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Une jeune femme est montrée en train de lever une barre d'haltérophilie et, sur une autre partie de l'image, en train de jouer du hautbois pendant un concert.

Maude Charron, ma joueuse de hautbois

« Je pleure toujours quand je la vois en compétition. J’ignore pourquoi ça vient me chercher à ce point. Mais lorsque je vois son regard, elle est tellement concentrée, déterminée... On dirait que le temps s’arrête et je la revois assise devant moi avec son hautbois, et ce même regard, profond et lumineux. »

Signé par Marie-Anick Arsenault

L’auteure est responsable de l’harmonie Vents du Fleuve du programme arts-sports-études de l’École secondaire Paul-Hubert, à Rimouski, depuis une vingtaine d’années et enseigne la musique depuis près de 30 ans. Elle a enseigné la musique à Maude Charron au secondaire.

[MISE À JOUR] Maude Charron a finalement remporté la médaille d'or dans la catégorie des moins de 64 kg aux Jeux olympiques de Tokyo.

Je suis dans une boutique de jouets de Rimouski un jour d’avril, il y a quelques années. Soudainement, un petit garçon entre et commence à jeter un coup d'œil aux étalages. Il est beau comme tout avec ses petites lunettes rondes.

La vendeuse lui demande si elle peut l’aider. Je viens acheter un cadeau pour ma petite sœur, lui répond-il. Mais il me faut quelque chose de spécial parce que ma sœur, elle est vraiment spéciale!

Je l’avais trouvé tellement mignon du haut de ses 13 ans.

Quelques semaines plus tard, on frappe à la porte de ma classe de musique de l’École Langevin, où l’on enseigne aux premières et deuxièmes secondaires. Quelqu’un me demande si je peux recevoir un enfant qui songe à se joindre à l’harmonie que je dirige lorsqu’il entrera au secondaire l’année suivante.

Qui vois-je apparaître dans le cadre de porte? Le petit garçon aux lunettes rondes. Il s’appelle Dominic Charron.

L’année suivante, comme il fait partie de l’harmonie, ses parents et ses deux sœurs assistent à notre premier concert.

– Alors c’est elle, ta petite sœur spéciale?

– Oui, me répond-il. Elle s’appelle Maude. En fait, mes deux sœurs sont spéciales, mais oui, c’était pour elle, le cadeau.

Une femme regarde la caméra et sourit.

Marie-Anick Arsenault

Photo : fournie par Laura Levesque Arsenault

Comme j’ai ensuite changé d’école, je ne lui ai pas enseigné l’année suivante, mais Dominic s'est joint à l’harmonie Vents du Fleuve du programme arts-sports-études de mon nouvel établissement, l’École Paul-Hubert, pour ses troisième, quatrième et cinquième secondaires. Ses parents et ses sœurs assistaient toujours à nos concerts.

Chaque fois, je remarquais les yeux remplis d’émerveillement et le large sourire de la petite Maude. J’ai donc demandé à Dominic si sa sœur prévoyait de se joindre elle aussi à l’harmonie quand elle arriverait au secondaire.

Oh non!, m’avait-il répondu. Ma sœur, elle fait du sport. De la gymnastique. J’étais tellement déçue d’apprendre que je ne profiterais jamais de l’éclat qui semblait animer le regard de cette petite.

Une fois qu’elle a fini son deuxième secondaire à l’École Langevin, Maude a changé d’idée : elle a voulu faire comme son frère et faire partie de mon harmonie en troisième secondaire.

Elle va faire les deux, m’a alors lancé Dominic. Elle va aussi continuer la gymnastique.

Habituellement, les élèves en ont plein leurs bottines, comme on dit, avec une seule spécialisation en arts-sports-études, qu’elle soit artistique ou sportive. Maude, elle, comptait mener les deux de front. J’étais ravie à l’idée de l’avoir avec moi, mais je savais qu’elle n’avait presque pas fait de musique jusque-là.

Deux concentrations, c’était ambitieux comme projet. Mais le petit Dominic de la boutique de jouets avait raison : sa sœur était spéciale. J’allais me rendre compte à quel point dans les mois qui allaient suivre.

L'haltérophile fixe le vide en tenant une lourde barre à bout de bras.

