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Tokyo 2020 : le parcours olympique de deux athlètes réfugiés au Canada

Un dessin montrant deux athlètes bras dessus, bras dessous devant le mont Fuji.

Hamoon Derafshipour et Javad Mahjoub compétitionneront au nom de l'équipe olympique des réfugiés.

Photo : Radio-Canada / Camile Gauthier

Thalia D’Aragon-Giguère

Ils résident respectivement à Montréal et à Waterloo, en Ontario. Ils ont obtenu leur laissez-passer pour les Jeux de Tokyo comme judoka et karatéka.

Contrairement aux autres athlètes canadiens, c’est sous la bannière olympique que Javad Mahjoub et Hamoon Derafshipour compétitionneront.

Sans nation.

Honnêtement, je suis un peu triste, laisse tomber Hamoon.

Je suis en train d’atteindre mon rêve olympique [...] mais je ne pourrai pas le faire pour mon pays d’origine ni pour mon pays d’accueil parce que je ne suis pas encore citoyen.

Hamoon Derafshipour et sa femme Samira Malekipour portent un chandail sur lequel il est inscrit Canada. Ils se tiennent aux côtés d'autres athlètes dans une salle d'entraînement.

Hamoon Derafshipour et sa femme Samira Malekipour (à gauche) lors d'un camp d'entraînement en Turquie en prévision des Jeux olympiques

Photo : Ontario Karate Federation

Les deux athlètes d’origine iranienne ont fui leur pays natal pour le Canada où ils ont récemment obtenu un statut de réfugié.

Bien qu’ils s’y entraînent depuis des mois en prévision des Jeux olympiques, Javad et Hamoon ne pourront pas compétitionner sous les couleurs d’équipe Canada.

Le Canada, c’est chez moi. Ma famille est ici et ma fille va à la garderie à Montréal.

Une citation de :Javad Mahjoub, athlète de l’équipe olympique des réfugiés

Néanmoins, c’est au sein de l’équipe olympique des réfugiés que Javad, 30 ans, et Hamoon, 28 ans, prendront part au plus important rendez-vous sportif du monde.

Les deux hommes se retrouveront aux côtés de 27 autres athlètes qui ont trouvé refuge dans une dizaine de pays hôtes comme le Canada, l’Allemagne et le Kenya.

C’est un étrange sentiment [de se retrouver sans nation], dit Hamoon, qui tente d’esquiver le sujet.

Il sourit nerveusement et demeure l'air pensif.

L’émotion est vive et la réflexion manifestement inachevée. J'essaie de ne pas trop y penser en ce moment.

Un écho à la crise des réfugiés

Un dessin montrant une embarcation pneumatique vue de haut avec 5 occupants.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

L'équipe olympique des réfugiés a vu le jour au moment où le monde entier connaissait une importante crise migratoire.

Photo : Radio-Canada / Camile Gauthier

Le 26 octobre 2015, le président du Comité international olympique (CIO), Thomas Bach, marquait l’histoire.

Aujourd'hui, je suis heureux d'annoncer à cette Assemblée générale des Nations unies que le Comité international olympique invitera les athlètes réfugiés les plus qualifiés à participer aux Jeux olympiques de Rio de Janeiro 2016.

Au moment où le monde entier connaissait une importante crise migratoire avec plus de 60 millions de personnes déracinées, le CIO lançait un message d’espoir en créant la toute première équipe olympique des réfugiés.

Dix mois plus tard, une délégation de 10 athlètes originaires de la Syrie, du Soudan du Sud, de l’Éthiopie et de la République démocratique du Congo défilait au Brésil, lors de la cérémonie d’ouverture de la 31e Olympiade.

Ils sont derrière le drapeau olympique.

Les athlètes de l'équipe olympique des réfugiés défilent lors de la cérémonie d'ouverture des Jeux de Rio en 2016.

Photo : Getty Images / Richard Heathcote

L'idée était de sensibiliser la population à l'existence de cette crise et surtout de montrer que ces athlètes réfugiés font partie de la famille olympique au même titre que tous les autres, mentionne Olivier Niamkey, directeur associé de la Solidarité olympique.

Le CIO a par la suite tenu à repousser les limites de son engagement en mettant en place un programme de soutien aux athlètes réfugiés en prévision des Jeux olympiques de Tokyo en 2020.

Après Rio, nous avons formalisé le programme [...], ce qui nous a permis d’aider 56 athlètes durant le cycle de quatre ans. C'est vraiment un programme pour des sportifs d'élite qui, en parallèle, sont réfugiés.

