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Nouvelle olympique

Chronique

Natation Canada cultive son jardin, et les médailles s’empilent

Margaret Mac Neil lève les bras dans les airs.

Margaret Mac Neil

Photo : Getty Images / Al Bello

En 2016 à Rio, les nageuses canadiennes avaient littéralement époustouflé le pays en remportant six médailles. Cinq ans plus tard, nous sommes complètement ailleurs. Les Jeux de Tokyo viennent à peine de commencer, et on se rend compte qu’ils auront l’allure d’une véritable tornade par rapport à ce que nous avions vu au Brésil.

Les habitués de cette chronique savent à quel point je m’intéresse au déploiement des systèmes sportifs et aux méthodes de développement des athlètes. J’adore discuter avec des experts internationaux ou canadiens afin de pouvoir vous raconter comment les Finlandais ou les Suédois ont rehaussé leurs programmes de hockey, ou pourquoi Baseball Québec décide de revoir l’ensemble de ses programmes de développement.

Lundi, en sortant de la piscine olympique, j’ai eu droit à l’une de ces passionnantes conversations avec le directeur de la haute performance de Natation Canada, John Atkinson. Et ce qu’il m’a raconté était franchement impressionnant.

***

Vingt-quatre heures après avoir célébré la médaille d’argent du relais féminin au 4 x 100 m libre, Atkinson a vu Margaret Mac Neil enregistrer un retentissant temps de 55 s 59/100 pour décrocher l’or au 100 m papillon. C’était époustouflant. La nageuse de 21 ans s’est approchée à 11 centièmes du record mondial, abaissant ainsi la marque nationale (55,83 s) qu’elle avait inscrite aux mondiaux de 2019.

Quelques minutes plus tard, du haut de ses 14 ans, Summer McIntosh a terminé 4e au 400 m libre. L’adolescente de Toronto était notamment en compétition avec l’Américaine Katie Ledecky, qui est l’une des plus grandes nageuses de tous les temps. Cette course mettait aussi en vedette la redoutable Australienne Ariarne Titmus, 20 ans, qui a d’ailleurs réalisé le 2e chrono de l’histoire (3:56,69) et détrôné Ledecky.

Or, malgré son âge, McIntosh a détenu la 3e place durant plus de 350 mètres, avant de se faire coiffer à la toute fin par une Chinoise. Au final, McIntosh a réussi un temps de 4:02,42. Elle a ainsi amélioré la meilleure performance canadienne de tous les temps (4:02,72) qu’elle avait réalisée… la veille.

Imaginez un instant : aux Jeux de Paris, Summer McIntosh ne sera âgée que de 17 ans. Et elle terrorisera probablement la compétition.

Ensuite, Kylie Masse s’est facilement qualifiée pour la finale du 100 m dos avec la deuxième performance des demi-finales.

Puis, la cerise a été déposée sur le sundae par l’équipe masculine du 4 x 100 m libre. Même si le programme masculin est en pleine phase de développement, Brent Hayden, Josh Liendo, Yuri Kisil et Markus Thormeyer ont causé une énorme surprise en terminant au 4e rang, tout juste derrière les Australiens.

Pour un directeur de la haute performance, disons qu’il s’agissait d’une excellente journée au bureau. Or, la plupart des journées des entraîneurs et dirigeants du programme canadien risquent de ressembler à celle-ci au cours de la prochaine semaine.

Et si l’on se fie à ce qu’Atkinson m’a raconté, ça pourrait être encore mieux à Paris dans trois ans.

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Nos nageuses avaient remporté huit médailles aux Championnats du monde de 2019. Quand une équipe réussit ce genre de performance, il est normal d’avoir des attentes élevées aux Olympiques. Par contre, avant d’arriver ici, nous n’étions plus certains de rien parce que la pandémie a nui davantage à notre capacité de nous entraîner et de nous préparer que la plupart des nations, raconte John Atkinson.

Nos essais nationaux ont été reportés trois fois. Et cinq semaines avant qu’ils aient lieu, on ne savait même pas où nous allions pouvoir les présenter. À un certain moment, nos athlètes ont passé 33 jours consécutifs sans pouvoir aller dans l’eau.

Une citation de :John Atkinson, directeur de la haute performance à Natation Canada

Puisqu’on ne pouvait voyager pour participer à des compétitions, nos entraîneurs ont dû innover et créer des compétitions internes et des formats d’entraînement permettant à nos athlètes de rester motivés et de progresser. Après avoir traversé tout cela et avoir démontré une telle résilience, c’est remarquable de les voir s’illustrer ainsi contre les meilleurs du monde, souligne le grand patron du programme canadien.