Maude Charron aux Jeux panaméricains de Lima, au Pérou, en juillet 2019

Photo : Associated Press / Fernando Llano

Dans quelques heures, Maude Charron sera sous les projecteurs du plateau d’haltérophilie des Jeux olympiques de Tokyo. Ma petite Maude de Sainte-Luce-sur-Mer, ici dans le Bas-Saint-Laurent. Je vous préviens, je vais pleurer. Je le sais. Je pleure toujours quand je la vois en compétition sur le web.

J’ignore pourquoi ça vient me chercher à ce point. Mais lorsque je vois son regard, elle est tellement concentrée, déterminée... On dirait que le temps s’arrête et je la revois assise devant moi avec son hautbois, et ce même regard, profond et lumineux. À ce moment, je me dis : Tout est possible Maude, tu es une personne d’exception, visualise ce qu’il y a de plus beau, car tu le mérites tellement. À cet instant, je serre les poings et je force avec elle.

C’est impossible de rester indifférent devant Maude, on ne peut que l’aimer. En tout cas, moi, je l’admire et je l’aime profondément, et ce depuis nos premières rencontres.


Je me souviens qu’à la fin de son deuxième secondaire, avant l’été qui précédait son entrée à mon école et son arrivée dans l’harmonie, elle m’a téléphoné. Elle voulait emprunter un hautbois pour l’été.

Vous imaginez? Déjà au début du secondaire, elle avait choisi le hautbois, que je considère comme le plus difficile parmi les instruments à vent. Plusieurs l'essayent, mais rares sont ceux qui persévèrent. C’est pourquoi les hautboïstes sont rares dans une harmonie.

La jeune femme, debout, tient un hautbois.

Maude Charron

Photo : fournie par Marie-Anick Arsenault

En plus, comme elle avait mis jusque-là la grande majorité de son temps dans son sport de l’époque, la gymnastique – elle allait passer à l’haltérophilie plusieurs années plus tard –, elle n’avait que très peu d’heures d’expérience en musique puisqu’elle n’était pas dans le programme d’harmonie. En première et deuxième secondaires, tandis que les autres jeunes au programme avaient de six à huit cours de musique par périodes de neuf jours, elle, notre petite sportive, n’en avait qu’un seul. Elle allait donc m’arriver avec un bagage musical bien inférieur au reste de mon groupe.

Je suis allée lui porter le hautbois chez elle. Elle ne jouait alors que quelques notes, des noires, des blanches… Mais elle tenait absolument à y travailler pendant l’été.

Ce qu'elle a fait.

Elle avait franchi des pas de géant quand elle s’est présentée à la rentrée. Et en octobre, elle avait comblé son retard sur les autres.

Je réalisais alors la force de caractère de cette petite. Manifestement, quand elle décidait quelque chose, l’effort à y mettre n'était pas un frein à ses ambitions.

Pendant les trois années qui allaient suivre jusqu’à la fin du secondaire, étant dans le programme arts-sports-études à la fois en gymnastique et en musique, Maude a eu un horaire de fou. Elle passait ses après-midi à faire de la musique et, à 16 h, alors que les autres retournaient à la maison, elle franchissait les portes du gym pour s’entraîner. Elle était la meilleure gymnaste de la région.

Tout ça en suivant ses cours avancés de mathématiques et de sciences.

Son horaire n’avait aucun sens, mais vous savez quoi? Maude est toujours restée positive et a fait tout ça avec le sourire.

Effectivement, cette petite n’était pas une jeune fille ordinaire.

Une haltérophile soulève une barre pendant une compétition.

Maude Charron aux Jeux du Commonwealth de 2018 en Australie

Photo : Getty Images / Jason O'Brien

On dirait que dans la tête de Maude, le mot difficile n’existe pas.

Pour elle, ce qui est difficile semble simplement être un défi à relever. Il suffit d’y travailler, d’y mettre l’effort et on va réussir. Devant un obstacle, Maude n’est pas bloquée ou immobile. Que ce soit avec un hautbois ou une barre d'haltérophilie dans les mains, elle avance.

Je me souviens d’un jour où le club de plongeon de l’école avait ouvert ses portes et avait encouragé les jeunes à essayer ce sport dans l’espoir de recruter plus d’adeptes. Maude était allée s’exécuter sur le tremplin et, croyez-moi, elle n’avait pas l’air d’une fille qui plongeait pour la première fois.