Une citation de :Olivier Niamkey, directeur associé de la Solidarité olympique

L’objectif est de mettre tous les athlètes au même niveau pour qu’ils puissent avoir les mêmes conditions d’entraînement, précise M. Niamkey.

Montage de quatre photos sur lesquelles des athlètes courent en souriant et parlent avec une touriste. Également, un athlète montre une photographie de lui-même lors d'une compétition et un homme fait de la planche à roulettes en filmant une murale honorant la première équipe de réfugiés olympiques pendant les Jeux de Rio en 2016.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des athlètes de la première équipe olympique des réfugiés qui ont pris part aux Jeux de Rio en 2016.

Photo : Getty Images / Tony Karumba AFP / Yasuyoshi Chiba AFP / Mario Tama

Le 8 juin 2021, le CIO dévoilait sa sélection finale des athlètes qui représenteront l’équipe olympique des réfugiés aux Jeux de Tokyo.

Pour la deuxième fois de l'histoire olympique, cette délégation apatride tentera de décrocher une médaille dans 12 disciplines sportives, dont le karaté, le judo, le cyclisme et l’athlétisme.

Je veux surprendre le monde entier!

Une citation de :Javad Mahjoub, athlète de l’équipe olympique des réfugiés

Javad a vécu son baptême olympique à Rio, en 2016, comme représentant de l’Iran. Aujourd'hui, je le fais pour tous les réfugiés qui cherchent encore leur chemin. C’est pour eux que je vais me battre.

Le judoka est dos au sol avec son adversaire sur lui.

Javad Mahjoub (en bleu)

Photo : Getty Images / Jack Guez/AFP

Javad et Hamoon préfèrent rester discrets sur les raisons pour lesquelles ils ont réclamé un statut de réfugié au Canada.

Je ne veux pas trop en parler parce que nous avons encore de la famille en Iran, indique prudemment Hamoon. Disons simplement que nous étions à la recherche d'une vie meilleure.

S'ils demeurent plutôt évasifs sur ce chapitre de leur vie, les deux athlètes partagent un rêve commun : celui de vivre librement de leur sport.

Ce n'était pas possible en Iran à leurs yeux.

Ils ont accepté de nous raconter leur parcours athlétique.

Un adversaire politique

Le drapeau iranienAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Javad Mahjoub et Hamoon Derafshipour sont deux athlètes d'origine iranienne réfugiés au Canada.

Photo : Radio-Canada / Camile Gauthier

En Iran, Javad et Hamoon ont commencé la pratique de leur sport très jeune en suivant les traces d’autres membres de leur famille.

Rapidement, ils se sont démarqués dans leur discipline respective en remportant les honneurs lors de nombreuses compétitions internationales.

Mais alors qu'ils devenaient des figures de proue de leur fédération sportive, la politique s'est immiscée dans leur parcours d’athlète.

En 2012 [les autorités iraniennes] m’ont empêché de participer aux Jeux olympiques de Londres après m’y être qualifié.

Une citation de :Javad Mahjoub, athlète de l’équipe olympique des réfugiés

Javad fait partie de ces athlètes prolifiques iraniens qui ont été forcés de perdre ou de renoncer à des compétitions au nom de la politique afin d’éviter un éventuel combat contre un adversaire israélien, un pays non reconnu par la République islamique d’Iran.

Un montage de quatre photos sur lesquelles figurent Javad Mahjoub et sa petite fille ainsi que l'athlète lors de compétitions de judo ainsi que dehors sous la neige. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Javad Mahjoub habite désormais à Montréal avec sa femme et sa petite fille.

Photo : Instagram Javad Mahjoub / Getty Images / Dean Mouhtaropoulos / Chaideer Mahyuddin AFP

Mon corps est mon gagne-pain... vous voyez. Je n’ai pas fréquenté l’école secondaire et donc qui suis-je si je ne peux être [un athlète]? Je ne sais pas, lance le judoka de 30 ans.

La loi islamique s’est également imposée comme un obstacle au développement du karatéka Hamoon Derafshipour.

En Iran, sa conjointe, Samira Malekipour, ancienne karatéka de haut niveau avec qui il a ouvert une académie de karaté dans sa ville natale de Kermanshah, n’était pas autorisée à l’entraîner.

C’était mon rêve [...] mais en Iran, les hommes et les femmes doivent s'entraîner séparément.

Une citation de :Hamoon Derafshipour, athlète de l’équipe olympique des réfugiés

Pourtant, Samira me connaît mieux que n’importe quel autre entraîneur. Elle a de l’expérience comme athlète médaillée et entraîneuse pour l’équipe nationale féminine iranienne, raconte Hamoon.

