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Une joueuse de water-polo regarde flotter un ballon.

Krystina Alogbo - Profitez des Jeux à fond

« Ce que je vous souhaite le plus, c’est d’en profiter au maximum. Prenez le temps de vivre le moment pour vous, pour nous toutes, pour celles qui ne sont pas avec vous. Ne pensez pas à toute la pression qu’apportent les Jeux olympiques. Profitez de chaque instant. Vous le méritez. »

Signé par Krystina Alogbo

L'auteure, originaire de Montréal, a fait partie de l'équipe canadienne féminine de water-polo pendant 15 ans, de 2005 à 2020. Elle a pris sa retraite internationale l'an dernier, moins de six mois après l'annonce du report des Jeux de Tokyo.

À vous, mes anciennes coéquipières,

Dans quelques semaines, vous vous envolerez vers Tokyo pour participer aux Jeux olympiques. Ceux pour lesquels nous avons travaillé si fort pour nous qualifier.

Si nous n’avions pas été plongées dans cette pandémie mondiale qui a forcé le report du tournoi d’un an, j’aurais probablement vécu cette expérience avec vous. Mais j’ai finalement dû faire le choix déchirant, en septembre dernier, de me retirer de l’équipe canadienne pour me concentrer sur ma carrière professionnelle. Mon corps n’arrivait plus à concilier les deux.

Par contre, je serai avec vous en pensée. Je vais regarder tous vos matchs en direct de chez moi, à Vérone, en Italie. J’ai vraiment hâte de vous voir jouer dans la piscine olympique.

Vous savez quelle sera probablement la première pensée qui va me traverser l’esprit à ce moment-là?

Enfin. Il était temps.

Il était temps que les Canadiennes soient présentes aux Jeux. La dernière fois, c’était en 2004, à Athènes, en Grèce.

La joueuse de water-polo tient le ballon à bout de bras.

Krystina Alogbo avec son équipe à Vérone, en Italie

Photo : Paul Take - Verona

Depuis mon arrivée dans l’équipe nationale l'année suivante, en 2005, on a joué dans des dizaines de piscines, on a disputé des matchs difficiles en Amérique du Sud, en Europe, en Asie... On a voyagé ensemble, on a partagé des centaines de repas, de courses de taxi, des nuits d'hôtel, des réunions d'équipe. On a tout vécu ensemble... enfin, presque.

Tout, sauf une chose : jamais, pendant mes 15 années avec vous, nous n'avons participé aux Jeux olympiques. Non, ceux de Pékin, de Londres et de Rio, c'est devant la télé que nous les avons vécus.

Et l’automne dernier, après toutes ces années, j’ai dû faire une croix sur ce rêve qui m’a longtemps occupé l’esprit.

Je suis contente d’avoir été avec vous, en 2019, aux Jeux panaméricains de Lima, quand nous avons qualifié l’équipe pour les Jeux de Tokyo. Quel souvenir. C’était après notre match de demi-finale contre le Brésil. En atteignant la finale, nous obtenions un billet pour le Japon. Et nous l’avons fait.

L’émotion était tellement forte. Il y a eu les sourires, les larmes. Nous sommes toutes très humbles et ça paraissait dans notre célébration. Mais juste en regardant le visage des joueuses et des membres du personnel, nous pouvions quand même voir toute la fierté que nous ressentions.

C’est sûr que ç’a été un deuil à faire pour moi, de vous quitter avant les Jeux olympiques, mais je suis sereine avec mon choix. Je suis sincèrement contente que vous puissiez vivre cette expérience. Je me dis aussi, parfois, que c’était le moment de laisser la place aux générations futures, que c’est une bonne décision pour mon sport, pour le programme.

J’ai toujours fait passer le bien de l’équipe avant mon bien-être personnel. Peut-être qu’inconsciemment, c’est encore ce que j’ai fait. Je suis une fille d’équipe. J’ai toujours cru à cette phrase qui dit qu’ensemble, on est plus fort.

Une joueuse de water-polo qui porte un maillot du Canada regarde au loin.

Kristina Alogbo pendant la finale des Jeux panaméricains face aux Américaines, à Lima, au Pérou, à l'été 2019

Photo : Getty Images / Patrick Smith

Je vous avertis, je vais être vraiment stressée devant mon téléviseur. Je risque de ne pas rester assise bien longtemps. Au début du mois de juin, j’ai écouté tous vos matchs de la Super Finale de la Ligue mondiale et j’étais nerveuse. J’avais envie de vous voir à votre mieux, je ne voulais pas que vous soyez déçues.

