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La nageuse regarde vers le haut en souriant.

Katerine Savard - Être fière de moi

« Lorsque je suis sortie de la piscine, j’étais en état de choc, mon coach avait les larmes aux yeux. Il m’a serrée dans ses bras. La seule chose qu’il m’a dite, c'est : "Ce ne sont pas les mêmes larmes qu’en 2016 hein?" Et j’ai pleuré avec lui. »

Signé par Katerine Savard

L'auteure est nageuse, médaillée de bronze au 4 x 200 m style libre aux Jeux olympiques de Rio en 2016. Elle avait aussi participé à trois épreuves aux Jeux de Londres en 2012, à 18 ans. À Tokyo, elle doit prendre part au 100 m papillon et au 4 x 200 m style libre.

[MISE À JOUR] Katerine Savard a terminé 8e de sa demi-finale au 100 m papillon. Elle a aussi pris part aux qualifications du 4 x 200 m style libre où le Canada a obtenu son billet pour la finale. Il s'est finalement classé 4e. Katerine Savard a aussi participé au relais mixte 4 x 100 m quatre nages, où la route du Canada s'est arrêtée aux préliminaires.

Le souvenir est clair dans mon esprit. Assise dans le bureau, je pleurais. J’ai pleuré pendant toute l’heure de notre discussion.

Chaque année dans le temps des fêtes, je retourne dans ma région natale, à Pont-Rouge. Et comme chaque fois, en ce mois de janvier 2019, je suis retournée travailler avec mon ancien entraîneur, Marc-André Pelletier à Québec.

Ce jour-là, il voulait qu’on s’assoie et qu’on jase. Je l’ignorais, mais cette discussion allait changer mon parcours de vie.

Il m’a carrément demandé : Mais qu’est-ce que tu fais? Pourquoi tu continues de nager?

Ma réaction est sortie toute seule. Si je continuais à m’entraîner, c’était juste pour le fun. Parce que de toute façon, oui, j’avais toujours rêvé de gagner une médaille olympique et je l’avais, maintenant, cette médaille. Elle était en bronze et je l’avais remportée deux ans et demi auparavant, à l’été 2016, au 4 x 200 m style libre aux Jeux de Rio.

« Si tu l’as, ta médaille, si tu as déjà réussi ce que tu voulais accomplir, t’as juste à t’en aller et à tout arrêter, non? », m’a répondu Marc-André.

Je me suis mise à pleurer. Ses questions brassaient mes émotions.

Si je pleurais, c’est que je savais très bien, au fond de moi, qu’il y avait une raison. Je savais que ce que je faisais, nager pour le fun, ne servait absolument à rien. Que continuer dans cette voie ne me rendrait jamais heureuse.

Pendant cette heure difficile de remise en question dans son bureau, mon ancien entraîneur me faisait réaliser que j'avais encore ce feu, ce désir, cette passion quelque part au fond de moi. Je devais simplement me trouver un nouveau rêve.

Pas de doute, cette discussion inattendue, ce jour d’hiver 2019, a déclenché quelque chose en moi. Quelque chose qui me conduirait plus loin que je l’imaginais sur le moment.


Dans quelques heures, je plongerai dans la piscine du Centre aquatique de Tokyo, et je le ferai dans mon épreuve favorite, celle dans laquelle j’ai toujours fait ma marque : le 100 m papillon. Cette même épreuve qui m’a tant brisé le cœur quand, malgré mon 5e rang mondial à l’époque, je n’ai pas réussi à m’y qualifier pour Rio.

Secouée et démolie par cette épreuve de la vie, je m’étais rabattue un peu par dépit sur le 200 m libre, une épreuve pour laquelle je ne m'étais jamais entraînée auparavant et qui ne me disait rien du tout.

J’ai donc été la première à m’élancer dans l’eau à Rio pour le Canada dans cette finale olympique suivie par Taylor Ruck, Brittany MacLean et Penny Oleksiak. Et après 7 min 45 s 39/100, contre toute attente, nous avons fini 3es.

