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Une femme sourit en brandissant une médaille d'argent.

Je l'ai fait

« Si vous me demandiez de revivre les deux dernières années, Jeux olympiques inclus, le paquet au complet, honnêtement, j’y penserais à deux fois. Par contre, ce qui est clair, c’est que je suis fière de l’avoir fait, d’avoir survécu et d’avoir conclu tout ça de cette manière. »

Signé par Laurence Vincent Lapointe

L’auteure est canoéiste. Elle a remporté la médaille d’argent au C-1 200 m et la médaille de bronze au C-2 500 m, avec Katie Vincent, aux Jeux olympiques de Tokyo.

Je l'ai fait.

Là, maintenant, je peux enfin prendre mes deux dernières années, les mettre dans une boîte, apposer un beau ruban dessus, la placer sur une tablette et me dire : Ce que tu as vécu, c’est fini. Tu as tout traversé. La preuve, tu l’as : elle est suspendue à ton cou.

Deux médailles olympiques.

Le moment où j’ai le plus réalisé l’ampleur de ce qui venait de se passer, c’est en montant sur le podium après ma première médaille, celle d’argent au C-1 200 m. Ça m'a frappée comme un mur. J’ai vraiment pensé aux deux dernières années et je me suis dit : J’ai survécu, et là, je suis ici et j’ai ma médaille.

Je souriais tellement que c’était devenu un rictus, une sorte de sourire crispé, comme figé. Je riais de joie, je pleurais de joie… C’était juste trop d’émotions d’un seul coup.

Devant le micro de CBC, la journaliste me posait des questions, mais je n'arrêtais pas de pleurer. J’ai pleuré du début à la fin de l’entrevue. Je n'arrivais à dire qu’une seule chose :

Je l'ai fait!

Mais c’est vraiment tout juste avant, sur le podium, ce que ça m’avait véritablement rentré dedans.

Je l’avais fait. J’avais franchi tous les obstacles.


Elle est remplie, la petite boîte dont je vous parle et que je peux enfin ranger dans un coin. Remplie de cette histoire de ligandrol trouvé dans mon corps, de la sensation de panique, de l’incompréhension et du sentiment de trahison que ce drame a entraînés chez moi. Remplie aussi par toute cette énergie investie dans la recherche de l’explication de ce résultat pendant les mois qui ont suivi, par cette longue attente, et par le souvenir de cette période où j’arrivais à peine à me lever de mon lit le matin, à m’accrocher, cette période où je ne savais pas si j’avançais ou si je reculais.

Cette boîte, elle contient aussi les messages que j'ai reçus, pendant cette période, et qui provenaient du clavier de gens qui avaient décidé de haïr quelqu’un qui avait été, entre guillemets, pris pour dopage , une accusation pour laquelle j’ai été entièrement blanchie. Ceux qui m’ont écrit pour me comparer à Lance Armstrong ou même à Ben Johnson. Pour me traiter de tricheuse, pour me demander ce que je faisais encore là, pour me dire que j’étais une disgrâce pour notre pays.

Vraiment, des messages, j’en ai eu de toutes les couleurs. Des propos que ces personnes n’auraient jamais eu le cran de me dire si j’avais été là, physiquement, en face d’eux. Ça, j’en suis convaincue.

Quand je repense à cette période, c’est vraiment le jour et la nuit comparé avec aujourd’hui : me voilà ici, maintenant, à Tokyo, double médaillée olympique.

Dans plusieurs années, quand je serai une vieille dame et que je ressortirai ces deux médailles pour les montrer à, qui sait, peut-être mes petits-enfants, je vais leur dire : Ça, c’est la semaine où votre grand-mère a marqué l’histoire. Parce que c’est effectivement le cas. On en a parlé avant les Jeux, en soulignant que Tokyo allait présenter les premières courses olympiques de canoë féminin.

Je fais partie de l’histoire. Ça aussi, je l’ai fait. Et j’en suis extrêmement fière.

Deux femmes se regardent en souriant.

