corps guérir. Toutes les émotions que j’avais ressenties au cours des dernières années sont ressorties et elles étaient amplifiées. Tous mes rêves venaient de s’écrouler. Je me disais encore une fois que les gens avaient raison, que je n’étais pas à la hauteur. C’est là que je suis tombée en dépression.

J’ai eu une écoeurantite de la natation. J’ai appris à haïr le sport que j’avais tant aimé.

La nageuse, sur le plot de départ, s'apprête à s'élancer dans l'eau.

Mary-Sophie Harvey aux Jeux du Commonwealth, en 2018

Photo : Associated Press / Rick Rycroft

Mary-Sophie revient au Canada et prend une pause de six mois. Pas une seule sortie à la piscine pendant cette période, mais des sorties dans les clubs, tous les soirs. Pour oublier la douleur qu’elle avait en elle.

Ce n’était pas sain, mais j’en avais besoin pour essayer de m’échapper. Je me sentais prise en dedans de moi-même.

À la fin de cet été de pause, elle doit prendre une décision qui va changer le cours de sa vie : continuer à nager ou se retirer. Elle choisit de persévérer.

Il lui faut maintenant soigner ses tendinites. La réadaptation dure des mois avant qu’elle soit capable de s’entraîner à un rythme olympien.

Pendant cette année, elle s’est un peu fait oublier. Lorsqu’elle arrive aux Championnats canadiens de 2019, les athlètes et les entraîneurs sont surpris de la voir sur le bord de la piscine. Ça lui enlève beaucoup de pression.

Elle gagne le 200 m papillon et obtient un laissez-passer pour les Jeux panaméricains. On avait réussi à réparer mon physique, mais on n’avait pas réussi à régler ma dépression. Les émotions que j’avais vécues à l’hôpital, en Turquie, m’avaient suivie et c’était rendu mon quotidien. Depuis que j’ai 10 ans que j’entends les gens douter de moi. J’ai emmagasiné tous les commentaires négatifs.

Un mois après avoir surpris tout le monde lors de son retour à la natation, Mary-Sophie Harvey avale une vingtaine de comprimés dans le but de se suicider. Elle est toute seule dans son appartement de Montréal et réalise ce qu’elle vient de faire. Elle appelle sa mère en panique.

Elle s’en sort physiquement indemne, mais son appel à l’aide ne peut pas être plus clair. Elle s’installe chez sa mère et reprend l’entraînement toute seule, parce qu’elle a toujours comme objectif de participer aux Jeux panaméricains.

Les autres membres du club n’ont aucune idée de ce qu’elle vit. Elle voit une psychologue plusieurs fois par semaine pour apprendre à effacer tous les commentaires qu’elle a enregistrés et qui la rendent malade.

C’est un tournant. Après des années à traîner ce poids qui l’enfonce un peu plus chaque jour, elle arrive maintenant à se libérer de ses pensées négatives.

Je me suis rendue au fond du baril. Pourquoi un sport que j’ai commencé à pratiquer pour atteindre mes rêves m’a-t-il rendue là?

Elle écrit son histoire pour s’en libérer. En voyant la cinquantaine de pages qu’elle a pondues, elle réalise que sa carrière a été difficile et qu’elle est toujours là. C’est l’occasion de commencer un nouveau chapitre plus heureux.

Une athlète nage sur le dos.

Mary-Sophie Harvey pendant la finale du 400 m quatre nages individuel des Jeux panaméricains de Lima, au Pérou, à l'été 2019.

Photo : Getty Images / Buda Mendes

C’est dans cet état d’esprit qu’elle se présente aux Jeux panaméricains, au Pérou, à l’été 2019. Elle y remporte quatre médailles.

C’est là que j’ai recommencé à avoir du fun, ce que je n'avais pas eu depuis 10 ans. Je me suis dit : "Wow, c’est le fun nager et j’aime ça!" Son rêve olympique renaît.

Puis, la pandémie frappe. Les essais olympiques pour Tokyo sont reportés plusieurs fois. À un certain moment, l'annulation pure et simple des Jeux semble devenir une réelle possibilité.

Sa mère sent que le moral de sa fille s’étiole. Elle l’invite à venir passer la fin de semaine à la maison. Depuis toujours, sa mère garde chaque article de journal qui parle de sa fille. Elle les avait sortis pour que Mary-Sophie les voie, dans l’espoir de lui remonter le moral.

La nageuse tombe sur un article du Nouvelliste publié en 2010. Le titre : Je veux aller aux Olympiques. Revoir la petite Mary-Sophie qui avait 10 ans, qui avait la drive de dire son rêve, ça m'a donné le petit coup pour me dire : "Ce n’est pas vrai que je vais faire comme en 2016."


Elle n’a pas fait comme en 2016. Lors des essais canadiens à Toronto en juin dernier, elle a bien nagé. Mais la force de Mary-Sophie est aussi sa faiblesse. Un ancien entraîneur lui disait souvent qu’elle est bonne dans tout, mais excellente dans rien.

C’est ce qui fait qu’elle n’est pas sortie de la piscine avec une qualification en poche et qu’elle a dû attendre ce fameux appel de Natation Canada, pour lequel elle s’est étendue dans le stationnement. N’empêche, elle l’a obtenu, son billet d’avion pour Tokyo.

Elle réalise enfin son rêve de petite fille, mais elle n’a pas l’impression d’avoir droit à l’expérience olympique complète à cause de la pandémie. C’est ce qui lui fait déjà dire qu’elle va probablement tenter sa chance pour les Jeux de Paris en 2024.

Est-ce que ça aura valu tous les sacrifices qu’elle a faits? Peut-être, répond-elle.

J'aimerais croire qu’il y a des carrières d’athlètes qui commencent et se terminent bien, mais je ne pense pas que ce soit la réalité. Avec les autres athlètes qui commencent à s’ouvrir, on le voit de plus en plus.

C'est difficile, la vie d’athlète. Mais en même temps, ça vaut la peine quand ça marche.

Une nageuse avance pendant une compétition.

Mary-Sophie Harvey aux Jeux panaméricains de Lima, en 2019

Photo : Getty Images / Buda Mendes

Photo d'entête Luis Robayo/AFP via Getty Images