Mais un an et demi après cette médaille inattendue pour moi, je me suis retrouvée en pleine dégringolade, en pleine chute libre. La médaille olympique que j’avais souhaitée toute ma vie, je l’avais, mais c’était comme si, soudainement, je venais de réaliser mon seul et unique rêve. Du jour au lendemain, je n’avais plus d’objectif, plus de cible, plus de rêve.

Je ne savais plus vraiment pourquoi je nageais.

À chaque compétition, en constatant comment les gens me parlaient, comment ils me traitaient, j’avais la ferme impression qu'ils s’attendaient toujours à ce que je gagne. Après tout, j’étais médaillée olympique, non? Alors, chaque fois que ça n’arrivait pas, j'avais l’impression de décevoir les gens, ce qui faisait que je me décevais moi-même.

Y a-t-il quelque chose qui fait plus mal que d’être déçue de soi-même?

D’où la dégringolade.

Je ne voulais plus nager. Je pleurais à chaque entraînement.

J’étais trop dedans pour m’en rendre compte, mais mon entraîneur, Claude St-Jean, lui, le voyait bien. Après notre discussion, on a décidé de me retirer des Jeux du Commonwealth, dont je détenais le record du 100 m papillon.

Puis, quelques semaines plus tard, quelque chose est arrivé pendant un entraînement au complexe Claude-Robillard à Montréal. Je ne me souviens plus exactement de mon état mental ce jour-là, mais je pleurais parce que, comme c'était le cas depuis plusieurs mois, j’étais incapable de faire ce que Claude me demandait.

Il m’a alors prise à part, là, à côté de la piscine.

Je sais que si tu en étais capable, tu le ferais, m’a-t-il dit. Mais là, ça ne marche juste pas. T’es juste plus capable.

Bref, voyant bien que les choses n’allaient pas pour moi, il me sortait carrément de la piscine.

Sur le coup, j’étais convaincue que tout était fini. Que je ne retournerais jamais m’entraîner dans une piscine.

Dans ma tête, ce jour-là, je quittais mon sport pour de bon.

La nageuse prend une respiration entre deux coups de bras en style libre.

Katerine Savard aux essais canadiens de natation, en juin dernier

Photo : Fournie par Natation Canada/Scott Grant

Dans les jours qui ont suivi, ce n’est pas ce qui se passait à l’intérieur de moi qui a été le plus difficile à vivre, mais plutôt ce qui venait des autres.

Quoi, tu as décidé d’arrêter?!? Tu n’iras pas aux prochains Jeux olympiques?!?

Chacune de ces paroles tournait le fer dans la plaie, ravivait ma douleur.

Il y avait aussi tous ces mots que des gens autour de moi, même des proches, mettaient sur ce que je vivais sans rien savoir de ce qui se passait réellement à l’intérieur de moi. J’en ai entendu, des : Elle ne nage pas vite parce que…, elle a pris du poids…, elle sort tout le temps. En fait, j’ai à peu près tout entendu.

La réalité, c’était qu’au fond, j’étais rendue au point où je ne voulais plus rien savoir. Je ne me levais plus le matin pour aller m’entraîner, je n’avais plus le goût de sauter dans la piscine, plus le goût de participer à des compétitions.

Je nageais simplement parce que j’étais une nageuse, et c’est ce que les nageuses font.

J’avais juste besoin de m’arrêter, de m’éloigner du sport, de me retirer. Je ne voulais même plus que les gens autour de moi m’en parlent. J’étais rendue là.

Moins d’un mois après cette conversation avec Claude sur le bord de la piscine, je débarquais avec une amie, à New Delhi, en Inde. J’allais passer les trois mois suivants, et un peu plus, en Asie.

Mon sac à dos contenait bien des choses, mais aucun maillot pour m’entraîner.

Trois nageuses lèvent les bras et crient de joie.

(De gauche à droite) Taylor Ruck, Brittany MacLean et Katerine Savard constatent qu'elles viennent de remporter la médaille de bronze (en compagnie de Penny Oleksiak, toujours dans l'eau) au 4 x 200 m style libre des Jeux olympiques de Rio, le 10 août 2016.

