
Pourquoi plus de 70 % des finissants de l’école Mer et Monde quittent le CSAP?
Sans école secondaire de langue française au centre-ville d'Halifax, des parents disent se tourner à contrecœur vers l'école anglaise.
Photo : Radio-Canada / Jonathan Villeneuve
Maia Lee, âgée de 17 ans, habite le North End, un quartier près du centre-ville d’Halifax, en Nouvelle-Écosse. Elle termine ses études secondaires dans moins de trois mois.
Après avoir fréquenté l’école primaire Mer et Monde, la seule école française sur la péninsule d’Halifax – et après avoir passé quelque temps à l'extérieur de la région – elle a choisi de compléter son secondaire en français à l’école Mosaïque, à Dartmouth, de l’autre côté du havre.
Pour s’y rendre, il faut traverser un pont où il y a parfois des bouchons de circulation. C’est un peu tannant
, confie-t-elle. Revenir en autobus de ville après une activité parascolaire lui prend 45 minutes et nécessite une correspondance.

Maia Lee, 17 ans, a choisi son école secondaire non pas en fonction de sa vie sociale, des sports ou de la proximité de sa maison, mais avant tout pour préserver son français.
Photo : Radio-Canada / Stéphanie Blanchet
Cela demande quelques sacrifices, mais elle explique avoir fait ce choix pour préserver son français. Avoir une école secondaire de langue française sur la péninsule aurait été bien, probablement un peu plus facile
.
Cette décision la place dans une petite minorité. Je pense que beaucoup de jeunes [francophones] vont dans des écoles anglophones parce qu’ils suivent leurs amis
, analyse Maia Lee.
Il y a moins de monde [à l'école Mosaïque], alors c'est plus difficile de former de grandes équipes [sportives]. Il y a aussi moins d’options de cours parce qu’ils ne peuvent pas en offrir autant, puisqu'il y a moins d'élèves pour les suivre
, souligne-t-elle.

L'école secondaire Mosaïque, à Dartmouth, en Nouvelle-Écosse. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada
Radio-Canada a obtenu copie des données sur la rétention des élèves du Conseil scolaire acadien provincial (CSAP) de la Nouvelle-Écosse au centre-ville d’Halifax.
Depuis l'ajout d’une classe de 9e année en 2022 à l'école Mer et Monde, près de 72 % des jeunes y ayant terminé leur parcours ont quitté le CSAP. De ce nombre, 67 % se sont inscrits directement dans une école secondaire de langue anglaise. Un peu plus de 4 % ont déménagé à l'extérieur de la Nouvelle-Écosse.
Entre 2022 et 2025, seulement trois ou quatre élèves de Mer et Monde ont fait la transition vers Mosaïque chaque année, pour un total de 11 élèves.
Bien qu'il s'agisse d'un groupe restreint, une cohorte de 9e année variant entre 20 et 25 élèves, cette tendance s'observe de façon constante depuis trois ans, ce qui soulève un questionnement sur les raisons motivant ces départs.
Un choix déchirant pour les parents
Plusieurs parents à Halifax disent prendre la décision de quitter le CSAP à contrecœur.
C’était un deuil, j’étais tellement triste
, confie Tanya Tulipan, une mère de deux adolescents. La qualité de l’éducation, c’est important et au CSAP, c’est incroyable! Mais ce n’est pas juste ça, le secondaire. Le secondaire, c’est aussi le club, le sport, les emplois à temps partiel
, précise-t-elle. Ce n’était pas logique, ça n’avait pas de bon sens que nos enfants aillent si loin pour aller à l’école.
Aller les chercher après le travail, puis ensuite revenir sur le pont [...] le soir, avec le trafic, ça ne nous permettrait rien d'autre. Ça serait rien que l’école.
En réponse à l’ouverture de l’école secondaire Mosaïque en septembre 2020, elle et son conjoint ont pris la décision d’envoyer aussitôt les enfants au privé, en anglais, au centre-ville d’Halifax. Elle explique que leurs enfants peuvent y bâtir un réseau d’amis de quartier, une vie de proximité et des activités proches du travail des parents et de la maison.