Tout lui réussissait.

Alors, à l’automne 2009, quand on nous a demandé de proposer le nom d’un ou d’une élève parmi les 2000 de l’école pour participer au passage du relais de la flamme olympique à Rimouski en prévision des Jeux de Vancouver, qui se tiendraient quelques mois plus tard, j’ai évidemment suggéré le nom de Maude. Et je n’ai pas été la seule parce que ce fameux matin, vers 6 h 20, c’est une jeune fille que je connaissais bien qui courait dans une rue de Rimouski, avec son survêtement olympique, en tenant la flamme bien haut.

C’était ma joueuse de hautbois, ma chère Maude.


On m’a raconté que dans une récente entrevue à Radio-Canada, quand on lui a demandé de nommer qui l’avait influencée jusqu’ici dans sa vie, Maude a inclus mon nom dans le groupe. Elle a raconté que, sans trop le savoir, je l’avais aidée à traverser une période difficile de sa vie pendant laquelle elle a fait face à la séparation de ses parents et à des épisodes d’intimidation.

Elle a dit que j’avais été, pour elle, comme une deuxième maman.

Ça m'a rappelé que tous les matins pendant au moins deux ans, quand elle était en quatrième et cinquième secondaires, Maude suivait le même rituel avec précision : elle mettait sa tête dans l’embrasure de la porte de mon local et me disait : Est-ce que je peux avoir mon colleux?

Elle voulait un câlin, tout simplement.

Je me levais alors et j’allais la serrer fort dans mes bras. Elle me serrait très fort aussi. Ce n’était pas fait à la sauvette. On se serrait vraiment. Après une certaine période, elle n’avait même plus besoin de dire quoi que ce soit : elle se montrait la tête, puis on se faisait notre colleux. Elle en avait besoin et, avec le recul, je pense que moi aussi. En deux ans, elle n’a jamais raté un seul matin.

Je peux vous dire que les plus beaux colleux, le genre de colleux qui vous enveloppe complètement, c’est Maude Charron qui les donne.

Une haltérophile lève les bras en souriant.

Maude Charron aux Jeux du Commonweaulth de 2018 en Australie

Photo : Reuters / Paul Childs

L’an passé, j’ai ressorti une pièce que nous avions jouée dans un concours, à Orlando, en Floride. Ça s’appelle Pirate’s dream. Maude était alors en troisième secondaire, sa première année dans un programme de musique.

À un certain moment dans la pièce, il y a un long solo de hautbois. En le réécoutant, je me suis dit : Mon Dieu que je n’étais pas fine, j’ai fait jouer ce solo à Maude! Pauvre elle, c’était une commande tellement difficile pour une fille qui jouait du hautbois depuis si peu de temps!

Malgré cela, elle avait joué le solo magnifiquement.

Après coup, son père Jean était venu me dire à quel point ce solo avait stressé sa fille, à quel point elle avait craint de ne pas réussir et de faire souffrir le reste de l’harmonie à cause d’elle.

Ça, c’est bien Maude. Elle s’était mis tellement de pression, elle s’attendait à tellement d’elle-même. Et encore une fois, elle avait réussi, à force de travail et d’acharnement.

Elle a quitté le secondaire et la gymnastique. Après avoir fait du CrossFit, elle a fait son entrée dans le monde de l’haltérophilie. Et 11 ans après le relais de la flamme, voilà que notre Maude est, aujourd’hui, aux Jeux olympiques. Là encore, à force de travail et d’acharnement, ses marques de commerce.

À la fin de son cinquième secondaire, Maude s’est acheté un hautbois. Elle ne s'est pas jointe à une autre harmonie depuis, mais je sais qu’elle l’a toujours et qu’il lui arrive encore, des années plus tard, de s'en servir. Ce que ce geste m’indique, c’est qu’elle a vraiment aimé jouer de la musique, que cela a été quelque chose d’important dans sa vie.

J’espère que Maude sait qu’elle, cette petite sœur spéciale, a marqué tout autant la vie de son ancienne professeure.

Propos recueillis par François Foisy

Image d'entête : photo fournie par Marie-Anick Arsenault et photo par WILLIAM WEST/AFP via Getty Images