J’ai essayé de conserver mon œil de spectatrice, mais il a vite été rattrapé par mes émotions de coéquipière, d’amie. J’ai trouvé ça presque plus stressant de vous regarder à l’écran que d’être avec vous dans l’eau.

Quand on ne fait que regarder, on n’est pas au courant de tous les détails. Je me posais des questions sur l’absence de telle ou telle joueuse, sur les décisions. J’espérais que personne ne soit blessé. C’était toute une expérience, quand même.

Et dans quelques semaines, c’est à la piscine olympique que je vous verrai en action sur mon écran de télévision.


Ce que je vous souhaite le plus, c’est d’en profiter au maximum. Oui, j’aimerais vous voir gagner, mais c’est loin d’être le plus important à mes yeux.

Prenez le temps de vivre le moment pour vous, pour nous toutes, pour celles qui ne sont pas avec vous. C’est sûr que vous allez vouloir gagner chaque match, je le sais, je suis une athlète.

Toutefois, ce qui me fera le plus plaisir, c’est de vous voir jouer sans soucis. Ne pensez pas à toute la pression qu’apportent les Jeux.

Profitez de chaque instant. Vous le méritez.

Perdre, gagner, égaliser… Je pense qu’avant tout, l’important est de jouer et de tout donner. Enjoy the ride!

Vous souvenez-vous qu’on s’était promis de ne plus regarder en arrière et de vivre le moment présent?

Une joueuse de water-polo tient le ballon haut dans les airs et regarde d'autres joueuses qui nagent sur place.

Krystina Alogbo (qui tient le ballon) cherche une coéquipière à qui faire une passe pendant un match contre le Brésil aux Jeux panaméricains de Toronto, à l'été 2015.

Photo : The Canadian Press / Darren Calabrese

Je sais que ces Jeux ne seront pas comme les autres. Il n’y aura pas de spectateurs dans les gradins, pas autant de célébrations avant et après les compétitions, moins de contacts entre les athlètes des autres sports, mais je pense que vous devez oublier tout ça.

Ne pensez pas aux éléments extérieurs. Ce ne sont pas des choses que vous pouvez contrôler.

Ayez plutôt en tête tout le cheminement que vous avez fait pour vous rendre à Tokyo. On en a mis, des efforts, pour y arriver et après 16 ans d’absence, le Canada sera finalement représenté aux Jeux olympiques en water-polo féminin. Ce n’est pas rien. Ce sera un grand moment pour notre sport au pays.

Je me souviens d’avoir regardé les représentantes de l’unifolié aux Jeux de Sydney en 2000. J’avais suivi leur processus de qualification. C’est ça qui a rendu mon rêve plus réel. Je me suis dit que c’était possible. Alors, peut-être qu'à votre tour, vous allez inspirer des petites Krystina à, elles aussi, commencer à rêver de jouer un jour dans l’équipe nationale de water-polo.

La dernière année et demie a été particulièrement difficile. En tout, vous avez attendu 560 jours avant de pouvoir affronter une équipe internationale. Enfin, vous pouvez jouer, vous mesurer aux meilleures joueuses du monde.

Des joueuses de water-polo lèvent les bras devant une adversaire qui tient le ballon et se prépare à le lancer en direction du filet.

Des joueuses américaines tentent de stopper un tir de la Canadienne Krystina Alogbo en finale des Jeux panaméricains de Rio, au Brésil, à l'été 2007.

Photo : afp via getty images / MAURICIO LIMA

Finalement, je voudrais vous dire à vous, mes anciennes coéquipières, et à tous les athlètes canadiens, de profiter du moment. J’aimerais vous voir vous donner à fond, peu importe le résultat.

Vous avez la chance de jouer.

La planète entière traverse une période très difficile avec la pandémie de COVID-19. Les deux dernières années ont été synonymes d’isolement, de déceptions. Beaucoup de jeunes ont été privés de leur sport, de leurs amis.

Donnez-leur l'espoir. Peut-être que, grâce à vous, une étincelle va renaître en eux.

Montrez-nous que les rêves peuvent devenir réalité. Et surtout, de grâce, savourez-les, ces Jeux.

En tout cas, moi, chez moi devant ma télé en Italie, je savourerai chaque moment que je passerai à vous regarder.

Propos recueillis par Alexandra Piché

Photo d'entête Adam Pretty/Getty Images