Ils posent dans une salle d'entraînement les deux poings en l'air.

Hamoon Derafshipour et sa femme Samira Malekipour, ancienne karatéka de haut niveau

Photo : Photo offerte par Hamoon Derafshipour

En 2019, Hamoon et Samira prennent la décision de quitter l’Iran pour le Canada, laissant derrière leur académie.

Le couple rejoint des cousins déjà établis dans la région de Waterloo, en Ontario.

La même année, Javad fait le grand saut à Montréal.

Une médaille à tout prix

Dessin montrant une main qui tient une médaille d'or olympique.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Les deux athlètes rêvent du podium olympique.

Photo : Radio-Canada / Camile Gauthier

[Lorsque nous sommes arrivés au Canada], tout le monde me disait que c’était impossible de me qualifier pour les Jeux olympiques, se souvient Hamoon.

Mon avocat me disait que le délai était trop court [pour régulariser mon statut de réfugié]. Mais moi, j’ai toujours cru que c’était possible.

À peine installé dans sa nouvelle communauté, Hamoon se lie rapidement d’amitié avec Darren Chapman du centre d’entraînement Driftwood Martial Arts, à Kitchener, où il a travaillé comme entraîneur pendant quelques mois avant que la pandémie force la fermeture des lieux.

Cela ne l’a pas empêché de poursuivre son objectif et de surmonter les revers de la pandémie [en tant que nouvel arrivant et athlète], fait valoir M. Chapman.

C’est peut-être ce qu’il y a d’unique avec l’équipe olympique des réfugiés. Ce sont des athlètes qui ont développé un niveau supplémentaire d’adversité dans la vie.

Une citation de :Darren Chapman, gérant du centre d’entraînement Driftwood Martial Arts
Un montage de quatre photos sur lesquelles figurent Darren Chapman, Hamoon Derafshipour et sa femme Samira Malekipour.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Darren Chapman (en haut à gauche) et le couple Derafshipour-Malekipour (en bas à droite)

Photo : Radio-Canada / Getty Images / Javier Soriano AFP / Instagram Hamoon Derafshipour

Lors de la dernière année, Hamoon a dû se battre sur divers fronts pour atteindre son rêve olympique.

Ce fut difficile. Par moment, nous n’avions pas suffisamment de revenus, seulement ma bourse olympique, raconte l’athlète qui a accumulé les heures de travail comme livreur et employé d’usine en plus de son programme d’entraînement.

Et maintenant, notre rêve est devenu réalité! Je m’en vais aux Jeux olympiques avec Samira comme entraîneuse.

Une citation de :Hamoon Derafshipour, athlète de l’équipe olympique des réfugiés

Dans la province voisine, où se trouve Javad, les derniers mois ont également pris des allures de marathon afin que le judoka puisse lui aussi prendre part aux Jeux de Tokyo.

J’ai obtenu mes documents de voyage quelques jours seulement [avant l’annonce de l’équipe officielle], mentionne Javad.

Nous avions de quoi célébrer, ajoute son ami Robbie Stein.

Les deux hommes se sont rencontrés au centre d’entraînement d'arts martiaux mixtes Tristar Gym à Montréal.

Javad est rapidement devenu un membre de la famille, relate Robbie, qui a accompagné l’athlète à travers son processus d’immigration. C’est mon frère. Je ferais n’importe quoi pour lui.

Javad Mahjoub est accompagné de son ami Robbie Stein qui tient un document de voyage du Canada dans sa main.

Javad Mahjoub et son ami Robbie Stein

Photo : Photo offerte par Javad Mahjoub

D’ailleurs, je ne sais pas si nous avons été clairs à ce sujet… mais je suis juif, ajoute tout bonnement Robbie tout en lançant un sourire complice à Javad.

Javad n’est pas seulement un athlète. Il est un ambassadeur qui partage un message et qui brise les barrières à travers son sport.

Une citation de :Robbie Stein, ami de Javad Mahjoub à Montréal

À quelques jours de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Tokyo, Javad et Hamoon se préparent à tenir tête aux plus grands athlètes de leur discipline.

Mon seul travail est de compétitionner et de ramener une médaille, insiste le karatéka Hamoon.

Javad rêve aussi du podium olympique.

Je sais que je n’ai pas pu m’entraîner autant que les autres, mais je crois en mes chances, souligne le judoka. J'ai soif de combat et je veux gagner.

Et peut-être qu’un jour, je pourrai le faire pour le Canada.

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