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Turquie : un an après le séisme, l’espoir reste enfoui sous les décombres

Une épaisse brume enveloppait la ville d’Antakya. Par milliers, ils se sont rassemblés près de la rivière sur le coup de 4 h 17. C’est l’heure précise à laquelle la terre a tremblé, il y a un an. En quelques secondes, les premiers édifices s’étaient écroulés. Et les premiers appels à l’aide se sont fait entendre.

Un homme pleure.

Un an après le séisme meurtrier qui a violemment secoué la Turquie, la douleur et la tristesse se lisent sur les visages des survivants.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Un homme pleure.

Un an après le séisme meurtrier qui a violemment secoué la Turquie, la douleur et la tristesse se lisent sur les visages des survivants.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

« Est-ce que quelqu’un m’entend? »

Ce cri, désespéré, beaucoup de ceux rassemblés pour souligner le séisme d’une magnitude de 7,8 qui a frappé et meurtri la Turquie le 6 février 2023 l’ont hurlé jusqu’à plus de force.

Une foule de manifestants dans la nuit.

Les résidents d'Antakya se sont réunis par milliers pour souligner le triste anniversaire du séisme qui a fait plus de 50 000 morts en Turquie.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

Est-ce que quelqu’un m’entend?

Ils l’ont crié de nouveau avant l’aube au premier anniversaire du drame. Un cri rempli de colère cette fois, entremêlé d’appels à la démission du gouvernement pour enterrer le discours du ministre de la Santé du pays.

Des femmes crient dehors.

Les habitants d’Antakya ont exprimé leur colère pendant la nuit à l'égard du gouvernement turc.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Dans la foule, Moustapha Cezayiroğlu tangue entre la peine et cette colère qui ne l’a pas encore quitté.

Il y a un an, c’est sa chatte Kuçuk, agitée, qui l'avait réveillé quelques minutes avant les premiers tremblements.

Moustapha a le regard fixe et porte une tuque jaune.

Moustapha Cezayiroğlu a participé au rassemblement pour souligner le premier anniversaire du tremblement de terre qui a secoué la ville d’Antakya.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

Mais Moustapha n’a pas pu s'échapper de sa maison à temps. Il s’est retrouvé enseveli sous les décombres aux côtés de sa mère.

C’est son frère qui est venu les secourir au lever du jour. Pour sa mère, Dilek, il était déjà trop tard, raconte Mustapha.

Elle m’a demandé pardon. Je me suis forcé à tendre la main et à lui toucher les doigts. J’y suis arrivé, mais ses mains étaient froides. Je me suis résigné. Elle était décédée. Elle n’a plus fait de bruit, dit-il.

Dilek a un chat sur l'épaule.

La mère de Moustapha Cezayiroğlu, Dilek.

Photo : Photo fournie par Moustapha Cezayiroğlu

Le corps de sa mère inerte à ses pieds, Moustapha est resté coincé une journée entière. Jusqu’à ce que son frère trouve des outils pour le libérer.

J'ai bu de l'eau, on a essayé de me retirer, mais mon pied était coincé. Un morceau du tiroir du meuble de ma mère est tombé sur ma jambe, puis du plâtre au-dessus, et il est resté coincé comme ça, explique-t-il.

Moustapha a eu la vie sauve, mais l’attente prolongée pour les secours a forcé le jeune homme de 35 ans à faire un autre deuil.

Moustapha Cezayiroğlu marche avec une prothèse.

Moustapha Cezayiroğlu a été blessé pendant le séisme.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Celui de sa jambe droite. Il était hospitalisé depuis près d'un mois quand les médecins lui ont annoncé la nouvelle à son réveil.

Je ne l’oublierai jamais. Les docteurs m’ont dit : "Moustapha, nous avons tout essayé, mais cela n'a pas fonctionné. Nous avons dû t’amputer la jambe". Après, ils sont partis, confie-t-il.

Cette nuit-là, j'ai soulevé la couverture et j'ai regardé ma jambe pour la première fois. J'ai vu qu'il n'y avait pas de jambe. J'ai commencé à pleurer.

Une citation de Moustapha Cezayiroğlu, survivant

Depuis, Moustapha se reconstruit, un pas à la fois. Sa prothèse ne le gêne plus, même si la douleur revient parfois le hanter.

Le bas de la prothèse et des chaussures.

Moustapha Cezayiroğlu marche désormais avec l'aide d'une prothèse.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Tout comme le sentiment d’avoir été abandonné par son gouvernement et par l'agence des services d’urgences de l'État, l’AFAD.

L’AFAD a laissé mourir les habitants d’Antakya, l’État a laissé mourir les habitants d’Antakya. L'AFAD n'était pas là, déplore-t-il.

L’histoire du drame collectif est inscrite sur chacune des pierres de marbre qui ornent les monticules de terre de ce cimetière d’Antakya, aménagé à la hâte depuis l’an dernier.

Des stèles en marbre.