***

On a déjà souligné à quel point l’histoire du programme de développement de Natation Canada ressemble à ce qui est arrivé à Tennis Canada.

Les dirigeants de Tennis Canada ont créé un centre d’entraînement national à Montréal et ont fait appel à l’expertise d’un entraîneur français, Louis Borfiga, pour gérer leur programme de développement. Ceux du programme de natation ont créé un centre d’entraînement national à Toronto, puis ils ont embauché le Britannique Ben Titley pour veiller à la progression des meilleurs jeunes talents au pays.

Celui qui avait recruté Titley en 2012, le Québécois Pierre Lafontaine, m’avait raconté que le nouvel entraîneur en chef du programme canadien avait étonné bien des gens à son arrivée. Au lieu de rester près de sa piscine et de se contenter d’entraîner les athlètes qu’on lui envoyait, Titley passait son temps à assister à toutes sortes de petites compétitions organisées par de petits clubs de natation.

C’est ainsi qu’il avait découvert Penny Oleksiak à l’âge de 11 ans.

Près de 10 ans plus tard, Natation Canada s’est tellement engagée dans cette voie qu’elle est devenue une véritable machine en matière de repérage de talents.

Nous avons une façon sophistiquée de reconnaître les jeunes talents. Et une fois qu’ils sont repérés, nous mettons tout en œuvre pour travailler en collaboration avec eux et l’entraîneur de leur club local pour leur donner des occasions de se développer. On voit aujourd’hui les fruits que ça rapporte, ajoute John Atkinson.

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En collaboration avec les services financiers de Canadian Tire et de l’organisme À nous le podium, Natation Canada a développé un système de statistiques avancées et d’intelligence artificielle qui s’appelle le suivi des performances.

Grâce à cette banque de données, les responsables du développement de Natation Canada suivent de trois façons différentes l’évolution des performances des plus jeunes nageurs du pays. En croisant ces données avec quelque deux millions de résultats compilés par la FINA sur la planète, ils parviennent à déterminer les jeunes nageurs et nageuses qui ont le plus de chances de pouvoir produire, éventuellement, des chronos de classe mondiale.

Ça nous permet de faire notre recrutement avec des paramètres clairs et de mieux cibler nos efforts, explique John Atkinson.

En décembre 2019, Natation Canada a invité 30 jeunes nageuses dont le talent avait ainsi été reconnu à prendre part à un camp de familiarisation à Toronto.

Elles ont notamment participé à une série de sessions d’entraînement. Parmi ces invitées, il y avait Summer McIntosh. Nous aimions son potentiel et nous avons établi un premier contact avec son entraîneur pour discuter de ce que nous pouvions faire pour l’aider à progresser. C’est pour cela qu’elle s’est jointe à nous à un si jeune âge , enchaîne John Atkinson.

Rebecca Smith et Kayla Sanchez, qui ont remporté l’argent au 4 x 100 m dimanche, ont aussi été détectées par le système de Natation Canada lorsqu'elles avaient 13 ans.

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Avec tout ce que les nageuses ont accompli depuis 2016, il y a maintenant beaucoup de gens au Canada qui se demandent pourquoi on n’assiste pas aux mêmes spectaculaires résultats du côté masculin.

Ce qui est arrivé chez les filles va se produire chez les garçons. Toutefois, ce sera un peu plus long. Notamment parce que les garçons mettent pas mal plus de temps que les filles à atteindre leur pleine maturité physique, répond John Atkinson.

Comme je l’écrivais en début de chronique, le programme masculin du Canada a d’ailleurs commencé à se faire remarquer à Tokyo.

Au relais 4 x 100 m, on avait Brent Hayden qui amorçait la course et qui est âgé de 37 ans. Et le deuxième segment était assuré par Josh Liendo, qui n’a que 18 ans et qui est un champion mondial junior.

En 2019, on a emmené Liendo [qui était âgé de 16 ans], Gabe Mastromatteo [17 ans] et Cole Pratt [16 ans] aux mondiaux pour leur faire prendre de l’expérience. Ils sont maintenant aux Jeux olympiques et ils n’ont pas 20 ans. Pour eux, c’est un processus qui est en cours. On a vu leur talent et on leur donne les occasions nécessaires pour se développer. Quand un athlète bénéficie de cela, si la culture dans laquelle on le plonge est bonne, les performances suivent, conclut-il.

Entre d’autres mots : installez-vous bien dans votre fauteuil parce que ça ne fait que commencer.

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