Tanya Tulipan dit que c’était un choix difficile de retirer ses enfants du CSAP, mais qu'organiser la vie familiale autour d’une école loin de la maison relevait de l’impossible.
Photo : Radio-Canada / Stéphanie Blanchet
Sacrifier une vie de quartier n’était tout simplement pas envisageable pour Tanya Tulipan.
Je l’ai fait, le long trajet quand les enfants étaient à la garderie. Je l'ai fait pendant plusieurs années, au Petit Voilier [à Bedford]. Partir en courant de mon bureau pour aller les chercher pour arriver avant 17 h et revenir, à un moment j’ai dit non
, indique la mère qui travaille à temps plein au centre-ville d’Halifax.
Ne pas recommencer sa vie
au secondaire
Aller à l’école avec ses amis? C’est essentiel, insistent Janelle et Daniel Richer.
Ils ont été scolarisés ensemble au CSAP – de la maternelle à la 12e année – dans la communauté acadienne de l'Isle Madame, au Cap-Breton. Aujourd’hui en couple et parents de deux enfants, ils témoignent de la force du réseau tissé durant ces années formatrices.

Aujourd’hui en couple et parents de deux enfants, Janelle et Daniel Richer ont fait toute leur scolarité ensemble au CSAP, dans la communauté acadienne de l'Isle Madame.
Photo : Radio-Canada / Stéphanie Blanchet
Je pense qu’on parle souvent de l’aspect scolaire, mais ce qu’on oublie, ce sont les connexions sociales. Et pour nos enfants, ça passe par le sport
, explique Janelle Richer. Ils jouent au hockey, au baseball, au basket... presque tous les sports imaginables.
Les parents discutent déjà de l’avenir avec leurs deux jeunes qui fréquentent l'école Mer et Monde. Pour le moment, les chances qu’ils optent pour l'école Mosaïque au secondaire sont minces.
Ce serait trop difficile pour eux
, dit la mère. C’est comme si on leur demandait de recommencer leur vie. Quand vous êtes jeune, la joie de vivre, c’est d’avoir des amis.

L'école primaire de langue française Mer et Monde à son emplacement actuel, rue Atlantic, sur la péninsule d'Halifax, en Nouvelle-Écosse. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Jonathan Villeneuve
Ce serait aussi un défi, disent ces parents, de gérer les activités parascolaires.
Ce ne serait pas facile avec deux parents qui travaillent à plein temps de se rendre à Dartmouth à 15 h 30. C'est comme si on nous demandait de faire un choix entre nos emplois et les activités de nos enfants. On n'est pas préparé à faire ce choix. Ce n'est pas un choix acceptable
, explique Janelle Richer.
Changer d’école : une solution quasi-impossible
Pour retenir davantage d'élèves dans le système d'éducation de langue française, des parents demandent au CSAP d'assouplir le zonage scolaire et de faciliter les transferts hors zone
, c'est-à-dire d'une école à l'autre. Ici, c’est une région dense en population et il y a une opportunité d’être créatifs, on doit répondre aux besoins changeants de la population
, plaide Janelle Richer.
Bien qu'elle habite à égale distance de deux écoles secondaires du CSAP dans la banlieue d'Halifax, la famille Richer se trouve dans la zone de l’école Mosaïque, qui offre, selon Janelle et Daniel, moins de sports que l'école secondaire du Sommet, à Bedford.
Cette école située tout au fond du havre d'Halifax étant surpeuplée, le couple ne croit pas qu'il sera possible d'y inscrire ses enfants. Il envisage donc l'école de langue anglaise de son quartier, à 10 minutes de marche
.
Si nos enfants vont à une école plus loin où ils ne sont pas connectés avec d’autres enfants dans leurs activités sportives, c’est comme un deal breaker. C'est ça qui va, en tant que parents, nous faire [pencher] vers la décision d'envoyer nos enfants dans une école anglophone.
Tant Janelle et Daniel Richer que Tanya Tulipan soulignent aussi l’effet de groupe : quand un ami dans un groupe choisit une certaine école secondaire, d’autres auront tendance à le suivre.
La rétention, préoccupation importante
du CSAP
Pour sa part, le CSAP reconnaît l’enjeu de la rétention sur la péninsule d’Halifax.
Il s'agit d'une préoccupation importante
, insiste Michel Collette, le directeur général du seul conseil scolaire de langue française de la Nouvelle-Écosse. Il rappelle toutefois que c’est le gouvernement provincial qui alloue les fonds nécessaires pour bâtir ou rénover une école.
Nous travaillons activement avec le ministère de l’Éducation et du Développement de la petite enfance afin de mettre en place des solutions durables.
Le CSAP dit avoir eu des discussions avec des familles qui ont quitté son réseau d'écoles. Selon son directeur général, les raisons évoquées seraient variées
: déménagement, recrutement sportif, ou stratégie pour faciliter l'entrée dans une université anglophone.
Pour mieux comprendre, le CSAP prépare un sondage pour obtenir des précisions sur les motifs de ces départs, afin de mesurer l'impact réel de la distance et de l'emplacement de l’école secondaire Mosaïque. Il a aussi créé un comité auquel collabore le gouvernement provincial et l’Office des affaires acadiennes et de la francophonie afin d’examiner des pistes de solution.
Un secondaire à Mer et Monde?
Le CSAP a soumis à la province un plan d'infrastructures, dont la deuxième priorité est d’apporter des rénovations majeures
de l’école Mer et Monde actuelle, rue Atlantic, sur la péninsule d’Halifax, pour en faire une école secondaire qui accueillerait des élèves de la 9e à la 12e année.
Le gouvernement de la Nouvelle-Écosse fait habituellement ses annonces d’investissements dans les infrastructures scolaires au printemps. La communauté francophone dans la capitale provinciale attend avec impatience qu’une annonce soit faite.
Lors d’une réunion du conseil du CSAP, le 9 avril dernier, le conseiller scolaire Jeff Arsenault a déposé une motion pour que le CSAP approuve l’ajout des niveaux 10, 11 et 12 à la nouvelle école Mer et Monde qui ouvrira en septembre 2026
.