Katie Vincent et Laurence Vincent Lapointe après leur 3e place en finale du C2 500 m

Photo : AP / Kirsty Wigglesworth

Depuis ma deuxième médaille, vous me voyez euphorique, dans un état jubilatoire. Mais ça n'a pas toujours été le cas depuis mon arrivée à Tokyo.

Le matin même de ma course, je parlais à mon entraîneur ou à mon psychologue et je leur demandais : Qu’est-ce que je suis en train de faire? Pourquoi est-ce que je m’obstine à me faire subir ça?

Le stress est tellement extrême aux Jeux olympiques. On a de la misère à dormir, à manger… Le matin même de la demi-finale du C-2, samedi, je suis entrée dans la cafétéria. Et dès le moment où j’ai senti l’odeur de la nourriture, j’ai failli vomir même si je n’avais absolument rien dans l’estomac. Il a fallu que j’appelle mon psychologue pour lui demander de me parler pour me changer les idées pendant que j’essayais d’avaler deux ou trois bouchées.

Ça a été comme ça toute la semaine. Des hauts et des bas, constamment. Je faisais mes courses, j’en ressortais satisfaite et je me sentais mieux. Alors, le soir, je me disais que ça irait mieux le lendemain. Mais le lendemain était comme la veille...

Si vous me demandiez de revivre les deux dernières années, Jeux olympiques inclus, le paquet au complet, honnêtement, j’y penserais à deux fois.

Par contre, ce qui est clair, c’est que je suis fière de l’avoir fait, d’avoir survécu et d’avoir conclu tout ça de cette manière.


Ce n'est pas très original, j’en conviens. Mais si j’avais pu avoir quelqu’un qui m'attendait là, sur le quai, après mes deux finales aux Jeux de Tokyo, je n’hésite pas : j’aurais voulu prendre dans mes bras mes parents.

Au fil des ans, ils ont toujours assisté à mes compétitions. Ma mère qui crie : Let’s go, Loulou! Mon père qui fait aussi du bruit.

Ils ne pouvaient pas être à Tokyo. C’est triste, mais vous savez quoi? Avant chacune de mes courses ou presque, j’ai pensé à eux. Je les imaginais sur le bord de l’eau et ça me faisait sourire même quand j’étais très nerveuse. J’étais là, dans le canoë, à quelques dizaines de mètres de la ligne de départ et je me disais que même s’ils n’étaient pas là physiquement, ils étaient là en pensée et ils me regardaient à la télé.

Après tout ce que j’ai traversé, tout le tumulte des deux dernières années, après les doutes, les embûches, le regard des autres, la douleur, le stress, je pense que la présence de mes parents est vraiment la seule chose qui aurait pu faire que ces Jeux, pour moi, soient encore mieux qu'ils l'ont été.

Une canoéiste rame avec énergie.

Laurence Vincent Lapointe en finale du C1 200 m

Photo : AP / Kirsty Wigglesworth

Tout au long de ma carrière, je pense avoir été forte et m’être prouvée à moi-même que j’étais capable d’en prendre lourd sur mes épaules.

Par contre, jamais n’ai-je eu à me battre autant que ces deux dernières années. Je peux dire que je suis beaucoup plus forte et résiliente que je m’en pensais capable.

Si j’ai réussi à traverser tout ça, c’est en grande partie grâce au soutien de mes parents, de mes proches, des gens de Trois-Rivières, qui me connaissent et qui ont toujours été de mon bord, et de toute mon équipe.

J’y suis aussi arrivée parce que je n’ai jamais cessé de ramer, au propre comme au figuré.

Comme dans ma course de C-1 200 m ou celle en C-2, quand Katie et moi avons respecté notre plan de course et conservé nos énergies pour la fin, même quand on sentait que nos adversaires, de chaque côté de nous, avaient un peu d’avance.

Dans cette course comme dans mes deux dernières années de vie, il fallait rester concentrée sur l’objectif, y croire, peu importe ce qu’il y avait autour.

Et ramer, pousser, jusqu’au bout.

Une femme arborant une médaille d'argent pleure.

Laurence Vincent-Lapointe sur le podium du C1 200 m

Photo : The Canadian Press / Nathan Denette

Propos recueillis par François Foisy

Photo d'entête Luis Acosta/AFP via Getty Images