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

Trois mois loin du sport, dont je ne voulais plus rien savoir de toute façon.

On a atterri en Inde sans même avoir réservé une seule nuit d’hébergement, moi dont la vie était pourtant, jusque-là, assez réglée. Mon amie et moi, on planifiait notre vie au jour le jour. On dormait chez l’habitant.

Si vous saviez le bien que ça m’a fait, tout ce temps carrément à l’écart du monde du sport à vivre autre chose, à voir la réalité d’autres êtres humains, à faire connaissance avec leur culture, à rencontrer leurs enfants.

Nous avons marché. Inde, Laos, Thaïlande, Vietnam, Singapour, Bali. Tout sauf l’odeur du chlore, un couloir d’entraînement et un chronomètre.

Précisément ce dont j’avais besoin à cette période de ma vie.

La nageuse épuisée flotte sur le dos, regarde vers le ciel et sourit.

Katerine Savard réagit après avoir remporté la médaille d'or au 100 m papillon des Jeux du Commonwealth à Glasgow, à l'été 2014.

Photo : GLYN KIRK/AFP via Getty Images

Au retour, il me restait un an à faire à l’Université de Montréal pour obtenir mon baccalauréat en enseignement, que j’ai terminé. Entre-temps, l’entraîneur des Carabins, Pierre Lamy, m’a demandé d’aller nager avec eux pour le fun.

J’ai accepté, mais j’ai passé l’automne 2018 avec un pied dans la piscine et l’autre en dehors. J’aimais le renouveau : un coach différent, une piscine différente. Mais psychologiquement, je n’y étais pas vraiment. Je ne m'investissais pas complètement. Je ne m'entraînais pas à 100 %.

Vint le temps des fêtes, ma visite à Pont-Rouge et ma fameuse conversation dans le bureau de mon ancien entraîneur qui a brassé tant de choses à l’intérieur de moi.

Elle m'a permis, après quelques semaines de réflexion, de le trouver, ce nouvel objectif, ce nouveau rêve qui me manquait tant : être à Tokyo, mes troisièmes Jeux olympiques.

Juste y aller, sans but plus précis que seulement faire partie de l‘équipe une dernière fois.


J’y suis arrivée. En surprenant tout le monde, y compris moi.

Mais ça ne s’est pas fait tout seul.

D’abord, il me fallait regagner tout ce que j’avais perdu entre avril 2018 et janvier 2019. Je savais l'ampleur du défi qui se dressait devant moi, et combien j’aurais à travailler fort, chaque jour, dans la piscine.

Je m'engageais carrément dans une course contre la montre : « Si tu veux vraiment réaliser ce rêve-là, remets-toi en shape! »

En fin de compte, il m’a véritablement fallu deux ans et demi pour revenir. Je me croyais prête en mars 2020, à l’approche des essais canadiens pour les Jeux de Tokyo. Mais avec le recul, j’ai aujourd’hui la conviction que je ne l’étais pas encore.

Les Jeux ont finalement été reportés à cause de la pandémie et cette année supplémentaire, si elle a nui et incommodé plusieurs athlètes, m’a plutôt été bénéfique. Extrêmement bénéfique. Elle m’a permis de retrouver le niveau physique et mental que j’avais en 2016.

Mais tout ça sans bruit. Ce qui fait que j’étais sous le radar quand je me suis présentée aux essais olympiques canadiens, le mois dernier, à Toronto.

Sur papier, les résultats de mes quatre dernières années faisaient que je n’étais carrément plus un espoir olympique. Je n’avais pas compétitionné depuis un an et demi. Mes adversaires n’avaient aucune idée de ma forme. Même Natation Canada n’était pas au courant. Je n’avais pris part à aucune compétition. La seule personne avec qui j’avais pu me comparer depuis mon retour sérieux dans la piscine, c’était ma coéquipière d’entraînement au club CAMO, Mary-Sophie Harvey, sous l'œil de notre entraîneur Claude St-Jean.

Claude, qui aura tout vécu avec moi, de mes plus grandes déceptions à mes plus retentissants succès.