Le chantier de construction de la nouvelle école Mer et Monde, à Halifax, en Nouvelle-Écosse, le 4 novembre 2025. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Jonathan Villeneuve
Une proposition applaudie par des parents, comme Janelle et Daniel Richer. Ce serait une décision très facile pour nous
, disent-ils. Les enfants ont la fierté de l’école Mer et Monde. Ils seraient ensemble avec leur amis, leur équipe sportive.
La motion de Jeff Arsenault sera remise à l'étude à l'automne 2027. Le CSAP a convenu qu’il n’était pas possible de la mettre en œuvre pour la rentrée prochaine en raison, notamment, de questions syndicales et du trop court délai pour faire les embauches nécessaires.
L’ouverture de la nouvelle école primaire Mer et Monde, à l'angle du chemin Bayers et de la rue Oxford, sur la péninsule d'Halifax, est prévue en septembre 2026. Le CSAP estime qu’avec l’ajout de toutes les classes de niveau secondaire, cette nouvelle école atteindrait sa pleine capacité en trois ans environ ; ce serait donc une solution temporaire.

Michel Collette, directeur général du Conseil scolaire acadien provincial de la Nouvelle-Écosse. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Stéphanie Blanchet
Michel Collette signale, en attendant, que des initiatives sont mises en œuvre pour répondre aux besoins des jeunes.
Depuis quelques années, plusieurs équipes [sportives] sont formées conjointement entre l’école secondaire du Sommet et l’école secondaire Mosaïque. C’est le cas notamment pour le hockey, le football et [la] crosse. Cela permet aux élèves d’avoir accès à une offre sportive diversifiée, peu importe l’école qu’ils fréquentent
, indique-t-il à Radio-Canada dans une déclaration écrite.
C’est toujours une inquiétude
Qu'à cela ne tienne, une majorité de jeunes francophones finissent leurs études secondaires en anglais au centre-ville d’Halifax. Certains y voient un risque réel d'effritement du français au cœur de la plus grande ville du Canada atlantique.
Je ne veux pas qu’Halifax arrête de parler français et je ne veux pas perdre ma communauté
, s'inquiète Isaac Arsenault. Ce finissant de l'école Mosaïque – et fils du conseiller scolaire Jeff Arsenault – est l'un des rares élèves sur la péninsule à avoir fait toute sa scolarité en français.
Il dit l'avoir fait pour préserver son français et sa culture. Certains de ses amis passés à l'école anglaise auraient déjà plus de mal à s'exprimer en français, se désole-t-il.
C’est toujours une inquiétude
, ajoute Maia Lee. Je veux que le français continue à Halifax et en Nouvelle-Écosse pour les prochains élèves aussi. Il faut qu’on fasse des efforts afin de continuer à faire vivre et à préserver la langue et la culture pour garder ce qu’on a.
