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Un homme mène un groupe lors d'une épreuve de marche, en athlétisme.

Evan Dunfee - Des ailes sur mes pieds

« J’étais heureux. À Rio, j’avais battu le 50 km marche. Ça n’avait rien à voir avec les autres marcheurs. Je n’avais pas flanché, je n'avais pas ralenti de façon importante à quelque point du parcours que ce soit. J’avais vaincu l’épreuve. »

Signé par Evan Dunfee

L’auteur est un athlète de marche originaire de Richmond en Colombie-Britannique. Il s’est classé 4e au 50 km et 10e au 20 km des Jeux olympiques de Rio. Il a aussi remporté la médaille de bronze au 50 km des Championnats du monde de 2019.

[MISE À JOUR] Evan Dunfee a finalement remporté la médaille de bronze au 50 km marche des Jeux olympiques de Tokyo.

Des ailes sur mes pieds. Wings on my feet.

C’est ce que ma grand-mère me souhaitait toujours, avant chacune de mes courses. C’était SA phrase.

Des ailes sur mes pieds. Jamais n’ai-je entendu cette expression ailleurs, de personne d’autre.

De toute ma vie, jamais n’ai-je croisé quiconque aussi passionné de sport que ma grand-mère maternelle. Elle s’appelait Jessie.

Pendant ma jeunesse, j’ai entendu toutes sortes d’histoires à son sujet dans ma famille. Comme cette fois où elle suivait à la télé un match de rugby – elle était originaire de Nouvelle-Zélande – alors qu’elle tenait ma cousine Kirstin dans ses bras. Tandis qu’un joueur s’était échappé et courait dans l’espoir de marquer un essai, ma grand-mère, absorbée par la séquence, se serait laissée tomber sur les genoux et aurait mimé la course en tenant ma cousine comme elle aurait tenu le ballon.

Elle était avec l’équipe, sur le terrain, et la poussait vers la victoire.

Elle raffolait de sport, de tous les sports. Blue Jays, Canucks, Grizzlies, Raptors, Lions, peu importe. Une vraie de vraie mordue.

Alors, quand mon frère et moi nous sommes mis à faire du sport, elle est immédiatement devenue notre admiratrice numéro un.


Été 2016, Jeux olympiques de Rio, épreuve du 50 km marche. Mon épreuve.

Après 40 km, j’ai pratiquement abandonné l’espoir d’une médaille. Sur le parcours, je me dis : Les gars devant moi sont trop loin – j’avais 18 secondes de retard sur le Japonais Hirooki Arai, qui était 3e –, ceux qui sont derrière ne me rattraperont jamais… Je vais finir 4e, c’est pas mal du tout au fond. Une sorte de complaisance bizarre.

Puis, ça m’a frappé à 45 km. Je me suis réveillé. Mais qu’est-ce que tu fous? Tu avais dit que tu viendrais ici et que tu te battrais jusqu’au dernier souffle pour essayer de rester avec les meneurs! Tu t’étais même dit que si tu devais abandonner au 49e kilomètre, ce serait parce qu’il ne te reste plus une seule once d’énergie pour faire un pas de plus! Bon sang, qu’est-ce que tu fais? Baisse la tête et rattrape-les!

Je me souviens d’avoir alors baissé le regard, d’avoir fixé mes jambes et de leur avoir dit, littéralement :

Faites juste un autre pas!

Et elles l’ont fait.

Juste un autre!

Elles l’ont encore fait.

Sur les quatre kilomètres suivants, c’est tout ce que j’ai fait : leur dire cette phrase. Juste un autre pas. Juste un autre pas.

Je le leur ai dit environ 4000 fois.

Puis, quelque part au 49e kilomètre, j’avais comblé les 18 secondes de retard sur Arai. J’étais maintenant tout juste derrière lui.

Je me souviens de m’être dit : Je veux qu’il sente mon souffle dans son cou. Et je veux qu’il sente le vent que mon corps provoquera quand je le dépasserai. Je ne veux pas qu’il pense qu’il puisse répliquer.

Après quelque chose comme 3 h 38 min de marche, sous plus de 30 degrés Celsius, ni lui ni moi ne marchions alors vraiment en ligne droite. Alors, il est arrivé ce qui est arrivé. Nous étions très proches l’un de l’autre, mon bras gauche allait vers l’avant, son bras droit allait vers l’arrière, nous nous sommes heurtés... Mon corps a alors fait une sorte de torsion.

Pendant cette fraction de seconde, mon esprit a cessé de dire à mes jambes : Juste un autre pas. Soudainement, c’est comme si mon corps s’était plutôt dit : Ah? Quelque chose vient de se passer!

Ma concentration, si furieusement pointée dans la seule direction de mes jambes depuis les cinq derniers kilomètres, s’était évaporée d’un seul coup pour se transformer en une sorte de conscience claire de ce qui m’entourait. Et l’impression que j’ai eue alors, c’est que mes jambes ont sauté sur l’occasion et ont lancé : Ok! Notre travail est fini! Mes genoux se sont dérobés.