Elle se présente près des plots de départ.

Katerine Savard avant une épreuve des essais canadiens, en juin dernier à Toronto

Photo : Fournie par Natation Canada/Scott Grant

Presque trois ans plus tôt, j’étais drainée, vidée, tannée de la natation. Pourtant, le premier jour des essais olympiques pour Tokyo, cette ambiance de compétition et cette fébrilité me rendaient heureuse. Juste heureuse d’être là, de mettre mon maillot, de me préparer à faire une course dans un environnement compétitif.

Avant d’y être, ce n'était pas clair si j'allais tenter ou non ma chance au 100 m papillon, l’épreuve que j’ai autrefois tant aimée. Je n’avais même pas dit à mes parents que je nagerais cette épreuve.

Dans ma tête, je m’étais plutôt entraînée pour le 200 m libre, qui représentait à mes yeux l’espoir qu’il me restait d'accéder aux Jeux olympiques. D’autant plus que, depuis mon échec de 2016, jamais je n’avais refait un 100 m papillon. Depuis cinq ans, j’avais peur de le refaire, j’angoissais. Ma défaite avait fait trop mal.

Finalement, on s’est dit que ce serait une bonne chose que le 200 m libre ne soit pas ma première épreuve aux essais, que ce serait une bonne idée de faire une course avant celle-là, histoire de me réchauffer.

J'ai donc fait les préliminaires du 100 m papillon. Je l’ai fait en étant détendue, sans aucune idée en tête, je voulais juste faire une course, n’importe laquelle. C’est, je crois, ce qui m’a sauvée. En voyant mon temps, je me suis dit intérieurement : Est-ce que ça va vraiment finir comme ça?

J’ai fait la finale. Avant la course, je me suis dit : Cette fois-ci, si je rate ma qualification, ce ne sera pas par quelques centièmes, comme en 2016.

Après avoir touché le mur, je me suis retournée et j’ai vu mon chrono.

Deuxième, avec le temps de qualification requis.

Les deux premières se qualifiaient donc pour Tokyo au 100 m papillon.

Mon épreuve… que je n’avais pas faite depuis cinq ans, par peur.

Lorsque je suis sortie de la piscine, j’étais en état de choc, mon entraîneur avait les larmes aux yeux. Il m’a serrée dans ses bras. La seule chose qu’il m’a dite, c'est : Ce ne sont pas les mêmes larmes qu’en 2016 hein? Et j’ai pleuré avec lui.

La nageuse prend une respiration pendant sa course.

Katerine Savard en finale du 100 m papillon des essais canadiens pour les Jeux olympiques de Tokyo, le 19 juin 2021

Photo : La Presse canadienne / Frank Gunn

Quelques semaines avant les essais olympiques, j’ai fait une entrevue avec Hassoun Camara (Nouvelle fenêtre) pour Podium. À un certain moment, il m’a demandé si j’étais fière de ce que j’avais accompli jusqu’ici dans ma carrière. Il y a eu un long silence. J’ai eu de la difficulté à répondre.

Pour moi, ce sentiment ne vient pas facilement.

Est-ce que je l’ai ressentie, cette fierté, le 19 juin quand je me suis qualifiée pour Tokyo? Je dirais que ce n’est pas ma performance qui m’a rendue fière, mais le chemin parcouru pour m’y rendre.

Oui, c’est de ça que je suis la plus fière. D’avoir vécu tout ça, ces émotions, ces échecs, ces réussites. D’avoir surmonté cette pause-là de plusieurs mois loin de l’eau.

Dans quelques heures, à 28 ans, je le ferai donc, ce fameux 100 m papillon, cette fois dans la piscine olympique de Tokyo.

Alors, si vous voulez me souhaiter quelque chose, souhaitez-moi qu’une fois sortie de la piscine, une fois rentrée au village des athlètes, une fois toute seule dans mon lit, la lumière éteinte, je le sois : fière de moi.

Propos recueillis par François Foisy

Photo d'entête fournie par Natation Canada/Scott Grant