Vue du cimetière d’Antakya.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Rangée après rangée, le 6 février 2023 marque le tragique destin commun de ces vies fauchées.

Le bilan officiel des morts en Turquie s’élève à 53 537 personnes. C’est un peu plus que la population totale de Rimouski, au Québec.

Une femme marche dans le cimetière d’Antakya.

Un an après la tragédie, les survivants viennent se recueillir au cimetière d’Antakya.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Pour ceux qui restent, la vie ne ressemble en rien à celle qu’ils ont connue.

Dans onze provinces turques, plus de 6000 villes et villages sont en ruines et doivent être reconstruits.

Des gens marchent devant un bâtiment endommagé.

La majorité des immeubles d'Antakya ont été défigurés par le séisme.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Mais un an plus tard, la ville d'Antakya – ou Antioche en français – demeure un immense chantier de démolition. C’est qu’il y a encore tant à déblayer.

Les grues travaillent sans relâche, même les dimanches. Mais elles ne servent pour l’instant qu’à aplanir encore plus le paysage désolant.

Un enfant joue avec deux chiens au milieu de ruines.

Les habitants d'Antakya essaient de trouver un peu de bonheur malgré la dévastation qui les entoure.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

À Antioche, ce sont plus de 6000 bâtiments qui se sont effondrés. À l’échelle de la ville, 71 % des constructions ont subi des dommages.

La cité millénaire où se croisent depuis toujours les trois grandes religions monothéistes est défigurée, l’atmosphère y est lourde de poussières et de contaminants.

Des tentes dans un champ de ruines.

Un an plus tard, des résidents d'Antakya vivent toujours dans des abris de fortune.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

En juillet, le président Recep Tayyip Erdoğan promettait plus de 300 000 logements dans l’année pour les régions affectées.

Aujourd’hui, ce sont plutôt 9000 familles tirées au hasard qui ont reçu les clés d’un nouveau logis.

Des conteneurs placés les uns près des autres.

Des cités de conteneurs ont poussé en Turquie depuis le tremblement de terre survenu l'an dernier.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

Ce tremblement de terre m’a appris beaucoup de choses sur l’endroit où je vis. On vit vraiment dans un État si faible. Je me questionne beaucoup, dit Ilknur Karaca, qui, comme 215 000 personnes, est logée dans une cité-conteneurs.

En été, il n’y a pas de grands problèmes, mais en hiver, c’est très compliqué de vivre dans un conteneur. L'eau coule de partout, ça inonde, l'électricité se coupe, le chauffage aussi. Il fait froid et on ne peut rien faire. Antakya n’est plus un lieu où on peut habiter, affirme-t-elle.

Ilknur Karaca derrière une fenêtre.

Ilknur Karaca habite maintenant dans un conteneur.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Aussi difficile soit devenu son quotidien, Ilknur se dit prête à endurer pire si ça pouvait lui permettre de retrouver sa sœur disparue, Merve.

La jeune fille a pourtant survécu à l’effondrement de sa maison qui a emporté leurs deux parents.

Elle était en vie, elle n'avait rien du tout. Elle devait être opérée au pied. Son pied était coincé sous un mur. Mais elle était consciente et elle parlait. Après, je ne sais rien de ce qui s’est passé, raconte Ilknur, en colère.

Deux photos sur une table.

Des photos de la sœur d'Ilknur Karaca, Merve.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

La dernière fois que sa famille a eu des nouvelles, Merve devait être transférée par hélicoptère dans un hôpital de Mersin pour une opération. Elle n’y est jamais arrivée. Depuis, aucune trace de la jeune fille.

Ilknur dit avoir frappé à toutes les portes du ministère de la Santé pour obtenir des explications. Elle s’est tournée vers les réseaux sociaux pour demander l’aide du public. Le mystère reste absolu.

Le ministère de la Santé m’a appelée pour me demander si on avait retrouvé Merve. C’est une blague! Comment puis-je la retrouver si eux ne la retrouvent pas? J’ai tout fait pour la retrouver!

Une citation de Ilknur Karaca, survivante

Ilkurn ne croit pas que sa petite sœur soit morte. Elle la croit plutôt enlevée. Mais pour toutes ses suppositions, un an après avoir perdu sa trace, elle doit accepter de perdre encore un peu plus Merve. Dans les registres de l’État, elle doit être déclarée morte aujourd’hui.

Il n’y a pas de tombe, pas de pierre tombale, pas de terre pour la recouvrir, mais on va la considérer comme morte. C’est cruel!, lance-t-elle.

Ilknur Karaca assise au cimetière.

Ilknur Karaca se recueille sur la tombe de ses parents.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Recueillie sur la tombe de ses parents, Ilknur ne veut qu’une chose : qu’elle soit ici avec elle. Vivante, elle devrait se tenir à ses côtés à pleurer ses parents. Morte, elle devrait pouvoir trouver le repos, allongée près d’eux.

Ilkurn, elle, ne pourra jamais se reposer et se reconstruire sans réponses.

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