Je me souviens d’avoir réagi en levant les mains, comme pour crier à mes jambes : Noooon! Continuez! Vous devez continuer!

Je n'ai jamais pu rattraper Arai par la suite.

C’est quand même fou. Ce moment dure, quoi, une ou deux secondes? Mais dans mes souvenirs, il me paraît comme deux minutes. Encore aujourd’hui, je me rappelle chaque petit détail.

Du kilomètre suivant, le 50e et dernier de la course, je ne me souviens d’absolument rien. Je sais ce qui s’est passé parce que je l’ai regardé par la suite, pas parce que j’en ai gardé un quelconque souvenir.

Par contre, je me rappelle le moment où j’ai franchi la ligne d’arrivée, au 4e rang. Je me souviens de l'avoir traversée, puis de m’être effondré. Ou plutôt : d’avoir éteint le chronomètre de ma montre – comme tout bon athlète d’un sport d'endurance le fait! –, d’avoir fait un dernier pas, puis de m’être écroulé.

Je me souviens que mon objectif de départ, c’était celui-là : laisser chaque once d’énergie sur le parcours. L’important n’était pas ma position au classement final. C’était de laisser tout ce que j'avais sur ce parcours. Et je me souviens que, couché par terre, j'ai ressenti cette satisfaction, cette fierté. J'ai pensé : Aujourd’hui, j’avais 50 000 pas en moi et je n’aurais pas pu en faire un 50 001e.

Alors, j’étais heureux. À Rio, j’avais battu le 50 km marche. Ça n’avait rien à voir avec les autres marcheurs.

Je n’avais pas flanché, je n'avais pas ralenti de façon importante à quelque point du parcours que ce soit. J’avais vaincu l’épreuve.

Un coureur est étendu au sol.

Evan Dunfee s'écroule à l'arrivée de l'épreuve du 50 km marche des Jeux olympiques de Rio.

Photo : JEWEL SAMAD/AFP via Getty Images

Tout donner dans une course fait surgir en soi un sentiment magnifique.

À force de faire deux 40 km par semaine à l’entraînement, tu en viens à bien intégrer la distance et à savoir qu’une fois les 40 premiers kilomètres d’un 50 km franchis, c’est là que la véritable course commence. C’est là que ça compte vraiment. On finit par reconnaître les signes qui montrent qu’on est en train de flancher.

Un de mes amis marcheurs qui m'a dépassé aux Championnats du monde de Londres, en 2017, en a fait une bonne description après la course. Il m'a dit : Quand je t’ai dépassé, on aurait dit que tu étais en train de naviguer à travers un labyrinthe, sans succès. Et c’était exactement ce que j’avais ressenti. Ton corps ne fonctionne plus, tu oublies comment marcher, plus rien ne répond. Après la course, tu es tout simplement incapable de bouger.

Je me souviens d’une course au Japon en 2019. C’était dans un petit village, sans autobus ni taxi, alors on devait ensuite rentrer à l’hôtel à pied. J’ai marché sur 1 kilomètre… de reculons, jusqu’à l’hôtel. Mes jambes refusaient carrément d’effectuer les mouvements qui permettent normalement d’avancer.

Alors, la grande question : Pourquoi la marche?

Parce que j’ai commencé à en faire à 10 ans, que j’ai gagné ma première course et que le petit Evan a bien aimé ça, gagner.

J’ai voulu savoir jusqu’où je me rendrais. Je venais de découvrir une chose pour laquelle j’avais du potentiel, et j’ai voulu l'exploiter au maximum. Je ne crois pas l'avoir encore atteint, alors je continue de marcher.


Ma grand-maman nous a quittés en 2019. Elle a donc pu me voir concourir à Rio. C’était tout juste avant que la démence prenne vraiment le dessus.

Je pense qu’elle sait… Enfin, j’espère qu’elle sait à quel point elle est, encore aujourd’hui, mon inspiration.

J’ai d’ailleurs un projet en tête : me faire tatouer un oiseau kiwi sur un pied.

C’est une petite bête qui a des ailes, mais qui est incapable de voler, et qui vit en Nouvelle-Zélande. À mes yeux, c’est la métaphore parfaite. Je fais de la marche olympique, un sport qui consiste à se déplacer le plus vite possible tout en respectant une règle implacable : rester en contact avec le sol à tout moment.

Un oiseau tatoué sur mon pied, des ailes sans pouvoir voler, la Nouvelle-Zélande de ma grand-mère…

Je les aurai enfin, ces fameuses ailes sur mes pieds. Wings on my feet.

Un homme vide le contenu de deux bouteilles d'eau sur sa tête.

Evan Dunfee se rafraîchit pendant l'épreuve du 50 km marche des championnats du monde d'athlétisme, à l'été 2015.

Photo : Getty Images / Ian Walton

Propos recueillis par François Foisy

Photo d'entête Reuter/Sergio Moraes